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« La Dernière séance » : transitions au Texas

Voilà qui devrait ravir tous les cinéphiles : La Dernière séance sort en Blu-ray et en version restaurée Director’s Cut. Avec, en prime, un entretien avec Peter Bogdanovich et un documentaire de plus d’une heure sur la préparation, le tournage et la postérité du film.

La Dernière séance occupe une place à part dans l’histoire du cinéma. Chez Peter Bogdanovich, le film est confortablement installé entre les chefs-d’œuvre La Cible et Paper Moon. On a connu pire destin. Dans le Nouvel Hollywood, il a la réputation d’être le dernier métrage de facture classique, mais aussi la pointe avancée du pessimisme chez les néo-cinéastes (barbus ou pas) qui émergent à l’aube des années 1970. Pour tous ceux qui se montrent sensibles aux protagonistes entrant dans l’âge adulte ou aux villes érigées en personnages à part entière, c’est un open bar post-Code Hays, donc affranchi de tous les carcans du puritanisme.

Filmé en noir et blanc, porté par une tripotée de comédiens talentueux – Ben Johnson, Cybill Shepherd, Cloris Leachman, Jeff Bridges, Ellen Burstyn – La Dernière séance place le spectateur face à une géographie dont la typologie n’est autre que celle du désespoir : la ville d’Anarene n’a rien à faire valoir, si ce n’est un modeste bistrot, un vieux cinéma et un café-restaurant. C’est donc en toute logique que les jeunes la fuient sans se retourner, ou y tuent le temps en s’adonnant, de manière inconséquente, aux plaisirs de la chair. « La ville est bien trop petite pour quoi que ce soit », et c’est peut-être la raison pour laquelle l’adultère y a pignon sur rue et que les expéditions au Mexique – prémisses du road movie – constituent à la fois un événement et une cuisante déception.

L’Amérique rurale mise à nu, la jeunesse étudiée par la voie du désespoir, il restait à Peter Bogdanovich à évoquer ce qu’il connaît le mieux : le cinéma. C’est chose faite avec une salle de quartier progressivement dépeuplée, car incapable de faire face à la montée en puissance de la télévision. Là encore, un pessimisme mâtiné de pathétisme vient s’immiscer au cœur du propos. En plus de redécouvrir un monument du Nouvel Hollywood en version restaurée HD, cette édition Blu-ray permet d’en apprendre davantage sur le tournage du film, sur le recrutement des acteurs et sur ce que La Dernière séance représente pour l’équipe qui l’a façonné, grâce à des bonus pour le moins généreux – dont un documentaire indispensable de Laurent Bouzereau.

Bande-annonce : La Dernière séance

Synopsis : Dans une petite ville du Texas, au début des années 1950, les distractions se limitent à un café et un cinéma, qui appartiennent au vieux Sam. Sonny, Duane et leurs petites amies tuent le temps comme ils le peuvent et parfois tombent amoureux. Sam semble être le seul adulte capable de comprendre ces jeunes en proie au désœuvrement, et déjà en quête existentielle. Sa mort vient rompre un équilibre fragile. La café et le cinéma ferment, les relations se tendent et chacun emprunte un parcours différent…

Fiche technique : La Dernière Séance

Titre original : The Last Picture Show
Réalisation : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich et Larry McMurtry
Musique : Phil Harris
Photographie : Robert Surtees
Montage : Donn Cambern
Société de distribution : Columbia
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : 22 octobre 1971

BD 50 – Master Haute Définition – 1080/23.98p – Encodage AVC
Version originale/version française DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-titre français
Format 1.85 respecté – Noir et blanc – 126 min.

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Musique de films : La nouvelle vague de compositeurs

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Qui sont les plus grands compositeurs du cinéma ? Spécialiste ou non, vous citeriez sûrement Ennio Morricone ou le grand John Williams. Cette majestueuse génération que nous avons la chance de connaître n’est malheureusement pas éternelle. Mais ne vous en faites pas, car une flopée de nouveaux talents, apparus au cours de cette dernière décennie, chamboule la hiérarchie. Retour sur sept d’entre eux, dont les morceaux n’ont pas fini de nous étonner.

Steven Price, le mélomane

Né au Royaume-Uni en 1977, Steven Price attire rapidement l’attention d’Howard Shore après des études de musique et se retrouve immédiatement plongé dans l’industrie en travaillant comme monteur musique sur la trilogie Le Seigneur des Anneaux (2001-2003) de Peter Jackson. Il travaille ensuite, toujours en tant que monteur, sur Batman Begins (2005) composé par Hans Zimmer puis Scott Pilgrim (2010) aux côtés de Nigel Godrich. C’est alors qu’il rencontre Edgar Wright. Celui-ci, après l’avoir vu à l’œuvre, lui demande de composer la bande originale pour Le Dernier Pub avant la fin du monde (2013), le film qui clôt la trilogie Cornetto du réalisateur. Il compose alors un « feel good soundtrack » qui tonifie l’humour par sa totale contradiction avec le sujet du film, tout en s’adaptant à la recette du réalisateur : un subtile mélange de composition originale et de morceaux célèbres.

C’est la même année mais pour une autre œuvre que Steven Price obtient la reconnaissance mondiale : Gravity. Sous la direction d’Alfonso Cuaron, l’immersion totale, qui opère autant au niveau du son que des images, est sublimée par des morceaux parfois grandioses, parfois riches en émotions. Le film est maintes fois récompensé, le travail de Steven Price également (avec un Oscar notamment).

S’il a pu récemment, à nouveau, collaborer avec Edgar Wright sur Baby Driver en 2017 (malgré le fait qu’on retienne surtout de ce film l’utilisation de classiques comme Dave Brubeck ou tant d’autres), ses compositions ont, entre temps, figuré dans Fury (2015) et Suicide Squad (2016). Il sera prochainement aux crédits de The Tax Collector, un thriller avec Shia Labeouf, au synopsis inconnu.

Justin Hurwitz : le parcours sans faute

Il est certainement le plus célèbre de cette sélection car il est déjà devenu une référence, pourtant Justin Hurwitz n’a travaillé que sur trois films. Compositeur américain, attitré à Damien Chazelle dès 2014, il ne s’est pas encore aventuré auprès d’un autre réalisateur mais tout leur réussit pour l’instant. Les deux anciens colocataires, diplômés d’Harvard, débutent tous les deux avec Whiplash. La musique y est centrale et les nombreux morceaux de jazz cadencent ce film au rythme infernal.

Si ce premier chef d’œuvre révèle Damien Chazelle autant que son compositeur, la reconnaissance ultime a lieu deux ans plus tard. Repopulariser la comédie musicale ? C’est possible avec La La Land, l’ovni de 2016 qui conquiert public et critiques. La musique, une nouvelle fois essentielle au récit, permet alors à Justin Hurwitz de s’imposer parmi les grands. Deux Oscars et deux Golden Globes lui sont décernés pour son travail.

Certains compositeurs ont des styles très distinctifs, mais Hurwitz se démarque justement par cette capacité à proposer des morceaux aux influences très variées. Après le jazz et la comédie musicale, il nous livre en 2018 de l’épique et confirme son statut de virtuose avec la bande originale de First Man. Son travail a été injustement ignoré cette année aux Oscars, mais il est d’une évidence que le morceau The Landing, qui sublime la scène de l’alunissage, deviendra à lui-seul une œuvre culte. Il n’y a aucune honte à le dire, Justin Hurwitz est l’un des meilleurs compositeurs de cette décennie et l’on souhaite que ses collaborations avec Damien Chazelle ne se terminent jamais.

Ramin Djawadi, le compositeur à spectacle

S’il s’est pour l’instant consacré à la télévision, et ce avec brio, en travaillant depuis près de dix ans pour le phénomène qu’est Game of Thrones, mais également Westworld avec des superbes adaptations de morceaux pop à la sauce western, Ramin Djawadi a déjà pu composer pour quelques films.

Avec lui, les coups de génie ne se comptent plus. Après sa révélation en 2005 pour la superbe bande originale de la série Prison Break, il parvient à intégrer l’industrie du cinéma et se fait réellement connaître à la suite du succès d’Iron Man en 2008. Lancé sur la dynamique des blockbusters, il enchaîne les projets comme Le Choc des Titans (2010), Pacific Rim de Guillermo del Toro (2013) ou Warcraft : le Commencement et La Grande Muraille en 2016.
Ces choix de la part du génie iranien peuvent étonner, mais le temps consacré chaque année au mastodonte qu’est Game of Thrones peut expliquer son manque d’ambition.

Voilà pourtant que la production de cette série déjà culte est terminée, Ramin Djawadi va désormais pouvoir se consacrer à des projets plus importants, même si rien n’est acté pour l’instant.

https://www.youtube.com/watch?v=hsdoUqqDbTA

Nicholas Britell : entre Adam Mckay et Barry Jenkins

Seulement âgé de 38 ans, Nicholas Britell a su s’associer aux bons réalisateurs. Il ne se fait connaître qu’en 2015 avec The Big Short (pour un revirement de carrière du directeur Adam Mckay), mais sa progression sera rapide puisque dès l’année suivante, il est loué pour son travail sur Moonlight, de Barry Jenkins, qui obtient des nominations à tous les festivals.

Après une année assez vide durant laquelle il ne travaillera que sur Battle of the sexes, il revient en force, avec deux compositions en 2018, deux retrouvailles. D’un côté Mckay pour Vice, de l’autre Jenkins pour If Beale Street Could Talk. Si les deux sont des succès critiques, le travail de Britell est surtout marquant sur la deuxième œuvre. La bande originale lyrique, parfois romantique, parfois tragique, nous berce avec une douceur inouïe et définit la singularité de ce film.

Actuellement, Nicholas Britell travaille sur Carmen, une adaptation de l’opéra de Bizet, dont le tournage sous la direction de Benjamin Millepied devrait bientôt commencer, de quoi explorer de nouvelles capacités chez le compositeur.

Trent Reznor & Atticus Ross : le duo électro

Ces deux compositeurs sont les plus âgés de la sélection, mais leur révélation a été tardive. L’un est né en 1965, l’autre trois ans plus tard. Ils se connaissent depuis plus de vingt ans, notamment car Atticus  a produit quatre albums du groupe de metal Nine Inch Nails, dont Trent est le fondateur. Ce dernier rentre progressivement dans l’industrie en écrivant quelques morceaux pour Se7en de David Fincher (1995) ou Lost Highway de David Lynch (1997) mais sans parvenir à réellement se distinguer. Il continue à composer quelques morceaux au début des années 2000 (Destination Finale ; Lara Croft : Tomb Raider ; Resident Evil), mais se consacre principalement, tout au long de cette période à son groupe qui sort régulièrement de nouveaux albums. En dehors du cinéma, il a également écrit Hurt, la célèbre chanson de Johnny Cash régulièrement utilisée dans des long-métrages.

Fincher, qui l’a repéré sur le tournage de Se7en, l’approche alors pour son prochain projet : The Social Network. Trent Reznor s’associe à Atticus Ross, avec qui il compose l’une des meilleures bandes originales de la décennie. Les récompenses aux Golden Globes puis aux Oscars en 2011, devant Inception, semblent en attester et signent le début d’une longue collaboration avec le réalisateur. Les sons si particuliers obtenus par un synthétiseur, distinguent considérablement cette bande originale, pourtant très fidèle à l’atmosphère du film, et définiront désormais le style de nos deux compositeurs.

Après ce premier succès, le duo compose pour Fincher les bandes originales de Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011) puis Gone Girl (2014) obtenant, à chaque fois, une nomination aux Golden Globes. Malgré l’abandon de World War Z 2, reste à voir si les trois hommes comptent, à l’avenir, continuer de coopérer.

Plus récemment, leur travail nous a été proposé dans Bird Box, le thriller sorti l’an dernier sur Netflix. Sa bande sonore simple et lente, aux instruments acoustiques accompagnés de sons naturels, participe avec une importance capitale au développement de la tension tout au long du film, mais nous montre également que l’électro, toujours présente, a sa place dans tous les genres.

A ce jour, hormis quelques projets solos (Atticus Ross vient de composer la bande originale de Watchmen, la future série HBO), le duo n’a aucun autre projet de cinéma prévu.

Rich Vreeland, alias Disasterpeace

Si un style semble émerger avec cette nouvelle génération de compositeurs, c’est bien la musique électronique. Né en 1986, Rich Vreeland exploite le « chiptune » (ou musique 8-bit), des sons très synthétiques qui rappellent les anciens jeux-vidéo. Très attaché à ce style, il parvient pourtant à proposer sur It Follows (2014), son premier film, dirigé par David Robert Mitchell, une ambiance très anxiogène et effrayante pour une des bandes sons les plus angoissantes de ce début de siècle.

Cela ne fait que contribuer au succès du film qui permet à Mitchell et Vreeland, quatre ans plus tard, d’attaquer un nouveau projet. En 2018 sort Under The Silver Lake. Pour ce film mystérieux et loufoque, Disasterpeace compose une bande sonore assez atypique, entre pop et rock, blues et psychédélique. Si le film déçoit globalement le public et ne connaît pas le succès escompté, les compositions n’en sont pas moins mémorables tant elles apportent à l’atmosphère du récit.

Après ces deux films sous la direction de David Robert Mitchell, notre compositeur s’est récemment lancé dans de nouveaux projets. Il a notamment signé pour Triple Frontière, le film Netflix avec Ben Affleck et Pedro Pascal sorti ce mercredi 13 mars.

Serenity, de Steven Knight : plein soleil 2.0

Dans Serenity, le thriller de Steven Knight, Matthew Mc Conaughey retrouve sa barbe de trois jours vue dans Mud sur les rives du Mississippi, J Nichols, 2012) et sa collègue spationaute d’Interstellar pour partir à la pêche. Une journée somme toute normale.

Synopsis : Le capitaine d’un bateau de pêche caribéen est confronté à un dilemme quand son ex-femme refait surface et lui demande de tuer son mari violent.

Un plan signature, ça vous branche ? Non non, restez… Je ne fais pas de drague lourde, je vous propose juste de revoir des plans iconiques pendant près de deux heures, disséminés dans un polar branché. J’espère que ça vous intéresse, c’est justement ce type de production qui peut racheter une âme à Netflix. Voilà sa politique des hauteurs.Allez, on sort donc la tête de l’eau, limpide, tel un requin farfadet, pour ensuite longer la surface de l’eau sur 500 mètres comme un drone. Ensuite, hop, je pars en hauteur pour une superbe plongée totale sur un petit bateau : le serenity. Deux gros pleins de soupe entourés de cadavres de canettes de mauvaise bière grillent au soleil en attendant que des thons se ferrent tous seuls sur leurs lignes. Matthew McConaughey, au poste de pilotage a les cheveux frisés au vent : n’en rajoutez plus, j’en ai déjà assez pour faire un autre paragraphe. Les dents de la mer, Plein soleil et je passe ces plans d’intro de tous les films tournés sur des rivages : en trois plans, le film de Steven Knight commémore un large éventail filmique dans lequel tout un chacun pourra se projeter.

Peu importe les titres, au fond, car les signatures sont là. On convoque des repères visuels très facilement identifiables pour littéralement vous embarquer dès les premières mesures.Et le cinéma, c’est souvent comme une vente chez Stéphane Plaza : les premières secondes sont déterminantes. Signer son entrée de manière pompière et iconique donne le ton d’une œuvre qui se gorge de références assumées. Avec un tel casting au programme, ceci a même de quoi interpeller. Sans grands acteurs, une telle intro serait digne d’un mauvais téléfilm, mais là le bat blesse. Vers quoi voguons-nous ? Une parodie ? Un métafilm ? Un autre nom savant ?

Steven Knight, en bon prince des scenarii sait très bien le poids de ces références : on parle tout de même d’un gars qui est l’auteur de scripts de nombreux films dont par exemple le marquant Dirty pretty things (Stephen Frears, 2002) ou par exemple de Peaky Blinders, la série TV en vogue chez les amateurs de gapette (mais si, vous savez, cette casquette très ramassée que tous les hommes stylés portent dans la rue… ? Vous l’avez ? Voilà !). Côté ciné, Steven a une filmographie plus légère, avec notamment un film avec Jason Statham/tatannes (Crazy Joe, 2013), un polar arty avec Tom Hardy (Locke, 2014) avant de réaliser Serenity.Matthew McConaughey incarne Baker Dill, un marin misanthrope mi-alcoolique, surtout quand il n’arrive pas à retrouver son Moby Dick à lui : un énorme thon. Accompagné de son souffre douleur Duke (Djimon Housou) il promène des touristes sur un océan limpide, pour leur faire attraper des gros poissons. Le synopsis raconte la suite, nul besoin d’en rajouter. Ce polar solaire présente les attraits du suranné, avec une ex-femme (Anne Hathaway) iconique, digne de Rita Hayworth et un gros mari mastar plutôt violent (Jason Clarke) que tout le monde veut détester ou tuer, en fonction des moments de la journée. Le film de Steven Knight suscite le trouble, à jouer d’éléments visuels et narratifs très clichés qui le mènent petit à petit vers les limites de la parodie. Il suffit pour cela de raconter le panoramique introduisant le personnage d’Anne Hathaway. Au milieu d’un bar mal fagoté, soudain le silence se fait pour que le dialogue s’instaure. C’est très artificiel et convoite encore des souvenirs, ici donc La Dame de Shanghai (Orson Welles, 1948).

Il serait autant prétentieux qu’irréaliste d’imaginer la part de volonté dans l’esprit du cinéaste dans cette envie d’utiliser des strates de cinéma pour créer son propre film. Et comme je ne suis pas télépathe ou mentaliste, ce qui serait ici des atouts sérieux pour décrypter les pensées de Steven Knight, je me contenterai de dire que cette démarche apparaît au final très cohérente avec l’énorme twist scénaristique de la moitié du film. Il est cependant problématique à plusieurs titres. Il dévoile tout d’abord entièrement le procédé alambiqué qui cautionne l’existence même de son univers diégétique, mais il le fait également hélas bien tôt dans la progression du récit. L’analyser devient donc problématique et demande des trésors de précaution pour ne rien dévoiler de cette surprise, mais cette posture même dans laquelle il pose ses commentateurs et ses spectateurs paraît être son essence même. On ne peut le commenter ni le juger comme n’importe quel (mauvais) film. Il échappe à cette emprise, sans pour autant être totalement inclassable.En fait, Serenity est un film multivers. Cette théorie des multiples univers parallèles en vogue dans les revues scientifiques est ici piquant à évoquer, quand le casting lui-même est marqué par beaucoup d’entre eux : d’autres films. Amistad, où Djimon Hounsou et Matthew McConaughey ont joué, Interstellar, lui-même fervent symbole de la théorie, avec encore Matthew et Anne Hathaway. Ce revirement scénaristique au mitan du film permet en conséquence de percevoir un questionnement métafilmique: Qu’est ce qu’un film ? Où commence t-il, où s’arrête t-il ? Mais aussi à quoi sert-il ? Tout autant de réflexions qui viennent imperceptiblement pendant son visionnage, mais qui demandent une vraie introspection pour devenir concrètes (Oui, là, je suis en plein dedans, et je vous assure que c’est hyper fatiguant).

Au-delà de la mise en scène et de la direction d’acteurs, il est dur au premier degré de trouver de réelles qualités à cet ouvrage. Son intérêt est ailleurs, comme la vérité dans X-files. Serenity n’échappe ainsi pas à un test assez simple. Prenez un commun des mortels. En l’occurrence moi. Sans avoir à le chroniquer, à le décortiquer et le reconstruire, cette pertinence que je retrouve ne m’aurait pas frappé. Interstellar est évoqué plus haut, Steven Knight n’a hélas assurément pas la maîtrise scénaristique d’un Christopher Nolan pour totalement maîtriser son sujet. Et il est très glissant.Certains apprécieront le twist et s’en satisferont, d’autres trouveront leur plaisir à décortiquer le défi scénaristique qu’il pose. Mais beaucoup risquent de passer à côté. Non pas par manque d’acuité intellectuelle, mais par manque de repères solides pour suivre sa réflexion. Le spectateur, lassé et noyé par trop de références et ce style auto-parodique qui nourrit la bête, pourra regarder Serenity comme un film fier d’être hybride dont la nature n’est pas d’être accessible. Et libre donc à lui de le faire passer pour ce qu’il est également : un mauvais polar surjoué sous le soleil.

Tu veux que je te passe de la crème dans le dos ?

Serenity : Bande-Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=wUyY2vprqz8

Serenity – Fiche technique

Titre original : Serenity
Réalisation et scénario : Steven Knight
Interprétation : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jason Clarke
Costumes : Danny Glicker
Photographie : Jess Hall Matthew
Montage : Laura Jennings
Musique : Benjamin Wallfisch
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : thriller
Durée : 106 minutes
Date de sortie : 8 mars 2019 (Netflix)

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2.5

Quatre nouveaux films de Jean-Pierre Mocky en DVD

En 2018, les éditions ESC avaient sorti 6 films de Jean-Pierre Mocky, dont certains comptaient parmi ses plus célèbres. Elles complètent le tableau avec quatre nouvelles sorties, qui montrent la richesse de l’œuvre de ce réalisateur si particulier.

Alors que parmi les sorties de 2018 on pouvait compter sur des films célèbres comme Un Drôle de Paroissien, Solo ou Les Compagnons de la Marguerite, dans la fournée de ce mois de mars, un seul film est vraiment connu, L’Ibis Rouge. L’action du film tourne autour de deux personnages, un employé de bureau terne et triste qui se transforme en étrangleur pervers, et un représentant en liqueurs qui a une grosse dette à rembourser. Autour d’eux gravite toute une série de personnages secondaires hauts en couleurs, qui dressent un portrait sarcastique de la France de l’époque, entre misogynie et racisme. Le schéma du vaudeville se superpose à une atmosphère noire, créant un film unique, mêlant running gags, histoires de couples et affaire criminelle. Comme c’est souvent le cas avec Mocky, le film réunit une bande d’acteurs qui s’en donnent à cœur joie : Michel Serrault, Michel Galabru, Michel Simon et Jean Le Poulain, entre autres.

La véritable perle de cette livraison se trouve peut-être dans Les Dragueurs. Le premier long métrage de Mocky raconte la virée nocturne de deux hommes en quête d’aventures d’une nuit. Derrière ce scénario maigre comme un fil de fer se cache un très beau film, tour à tour drôle ou émouvant. Chacun des personnages a une raison particulière de se laisser dans le jeu de la drague inconséquente : l’un (Jacques Charrier) parce qu’il cherche la femme de sa vie (la seule, l’unique, celle qui est destinée) et que pour la trouver, il faut bien se mettre en quête ; l’autre (Charles Aznavour), parce qu’il n’a eu jusqu’à présent aucune conquête amoureuse et qu’il se sent rejeté. Chaque personnage, homme ou femme, souffre de cette solitude urbaine qui sera le sujet de tant de films. Il faut voir les regards mélancoliques que lancent tour à tour les personnages. Alors que l’argument aurait pu donner un film scabreux, Mocky joue tout en finesse dans la description d’une société où le rapport humain se modifie imperceptiblement vers plus de repli du soi. De plus, sorti en 1959, Les Dragueurs se distingue par une grande liberté de ton, aussi bien dans le propos que dans la forme, et fait fortement penser à la Nouvelle Vague. En bref, un film à découvrir !

Toujours dans l’esprit de la Nouvelle Vague, quatre ans plus tard, Mocky sort Les Vierges. Le film réunit cinq sketches qui sont autant de portraits de jeunes femmes qui vont perdre leur virginité. Outre, là aussi, un sujet qui aurait pu dériver mais qui se retrouve très maîtrisé, le film est l’occasion pour Mocky de faire une comédie de mœurs grinçante. Son sens de l’observation lui permet de mettre en scène des situations plus vraies que nature.

Enfin, le quatrième film que nous propose ESC s’intitule Le Piège à cons et date de 1979. De l’aveu même du réalisateur (qui tient aussi le rôle principal), le film serait la conclusion d’une trilogie entamée avec Solo et L’Albatros. Il est ici aussi question de politiciens corrompus et d’un homme marginalisé qui tente de mettre à jour des magouilles. Le professeur Rayan revient discrètement après dix ans d’exil. Il apprend qu’un de ses élèves (et disciples) politiques a été abattu par la police. Plus qu’un énième film sur la corruption, Mocky s’interroge surtout sur l’engagement politique, le réveil politique de la jeunesse dix ans après Mai 68.

L’arrivée de ces films en DVD est une excellente nouvelle pour les fans de Mocky. L’image est d’une grande qualité, mais le son laisse parfois un peu à désirer (ce qui est dommage pour un cinéaste chez qui les dialogues sont si importants). Enfin, pour chaque film, l’unique bonus réside dans un entretien avec le réalisateur. C’est un peu court, et on aimerait en savoir plus sur ces films qui mériteraient une analyse plus fouillée.

Caractéristiques


LES DRAGUEURS

1959 – film de Jean-Pierre Mocky avec Jacques Charrier, Charles Aznavour.

 

LES VIERGES

1962 – film de Jean-Pierre Mocky avec Gérard Blain, Jean Poiret, Charles Aznavour

 

L’IBIS ROUGE

1975 – film de Jean-Pierre Mocky avec Michel Simon, Michel Serrault, Michel Galabru, Jean Le Poulain, Evelyne Buyle

 

LE PIEGE A CON

1979 -1h30 – film de Jean-Pierre Mocky avec Jean-Pierre Mocky, Catherine Leprince, Bruno Netter, Jacques Legras

  

Sortie : le 5 mars 2019

Prix conseillé : DVD :  16,99 euros

Joe Hisaishi : les multiples visages du Japon

Joe Hisaishi, de son véritable nom Mamoru Fujisawa, est un compositeur et chef d’orchestre japonais. Sa carrière riche, pléthorique montre que le cinéma n’a jamais été loin de son univers si particulier et hétéroclite. Au contraire même : il prouvera que son art et l’émotion florissante qui se dégage de ses partitions correspondent à merveille avec le médium qu’est le cinéma. 

Faire déceler l’amour de deux personnages au travers de mélodies suaves, caractériser la souffrance d’un père de famille avec de simples violons, faire retentir la féerie guerrière d’une combattante, ou couvrir la nostalgie d’un écrivain, c’est la symbiose même de la musique de Joe Hisaishi. Un compositeur qui ne parle pas avec les mots mais qui le fait avec les sons et donne aux films pour lesquels il compose, la sève de leur puissance évocatrice. Il croisera la route de nombreux cinéastes mais deux de ses collaborations, les plus marquantes et influentes, nous intéresseront ici bas : celles avec Takeshi Kitano et avec le studio Ghibli (Hayao Miyazaki et Isao Takahata). Ce n’est pas anodin si les deux cinéastes virent leurs films se marier à la perfection avec les compositions iconoclastes du musicien : Kitano et Miyazaki sont deux grands rêveurs. Deux réalisateurs qui utilisent le cinéma pour y insérer une émotion rare et un sentiment de liberté qui ne s’évaporent pas avec le temps. 

Takeshi Kitano : le calme de la tempête

De prime abord, la violence sèche et épidermique qui imprègne les films de Kitano pourrait avoir du mal à s’accommoder avec des plages de violons ou des mélodies faites à coups de trompettes jazzy. Pourtant, le cinéma de Kitano ne serait pas le cinéma de Kitano sans la présence de Joe Hisaishi pour nous faire comprendre l’univers mélancolique et le mutisme des personnages qui font le sel d’oeuvres comme Hana Bi ou Sonatine. C’est aussi à cet endroit là que le cinéma et la musique trouvent leur parfait équilibre: cette compréhension immédiate de l’exaltation de la violence poétique de Kitano et le lyrisme des mélodies de Joe Hisaishi. Par exemple, il est difficile de ne pas fondre en larmes à l’écoute des douces notes de Joe Hisaishi devant cette suite de tableaux ou lors des derniers soupirs de ce couple à la fin d’Hana Bi: le sourire de deux parents amoureux voyant pour la dernière fois la tendresse de leur fille, de manière imaginaire, prenant alors le bonheur qui leur a été retiré. Deux balles restent, et sonne le glas, pour faire s’échouer le son des vagues dans une tristesse qui résonne de longues minutes après la fin du générique. 

Joe Hisaishi et Kitano, c’est un peu comme David Lynch et Angelo Badalamenti ou John Williams avec Steven Spielberg, ou même plus récemment Trent Reznor et David Fincher : deux artistes qui innervent l’art de l’autre pour aller au point de chute qu’est celui de l’émotion. Deux artistes qui arrivent à comprendre les intentions de l’autre. A titre d’exemple, il est difficile de ne pas s’extasier devant les mélodies virevoltantes et les synthés flottants d’Hisaishi dans Kids Return, qui scrute avec ses mélodies palpitantes une adolescence vacillante d’où surgit une interrogation qui concerne le point de chute d’une vie, où ces jeunes lascars courent en ligne droite dans un tunnel dont ils ne voient pas le bout. Mais ce qu’il y a de formidable dans leur collaboration, c’est cette capacité à changer de registres, à épouser les ruptures de tons, à tordre le cou au genre cinématographique et à déceler la sensibilité d’un Japon en pleine crise existentielle. De ce fait, Kitano parle autant des yakuzas que des simples jeunes adolescents de périphéries, tout comme il parle autant des pères ou mères de famille que d’enfance tourmentée. À chaque fois, Joe Hisaishi déniche la partition parfaite, creuse le sillon d’une émotion sombre et tumultueuse, celle qui nous fait voyager aux confins du Japon (notamment Tokyo) avec des ritournelles lyriques, des sonorités locales ou même des harmonies dramatiques. Le compositeur sait amadouer le cinéma et devient le traducteur émotionnel de l’image : avec ses douces notes de piano dans L’été de Kikijuro ou l’aspect céleste et ésotérique de son orchestration dans Sonatine. Ce dernier est l’exemple frappant : Sonatine se met alors à sonner comme une douce mélodie, marginale et pessimiste. 

Sous les nappes dramatiques de Joe Hisaishi, Kitano ne cesse de faire parler les regards troublants de gravité, notamment celui d’un yakusa lassé et fatigué par tant d’agitations, qui a vu sa jeunesse lui passer sous le nez et qui par la force des choses et pour se mettre à couvert d’un affrontement entre clans yakuzas, se rend sur une plage afin de revivre les réminiscences de son enfance perdue. C’est un doux euphémisme que de voir de l’émotion sortir des compostions de Joe Hisaishi. Mais alors que ce dernier sait parfaitement conter les affres de la réalité, tout en sachant s’adapter au langage d’une humanité en proie au doute, d’autres collaborations vont marquer sa carrière : c’est aussi avec les films d’Hayao Miyazaki ou d’Isao Takahata que le musicien va dévoiler tout son talent. 

Hayao Miyazaki : les sens du monde

Joe Hisaishi quitte les sphères d’un Japon naturaliste pour s’élever vers les sphères de l’animation, toucher du doigt la beauté et la liberté du fantastique. Un monde qui comme celui de Kitano, caresse autant l’univers enfantin avec tout ce que cela signifie en terme de rêverie, que celui des adultes avec tout ce que cela contient comme thématiques, à l’image de ces plages conquérantes et agiles faites de violons stridents et voluptueux pour faire naitre la violence du propos écologique de La Princesse Mononoké. Joe Hisaishi a cette immense qualité de faire ressortir des films d’animation, de Miyazaki mais aussi d’Isao Takahata, ce combat, cette grandeur humaniste, cette tempête qui s’abat entre l’innocence déchue des personnages et l’apparition de leur nouveau regard sur le monde qui devient de plus en plus mutant. Alors que chez Kitano, Hisaishi convoitait les contours de l’émotion, sa collaboration avec l’animation lui permet de diversifier ses mélopées, s’échappe vers une matière plus organique : s’élever vers le ciel, sentir le feu, la terre ou même l’eau. Dans l’univers fécond et environnemental de Miyazaki, Hisaishi est comme un poisson dans l’eau, un musicien qui se sent en osmose avec l’imagination débordante du réalisateur : offrir un océan de sens devant nos yeux ébahis. 

C’est l’une des choses qui décrit le mieux la composition du film Le Conte de la princesse Kaguya de Takahata : une bande originale ancestrale, triste et teintée de comptine enfantine qui dévoile la tristesse d’une fille qui ne discernait plus sa place, et qui a trouvé écho dans les oreilles de contrées stellaires face à une douloureuse acceptation d’une mort prochaine. Un peu comme Nujabes avec la série de Shinichirō Watanabe, Samurai Champloo, Hisaishi sait se fondre dans les traits méticuleux et abstraits de l’animation des studios Ghibli. Du voyage initiatique inquiétant d’une enfant dans Le Voyage de Chihiro, la phosphorescence du Château dans le ciel ou les envolés aériennes de Mon voisin Totoro, Hisaishi sait retranscrire la liberté, cette envie de planer et surtout, ce goût pour la découverte élégiaque : là où l’émotion mortifère de Kitano se télescopait avec les ritournelles du compositeur, les croisades de Miyazaki vers le fantastique et la magie se répercutent contre les sonates d’Hisaishi. Le rapport artistique entre les deux hommes ressemble parfois trait pour trait à la collaboration entre Jacques Demy et Michel Legrand: des « co créateurs » d’oeuvres en suspens et qui semblent indissociables dans le processus créatif. Durant toute sa carrière, Hisaishi a montré qu’il était un artiste caméléon qui savait s’adapter au réalisateur avec qui il travaillait. Mais pas seulement: il est un innovateur, un roi parmi les siens, un musicien dont l’humanité et l’humilité ont fait l’aura. 

 

Iwo Jima : fraternité d’armes versus propagande militaire en Blu-ray

Il y a bientôt deux mois sortait en Blu-ray chez les éditions Rimini Iwo Jima (en vo : Sands of Iwo Jima), film réalisé par Allan Dwan en 1949 avec John Wayne et John Agar. Retour sur ce pré-Maître de Guerre au récit choral mis à mal par une démarche de propagande trop importante sur sa fin.

Synopsis : 1945, durant la guerre du Pacifique. Des soldats américains se préparent à participer à deux combats meurtriers, dont la célèbre bataille de l’île d’Iwo Jima.

John Wayne est le maître de guerre

Le film, réalisé par Allan Dwan, un solide artisan du cinéma hollywoodien (La Femme aux révolvers, entre autres), fonctionne jusqu’à sa dernière partie, soit le segment consacré à la bataille d’Iwo Jima. En effet, ce pré-Maître de Guerre réussit à mettre en place la dynamique du groupe dirigé par l’officier John Stryker. Ce dernier n’est pas sans rappeler celui incarné par Clint Eastwood dans son film suscité. Les nouvelles recrues le trouvent vachard, salaud… En bref, il est perçu comme un enfoiré de première implacable.

Comme dans le film du réalisateur du Retour de l’Inspecteur Harry et d’Impitoyable, l’officier est en fait habité par une mélancolie. Les deux ont perdu leur famille à cause de leur carrière et souhaitent, plus que tout autre, la survie de leurs hommes, d’où un entrainement redoutablement intensif. Ce récit d’initiation, croisé avec une histoire amoureuse loin du pays, est efficace et maîtrisé. Cela, à tel point que le soldat haineux interprété par le pudique John Agar devient un élément conséquent de l’intrigue. On retiendra notamment cette scène importante : Agar fête la nouvelle d’un premier enfant avec la bande. Wayne et un autre officier débarquent dans le bar. Alors que Stryker, de bonne humeur, ouvre le dialogue avec le soldat, celui-ci se renferme et révèle sa haine pour le sergent. Mieux que ça, il réclame le droit de ne pas l’apprécier en dehors de l’emploi du temps militaire. La scène est forte : une entente entre Wayne et ce soldat semble impossible. Là où les autres soldats ont compris le bien fondé de la méthode Stryker, le private interprété par Agar – persuadé d’être la honte de son père colonel récemment décédé – se renferme sur lui-même et dans sa relation à distance avec sa famille fraichement fondée.

La haine de ce soldat contre un officier de plus en plus compris, respecté puis admiré par ses pairs apporte une singularité à ce force group movie. Un caractère unique qui se voit hélas mis à mal par le dernier acte du film et le traitement de l’attendue conclusion heureuse entre les personnages d’Agar et Wayne. En effet, l’entente entre les deux hommes arrive comme un cheveu sur la soupe ou presque. Tous deux deviennent fraternels juste après deux événements, le premier maladroitement amené, le deuxième justifié par le contexte, et l’un et l’autre se font écho.

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John Wayne et John Agar, copains comme cochons en un clin d’œil ou presque

Iwo Jima official

Justement, ce contexte porte le dernier acte du film et renvoie à son titre. Il est bien entendu question de la bataille d’Iwo Jima. Les premiers combats vécus par le groupe ne manquaient pas de densité temporelle. A l’inverse de ces premiers coups de feu, la bataille d’Iwo Jima subit le même rapide traitement que la relation Agar-Wayne. Malgré un découpage narratif en trois séquences temporelles distinctes, l’événement semble filer à toute vitesse. L’ensemble court vers le cheminement du film introduit au début de sa dernière scène, le dressage du drapeau américain sur le mont Suribachi le 23 février 1945, événement célèbre grâce à la photographie de Joe Rosenthal.

Le récit rushe jusqu’à cette vision connue du monde entier en finalisant ses arcs narratifs: la relation Wayne-Agar d’abord ; l’apothéose fraternelle de cette section militaire qui a, dans sa majorité, réussi à survivre. Cette dernière est mise en place de façon brute et kitsch. Le long métrage s’enfonce alors pleinement dans la gloriole militaire. Lors de son final, l’hommage aux marines tout en nuances humaines porté par une forme d’humanisme qu’est Iwo Jima vire dans la propagande pure et simple. Le making of du film, dont le contenu est court mais intéressant, présent sur la galette Blu-ray, vient confirmer l’amertume laissée en bouche par cette fin de film.

En effet, il y est expliqué que le métrage a été conçu afin sauver le corps des marines des Etats-Unis, institution qui risquait d’être mise en placard peu après la fin de la seconde guerre mondiale. Film de commande projeté par la suite à toutes les nouvelles recrues des camps d’entraînement des marines, Iwo Jima a été soutenu par la base de marines de la côte californienne, que ce soit en termes de conseils et de soutien technique (véhicules et images d’archive) ou humain (figurants). Son final propagandiste forcené est aussi soutenu par les trois survivants ayant officiellement érigé la bannière étoilée sur le Mont Suribachi : René Gagnon, Ira Hayes, et John Bradley. Les trois soldats qui, en réalité – comme le mit en lumière le formidable Mémoires de nos Pères (2006) de Clint Eastwood – ont érigé le deuxième drapeau, puis ont été utilisé pour le soulèvement de dons pour l’armée.

La célèbre photographie de l’événement citée ci-dessus a capté cette deuxième mise en place du drapeau américain. Ainsi Iwo Jima, conte d’une fraternité – et d’une romance – nées dans l’effort, l’usure et le sang d’une bande de troopers à l’entente prégnante, se fourvoie pleinement lors de son dernier acte dans les attentes propagandistes précommandées, si bien que la narration est complètement négligée au profit de l’éloge d’un glorieux mensonge américainEnfin, une certaine ironie ressort aussi de l’expérience. En effet, la gloriole militaire met à mal une belle invitation implicite à rejoindre le corps des marines, portée par l’émouvant récit de frères d’armes. On assiste ainsi, lors de son final, à l’échec de l’unité du projet propagandiste justement censé nous vendre l’unité du United States Marine Corps.

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Retrouvez les caractéristiques techniques de l’édition Blu-ray en bas de page.

Sur l’édition Blu-ray

Le master Blu-ray  présenté par les éditions Rimini est une belle surprise. Les reconstructions de bataille sont visuellement impressionnantes. Certes, les images d’archives se démarquent des prises de vues de la production. Mais les premières ne jurent pas avec les dernières. Malgré la présence de poussière et égratignures sur l’ensemble, ce master HD surprend par son rendu au piqué et au contraste formidables, soutenu par une piste originale plus que solide, malgré un thème d’introduction et de fin un poil saturé par moments. Les fans de VF seront déçus.

Celle-ci est saturée. Manquant considérablement de détails sonores, la version française est dominée par des dialogues français au rendu médiocre avec un faible arrière plan musical.

On regrettera enfin la présence d’un seul complément – accompagné par l’éternelle présence de la bande-annonce originale – même si ce court bonus s’avère être intéressant. Ce court métrage promotionnel n’hésite pas à exposer le contexte politique dans lequel est né Iwo Jima, n’hésitant pas à mettre en avant le projet patriotique portant le film, mais aussi le formidable travail de production, ainsi que la merveilleuse dynamique d’équipe mise en place par Allan Dwan et ses acteurs. Cela, en évitant bien sûr d’utiliser un certain comme il devrait l’être : propagande.

Bande-annonce – Iwo Jima/ Sands of Iwo Jima (1949)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

USA – 1949 – N&B – 105 mn – 1920 x 1080p – Langues : Français / Anglais – Son : Dual Mono DTS HD – Sous-titres : Français – Format image : 1.37 – 16/9 compatible 4/3 – 109 mn – Rimini Editions

SUPPLÉMENTS

Making  of (17 mn – VOSTFR)

Date de sortie : 22 janvier 2019 – Prix de lancement : 19,99 €

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Hugo Kant : « L’esthétique musicale d’un film jouera forcément sur mon appréciation finale »

Derrière Hugo Kant se cache Quentin Le Roux, un compositeur, arrangeur et musicien multi-instrumentiste phocéen. Dans le monde cloisonné du trip-hop français, il est désormais reconnu comme l’un des artistes les plus talentueux de sa génération. Rencontre avec celui qui manie les samples et les ambiances avec une dextérité chirurgicale.

Vous décrivez votre musique comme étant « cinématique », c’est-à-dire de l’ordre du mouvement. Qu’entendez-vous par là ?

Pour ma part, je n’essaie pas de faire spécialement une musique cinématographique, ni ne la décris comme telle, mais puisque ma musique est essentiellement instrumentale, elle est souvent perçue comme évocatrice et un bon support à l’image et à l’imaginaire. Elle a été décrite par certains chroniqueurs comme « cinématographique ». Surtout le premier album, qui était assez contemplatif. Et il est vrai que j’aime le pouvoir évocateur de la musique, son pouvoir de suggestion d’atmosphères, et ça se ressent dans mes compostions, qui sont souvent des invitations au voyage.

Dans quelle mesure le cinéma a-t-il pu vous influencer dans vos créations ?

Je pense que le cinéma, comme la littérature, m’ont influencé dans le sens où j’ai pris goût à l’immersion dans une autre ambiance que notre quotidienneté, le plaisir du voyage imaginaire qui nous permet de ressentir d’autres vécus. Dans mes créations, je garde en priorité les éléments qui invitent à cette possibilité d’évasion. Au cinéma, les musiques sont très variées, puisant dans des registres très différents. Ce qui est également mon cas, étant sensible à différents styles de musique : classique, trip-hop, rock, jazz, world, trad, reggae, etc. J’écoute de tout, et utilise ce tout quand je joue et compose. Après, j’ignore si c’est le cinéma à proprement parler qui influence mes créations. Le pouvoir évocateur de la musique précède le cinéma. Mais quand je compose, je me laisse porter par le son d’un instrument, et ce qu’il évoque en moi amène la suite.

Outre Le Dictateur de Charlie Chaplin, quels autres films avez-vous samplés ?

Il y a le discours du sénateur Robert Byrd contre la guerre en Irak, que j’ai découvert dans le documentaire Le Monde selon Bush, de très courts extraits de Brazil, Noblesse oblige, Dracula, The Black Hole, Le Livre de la jungle

Dans quels buts recourez-vous à ces échantillons sonores issus du cinéma ?

Hormis le discours de Chaplin dans The Great Dictator, qui porte un message fort que je voulais transmettre, le reste des samples est utilisé pour l’ambiance qu’ils peuvent induire dans le spectre musical, en rapport avec la thématique du morceau. Comme dans « Entering The Black Hole » ou « The Eye » où je voulais un univers sidéral, spatial. Ils sont parfois utilisés également pour compléter le morceau avec un message que je cautionne comme dans « Thou Shalt Not Kill ». Pour des instrumentaux, cela permet de faire entendre des voix, de superposer deux espaces-temps dans une composition sans aller dans la chanson à texte. J’utilise aussi des échantillons de voix qui ne sont pas issus du cinéma mais d’enregistrements réalisés spécialement pour la production musicale avec les licences correspondantes.

Avez-vous déjà collaboré à des films, séries ou téléfictions ?

Non, pas encore de collaborations à proprement parler. Les morceaux existants sont régulièrement utilisés dans des montages pour des vidéos sur le net et parfois dans des productions indépendantes comme Le Film de Léa, sorti en 2015, ou le documentaire Les Voleurs d’Echo, sorti en 2018, dont j’aime bien la bande-son d’ailleurs. Avec Christophe Ménassier, le deuxième membre de Picture Shop et gérant de Home K One, je collabore de temps à autre pour proposer des musiques de publicité en tant qu’instrumentiste/compositeur.

Est-ce une chose à laquelle vous songez néanmoins ?

Cela ne fait pas partie de mes priorités. J’aime bien la liberté de pouvoir gérer mes périodes de travail, sans délais imposés, prendre du temps pour préparer mes concerts, mes prochains albums, mes collaborations, et la latitude que j’ai dans la direction artistique, faire de la musique pour elle-même. Mais ce pourrait être une expérience intéressante selon les conditions de création. Si c’est pour faire de la musique au mètre, des recettes prêtes-à-écouter, faire comme tel ou tel morceau, ou être trop dirigé, ça ne m’intéresse pas de travailler sur un long format et d’y passer du temps. Par contre, m’adapter à une histoire, des rythmes, des ambiances, pour un film ou un spectacle, serait effectivement un travail qui m’intéresserait… Un jour, si l’opportunité se présente.

Lesquels de vos morceaux imagineriez-vous dans une bande-son au cinéma ?

Beaucoup de mes morceaux pourraient intégrer une bande-son, notamment dans le dernier album, avec des morceaux comme « Black Moon », « Low Gravity » ou bien « Emi » avec son côté minimaliste. À vrai dire, le cinéma offre tellement de possibilités musicales que probablement tous les morceaux pourraient faire partie d’une bande-son, quitte à être retravaillés pour mieux s’y adapter.

Avez-vous un compositeur favori au cinéma ?

Non, pas vraiment. D’ailleurs, souvent, je ne fais pas attention aux compositeurs ! Je me laisse porter par le film, la narration. Un peu comme si je laissais mon travail de musicien/compositeur de côté. Je ne remarque pas la musique, à part si elle est très marquée, mise en avant, ou si elle dénote, si je la trouve exceptionnelle ou si je la trouve ridicule ou mal montée, mal mixée, et elle me fait alors sortir du film. Parfois, je découvre une musique en l’écoutant séparément du film. Je l’avais entendue, mais pas écoutée. Récemment, j’ai redécouvert le thème de Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Jon Brion par exemple. Pour revenir à la question, bien sûr, parmi les compositeurs les plus connus qui m’ont marqué, il y a Ennio Morricone, dont la musique est presque devenue un style à part entière, ou encore Lalo Schifrin, avec sa musique très seventies. Parmi les mastodontes des compositeurs de musiques de films, il est difficile de passer à côté de John Williams, qui s’inspire de nombreux compositeurs de musique classique et a composé la musique de nombreux classiques du cinéma, comme Star Wars. Je n’écoute pas sa musique en dehors des films, mais il fait partie des compositeurs de musiques de films incontournables.

Selon vous, qu’est-ce qui fait une bonne partition au cinéma ?

Une partition qui participe à la création des atmosphères et des émotions. Une partition qui ne se remarque que quand elle doit se remarquer. À chaque film, chaque séquence, sa partition. Shining ne serait évidemment pas le même film avec la partition de Chat Noir, Chat Blanc, et vice versa. La bande-son participe à créer l’ambiance et emporter le spectateur dans les émotions et l’univers désirés. Selon moi, la bonne partition d’un film est celle qui crée l’ambiance sonore adéquate. Après, il y a une question d’esthétique, à chacun ses affinités musicales et ses blocages. L’esthétique musicale d’un film jouera forcément sur mon appréciation finale. Par exemple, j’aurais plaisir à écouter Miles Davis dans Ascenseur pour l’échafaud y compris sans regarder le film. Certains films vont mettre en avant des musiques pour elles-mêmes, comme Broken Flowers, The Wall évidemment, et tous les films où la musique est l’un des personnages principaux.

Quel biopic musical vous a particulièrement marqué ?

J’ai beaucoup apprécié Walk The Line sur Johnny Cash quand je l’ai vu. Il y a aussi l’inévitable Amadeus de Milos Forman.

Extrait

Les Etendues imaginaires de Yeo Siew Hua : l’identité mondialisée

Les Etendues imaginaires de Yeo Siew Hua est  un très beau film, film qui fait idéalement manœuvrer ses rêveries avec sa plongée documentaire dans un Singapour industrialisé à outrance, en perpétuelle transformation et qui se voit inondé par d’innombrables âmes en peine.

Alors que le film démarre comme un polar, aux contours de films noirs, où un enquêteur essaye de trouver la trace d’un travailleur immigré, Les étendues imaginaires scrute l’exploitation mondialisée de l’Homme et nous engouffre dans les affres d’un cyber café où des hommes jouent sans cesse à Counter Strike. Un lieu qui s’avère être le lieu principal du film, un point de rencontres d’hommes et de femmes solitaires et noctambules. Puis, en prenant des chemins de traverse, un simple mouvement de caméra, nous quittons l’enquête pour retracer le parcours de Wang, cet immigré chinois qui a disparu : à partir de là, la narration se dilue autant qu’elle avance, les chemins se répètent, les cris sourds se font plus assourdissants, les songes surgissent et les questions montent à la surface.

Sommes-nous dans la réalité, est-ce-que l’enquêteur et Wang sont la même et unique personne? Tout cela n’est-il qu’un rêve? Tant de questions qui pourraient rester sans réponse, mais en aucun cas atténuent la puissance formelle de l’œuvre, l’émotion grisâtre que dégagent les personnages et son atmosphère de ténèbres. L’une des grandes qualités du film est de se jouer des codes du rêve et de la réalité: il n’y a ici aucun recours au fantastique ou à la fantasmagorie visuelle pour schématiser les endroits. Le rêve et la réalité se confondent de la plus belle manière pour s’amuser de l’espace et du temps: Singapour est un lieu rêvé, à l’économie changeante, aux lumières aveuglantes, mais pour des raisons bien diverses.

Il y a cette beauté nocturne, ces néons multicolores, cette mondialisation permanente, cette libéralisation économique qui foudroie par sa luxuriance, mais aussi par son regard mortifère (le sable qui cache les corps ou les casques audio de jeux vidéos qui annoncent la menace). Pourtant, Les Etendues imaginaires a parfaitement compris la teneur même de son propos : la disparition et l’altération identitaire de l’individu et de son environnement à l’image de ses belles scènes entre Wang et Mindy (gérante du cyber café). Il n’est pas anodin de retrouver Guo Yue dans Les Etendues imaginaires, actrice déjà présente dans le sublime premier film de Bi Gan, Kaili Blues. Le flou des reflets d’un monde dans lequel on peut voyager en quelques minutes en camionnette, autant en Malaisie qu’au Cambodge, et parcourir les plages du monde entier en un claquement de doigt : Singapour ne fait que s’amplifier et se construire sur l’eau grâce à du sable qui vient de pays différents. Dans cette même idée, l’individu ne devient qu’un songe : l’ouvrier et ses conditions de travail proche de la torture, fait qu’il ne dort plus et que le rêve est le seul échappatoire pour se murer dans une vie idéalisée.

A l’instar de David Lynch, dans Mulholland Drive ou Lost Highway, Yeo Siew Hua voit dans le rêve, une possibilité pour l’homme de se construire différemment et de se définir comme quelqu’un d’autre : ce que la mondialisation actuelle, les entreprises manipulatrices (confiscation du passeport des ouvriers) et les disparités ou enclaves sociales ne permettent pas. L’univers du policier et son train de vie confortable et l’environnement presque carcéral du jeune immigré se mélangent dans le même magma onirique pour se finir dans une séquence de danse collective, une séquence de transe plurielle que n’aurait pas reniée Sense8 des sœurs Wachowski où la fête et l’union indivisible deviennent l’unique connexion au monde. 

Bande Annonce – Les Etendues Imaginaires

Synopsis: Singapour gagne chaque année plusieurs mètres sur l’océan en important des tonnes de sable des pays voisins – ainsi que de la main d’œuvre bon marché. 
Dans un chantier d’aménagement du littoral, l’inspecteur de police Lok enquête sur la disparition d’un ouvrier chinois, Wang, jusqu’alors chargé de transporter des ouvriers. Après des jours de recherches, toutes les pistes amènent Lok dans un mystérieux cybercafé nocturne.

Fiche Technique – Les Etendues Imaginaires

Réalisation : Yeo Siew Hua
Scénario : Yeo Siew Hua
Casting : Peter Yu, Guo Yue, Liu Xiaoyi
Photographie : Hideho Urata
Décors : James Page
Montage : Daniel Hui
Sociétés de distribution: Epicentre Films
Durée : 95 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 6 mars 2019 (FR)

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Ennio Morricone : il était une fois la musique au cinéma…

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Le son lancinant de l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest, le chant pacifique du hautbois de Mission, le rythme tendu des cordes piquées mêlées aux percussions des  Incorruptibles, autant de musiques inoubliables, intemporelles, qui ont marqué l’histoire d’un film et du cinéma. Des compositions insufflant le suspense, sublimant l’émotion et contribuant largement à la reconnaissance de chefs d’œuvre cinématographiques. Du haut de ses 90 ans, Ennio Morricone reste un virtuose hors normes, aussi prolifique qu’inventif, au style inimitable. Retour sur les apports majeurs de ce maestro italien, qui pourrait être l’auteur incontesté d’une nouvelle fresque artistique d’une cinquantaine d’années : il était une fois la musique au cinéma

Le 22 novembre dernier, Ennio Morricone clôturait sa tournée d’adieux à l’occasion d’une Master class à la Cinémathèque française suivie d’un dernier concert à Paris. Le compositeur a saisi l’opportunité pour exprimer sa vision des fonctions qu’occupe la musique au cinéma : « la source musicale, qui n’est pas sur l’écran et qui naît dans un ailleurs physique, perce les images plates ou illusoirement profondes de l’écran en les ouvrant vers les profondeurs confuses et sans limites de la vie ». Un désir de sortir du cadre, de dépasser l’image, d’accéder à l’universel en transcendant l’émotion et l’action, qui imprègne l’oeuvre de toute une vie.

Fils d’un trompettiste de jazz, Ennio Morricone se forme à l’Académie nationale de Sainte-Cécile de Rome et commence à composer pour le cinéma à partir des années 1960. Malgré la renommée internationale qu’il acquière grâce aux westerns de Sergio Leone, ses créations magistrales ne seront que tardivement récompensées aux États-Unis. C’est ainsi qu’après avoir reçu un oscar d’honneur en 2007 pour l’ensemble de sa carrière, il remportera seulement en 2015 l’oscar de la meilleure musique pour Les Huit Salopards, à l’âge de 87 ans. Mais le succès mondial d’Ennio Morricone ne se limite pas à l’obscurité des salles de cinéma. Il gagne le public des concerts et les acheteurs de disques ; les 45-tours de Chi Mai, le thème musical du Professionnel, se sont ainsi écoulés à près d’un million d’exemplaires en France.

En collaborant avec un panel impressionnant de réalisateurs, tels Sergio Leone, Pedro Almodovar, John Carpenter, Brian De Palma, Terrence Malick, Oliver Stone ou Giuseppe Tornatore, Ennio Morricone a créé une musique inventive dont le rôle narratif ne cesse encore d’émerveiller.

Comme tout artiste, Ennio Morricone possède ses sources personnelles d’inspiration, en particulier la musique classique. La bande originale du film Le Professionnel est ainsi tirée du second mouvement du concerto pour clavecin en ré mineur de Bach. Mais malgré ces influences, les compositions du maestro italien demeurent éminemment personnelles. Rappelons qu’Ennio Morricone a débuté dans les années 1950 au sein d’un groupe expérimental, le Gruppo di Improvvisazione Nuova Consonanza. Ceci explique en partie le goût et la prédisposition marqués du compositeur pour l’innovation.

Le seul style d’Ennio Morricone est unique. Une musique éclectique s’adaptant volontiers à tous les genres, du western « sphaghetti » aux thrillers sombres et nerveux, en passant par le drame. Un ton mêlant la beauté d’une poésie lyrique à la puissance d’une force brute. Et surtout, un habile mélange entre des instruments d’orchestre et des sons réels liés aux images. Dans la bande originale de Pour une poignée de dollars, Ennio Morricone recourt par exemple au sifflement et au claquement du fouet pour représenter le quotidien de la campagne, en opposition à la ville identifiée par ses tintements de cloches. Ces bases de travail lui permettent de rentrer dans le cadre en inscrivant sa musique dans l’atmosphère sonore de la vie d’un film, mais aussi de dépasser ce cadre pour atteindre un monde universel.

L’originalité des créations d’Ennio Morricone tient également à ses méthodes de composition et à l’utilisation d’instruments insolites. L’artiste apprécie la technique de la partition modulaire, favorisant la multiplication des combinaisons, contrepoints et superpositions. Il recherche les instruments rares comme l’arghilofono, le célesta, le marranzano. Il introduit enfin des motifs de guitare électrique pour les western, de guitare « surf » pour Le clan des Siciliens.

Par leur somptuosité, les compositions d’Ennio Morricone se suffisent à elles-mêmes. Ce sont des œuvres à part entière, que l’on aime simplement écouter sans le support presque superflu de l’écran. Mais si l’image n’est pas nécessaire à la musique, la musique devient essentielle à l’image.

Associée aux images, la musique d’Ennio Morricone n’a rien de décoratif ou de contemplatif. Elle identifie un personnage, incarne une émotion, ou symbolise même le thème principal d’un film. Loin de se réduire à la simple toile de fond d’une oeuvre imagée, elle participe au scénario, elle est l’histoire. Et pour cause, Sergio Leone demandait à Ennio Morricone de composer avant le début du tournage, afin d’inspirer les acteurs en diffusant directement la musique sur le plateau. Il déclarait même en 1989 : « je n’aime pas du tout les mots dans les films, j’espère toujours faire un film muet, et la musique se substitue aux mots, alors on peut dire que Morricone est l’un de mes meilleurs scénaristes ». Ce n’est donc pas la musique qui colle aux images, mais les images qui se posent, se traitent et s’étirent au rythme de la musique.

Au titre de cette mission narrative, les bandes originales du compositeur s’axent souvent sur les personnages en illustrant leurs émotions et en accentuant leurs rivalités. La musique de Pour une poignée de dollars exacerbe l’antagonisme entre l’Homme sans nom et son rival. Celle de la scène de l’enterrement dans Il était une fois l’ouest marque la douleur et la tristesse de Jill McBain découvrant les corps sans vie de son époux et des enfants.

Apogée de cette fusion entre le héros et la musique, cette dernière est parfois jouée par le personnage lui-même lors d’une séquence marquante. Dans Mission, le père Gabriel utilise le hautbois pour apaiser les Guaranis armés d’arcs et de lances qui l’encerclent. L’Homme à l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest se définit même, jusqu’à son propre nom, par son jeu presque obsessionnel de cet instrument. Lors de la scène du duel final, de loin la plus poignante de ce western d’anthologie, on comprend enfin l’horrible origine de cette musique sans fin. En remontant à la source de l’harmonica, symbole de souffrance et de vengeance, on saisit l’essence même du personnage.

Il était une fois dans l’Ouest – la scène du duel

Au-delà des protagonistes, la musique d’Ennio Morricone sert aussi de repère chronologique. Elle permet de tisser les liens entre le passé et le présent en présence de flashbacks et de flashforwards. Emprunte de nostalgie, elle introduit les souvenirs du passé avec une rare intensité, en particulier dans Il était une fois en Amérique et Cinema Paradiso. Dans ce dernier film, le cinéaste Salvatore Di Vitta se remémore ses souvenirs d’enfance vécus avec son ami Alfredo, le projectionniste qui lui a communiqué sa passion du cinéma. La bande originale de Morricone, en marquant la survenance des réminiscences, accentue les émotions tout en coordonnant la narration.

Surtout, les compositions d’Ennio Morricone expriment avec force et émotion le sujet ou la valeur centrale du film, tel un leitmotiv musical rappelant aux spectateurs les enjeux du récit. Lorsque Noodles espionne Deborah répétant une danse dans Il était une fois en Amérique, le thème musical dédié à la jeune fille laisse progressivement place à une chanson espagnole, la mélodie d’Amapola, mettant en abyme l’amour impossible entre les deux personnages.

Dans Mission, la musique douce et mélodieuse, mêlant chœurs et tambours tribaux, acte la rencontre de deux cultures opposées et symbolise l’harmonie, la force du sacré. Si le père Gabriel a joué du hautbois, c’est bien dans un but pacifiste, pour faire baisser les armes. Et même si l’instrument est détruit, cette valeur de paix, intérieure comme extérieure, véhiculée par celui-ci demeure jusqu’à la fin du film. Dans une des plus belles scènes, Rodrigo Mendoza, un ancien chasseur d’esclaves hanté par le meurtre de son frère et incarné par Robert de Niro, se trouve poussé par les Guaranis à suivre un périlleux parcours tout en traînant derrière lui, comme un véritable boulet, son armure en métal. Cette longue et pénible marche, silencieuse, représente le chemin d’une rédemption traduite par la bande originale de Morricone.

The Mission – la scène de la libération

S’il existe un passage d’un film à ne pas rater, c’est bien la première scène. Un début ennuyeux ou fastidieux ne présage en général rien de bon et peut même, dans des cas extrêmes, faire fuir le spectateur. Bien sûr, il y a des moyens simples pour capter l’attention, comme une grosse séquence d’action.  Mais qu’il y a-t-il de mieux que la musique d’Ennio Morricone, qui parle à la place des mots ? Nul besoin d’effets spéciaux outranciers ou d’images choquantes, l’ambiance intrigante instaurée par la bande originale constitue un démarrage parfait.

On pense évidemment à l’ouverture du film Les Incorruptiblesqui laisse la main à la musique pendant près de trois minutes. Le suspense, la tension jaillissent de l’écran en l’absence de la moindre image, en prélude aux événements futurs, comme si toute l’histoire à venir était déjà annoncée. Les Huit Salopards de Quentin Tarantino commence également sur une séquence musicale de Morricone. Ici, la composition nous place sur la trace d’une diligence pressée, dans un paysage glacé sur lequel plane déjà une atmosphère pesante, presque malsaine, laissant à raison présager le pire. Démarrer en musique avec Morricone, c’est déjà raconter.

The Hateful eight – la scène d’ouverture

Lors du festival de Cannes de 1971, Morricone observait que Leone est « peut-être le seul metteur en scène permettant au compositeur de s’exprimer totalement« . Si sa collaboration avec le réalisateur italien, avec « la trilogie du dollar » et Il était une fois dans l’Ouest a donné lieu à certaines de ses plus belles bandes originales, il est difficile de concevoir, quand on admire son œuvre, un Ennio Morricone bridé dans sa créativité. Rares sont en effet les artistes aussi inventifs et productifs, et le maestro italien restera un des plus grands compositeurs au cinéma.

 

 

The Highwaymen, l’autre histoire derrière Bonnie & Clyde

John Lee Hancock, réalisateur qui s’est spécialisé dans l’adaptation des histoires vraies, s’intéresse à la traque de Bonnie & Clyde en prenant le point de vue des forces de l’ordre. En résulte un film bien plus sage et classique que le long métrage culte d’Arthur Penn sorti en 1967 et qui s’intéressait déjà aux deux hors-la-loi. The Highwaymen entre donc dans le rang, et même s’il est plus fidèle au réel, il finit par manquer d’un vrai souffle de cinéma.

Synopsis : La traque de Bonnie Parker et Clyde Barrow par les deux enquêteurs légendaires Frank Hamer et Maney Gault. Devant l’impuissance des techniques d’enquête de l’époque et du FBI, les deux Texas Rangers sortent de leur retraite et s’en remettent à leur instinct et leurs méthodes traditionnelles pour arrêter les criminels les plus recherchés d’Amérique. Si les hors-la-loi ont fait les gros titres, les hommes de loi sont entrés dans l’Histoire.

Ayant débuté sa carrière en tant que scénariste, notamment pour Clint Eastwood, John Lee Hancock a développé un sens très classique et solennel du cinéma. Il n’est donc pas étonnant que lorsque ce dernier passe derrière la caméra, il suive le chemin de ce cinéma très américain et grandiloquent. Ses films sont souvent un peu lourds et toujours à la traîne par rapport à des cinéastes qui savent bien mieux bousculer les codes que lui, comme lorsqu’avec son dernier film, The Founder, il avait voulu surfer sur le biopic subversif initié par Scorsese avec Le Loup de Wall Street. Ici, avec The Highwaymen il retourne à ses premiers amours en signant un western moderne très emprunt du cinéma d’Eastwood. Mais s’attaquer à Bonnie & Clyde, c’est aussi se confronter à la comparaison du célèbre film d’Arthur Penn, oeuvre qui avait créé la controverse et poussé le cinéma vers des horizons plus libres. Un cri irrévérencieux, un geste de révolte qui marqua le cinéma et le fit trébucher de ses fondations où le hors-la-loi n’était plus vil, mais une icône de glamour.

Un aspect que The Highwaymen vient confronter, montrant l’engouement que ce couple de hors-la-loi a créé auprès du public, mais aussi en prenant la démarche inverse du film de Penn. Dans le film de 1967, le Ranger Frank Hamer était présenté comme un incompétent humilié par Bonnie & Clyde, alors que ces derniers étaient humanisés et icônisés en héros tragiques. Lee Hancock prend lui le parti de traiter les deux personnages comme des silhouettes, totalement déshumanisées et mutiques, dont les visages et les voix ne seront vus ou entendus que lors de deux courtes séquences. Un moyen de mettre en avant la violence de leurs crimes, mais cela a aussi pour cause de plonger le film dans un manichéisme redondant. Plus encore, rien dans son écriture ne le fera dévier des chemins attendus que ce soit dans la caractérisation des personnages, leurs relations ou leurs parcours. The Highwaymen est balisé du début à la fin, et la représentation des vieux flics sur le retour, considérés par la jeune relève comme des has been, mais qui finissent par réussir là où les autres ont échoué, devient un peu agaçant. Surtout que cela passe toujours par la représentation de la vieillesse comme symbole de sagesse, là où les jeunes sont tous des imbéciles imbus d’eux-mêmes, ou des incompétents qui ne connaissent rien.

Un portrait antipathique qui n’aide jamais le propos du film, qui passe un peu trop souvent pour une œuvre réactionnaire. En témoigne le personnage principal caricatural, incarnation sans nuance du flic bourru et mutique. Heureusement que son collègue s’avérera plus nuancé et dessine un portrait touchant d’un homme brisé par la vie et qui cherche une dernière opportunité de donner un sens à son existence. Porté par un Woody Harrelson à l’humanité et au naturel débordant, il éclipse un Kevin Costner qui campe trop sur son image et signe une performance insipide. Néanmoins le contraste du duo fonctionne bien, leurs dialogues sont souvent incarnés et les acteurs ont une bonne alchimie. Le récit possède donc des longueurs et des maladresses mais sait aussi servir de jolis moments, notamment dans sa conclusion plutôt habile qui brise un peu le voile manichéen qui avait été mis en place jusque là. Faisant directement écho au film de 67, la scène de fin revient humaniser avec intelligence ses hors-la-loi dans un éclat d’effroi et de violence qui tourne presque au ridicule. Dans un écrin plutôt amer, John Lee Hancock offre une conclusion trouble où les questionnements s’imposent. Il évite toute gloire et met tout le monde à la même place, celle d’individus embourbés dans une violence qu’ils ne maîtrisent plus. Il arrive d’ailleurs à enrober son film d’une mise en scène classique mais élégante, à la réalisation impeccable où les quelques sursauts d’action du récit sont maîtrisés de manière convaincante.

The Highwaymen ne chamboule jamais son genre ni le cinéma, il reste constamment un film bien trop classique et balisé pour vraiment passionner. On peut se dire qu’une telle histoire aurait mérité mieux, mais avec son mélange efficace d’humour léger, de drame tendu et d’action contrôlé, il s’impose comme un divertissement plaisant qui saura satisfaire un large public. Son casting charismatique, sa réalisation impeccable et sa jolie conclusion aidant souvent à faire passer la pilule de son ventre mou et de son récit un peu trop statique. The Highwaymen est l’incarnation de l’image que l’on se fait du petit film du dimanche soir, celui qui passe le temps et dont on ne demande pas plus car il n’aura au final rien d’autre à offrir.

The Highwaymen : Bande-annonce

The Highwaymen : Fiche technique

Réalisation : John Lee Hancock
Scénario : John Fusco
Interprétation : Kevin Costner, Woody Harrelson, Kim Dickens, Kathy Bathes, John Carroll Lynch & Thomas Mann
Photographie : John Schwartzman
Montage : Robert Frazen
Musique : Thomas Newman
Décors : Michael Corenblith
Costumes : Amy Krebsbach
Producteur(s): Casey Silver
Société de production: Casey Silver Productions
Distributeur : Netflix
Durée : 2h12
Genre : Policier
Date de sortie : 29 mars 2019

ÉTATS-UNIS – 2019

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Richard Wagner au cinéma : violence et passion

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Quel est le point commun entre les réalisateurs David Wark Griffith, Charles Chaplin, Dziga Vertov, Terrence Malick, John Boorman, Francis Ford Coppola, John Landis ou Lars von Trier ? Ils ont tous, à un moment ou à un autre, appuyé une scène importante de leur film sur la musique de Richard Wagner.

Le compositeur allemand Richard Wagner (1813-1883) s’est démarqué des autres compositeurs d’opéras par sa volonté de créer une « œuvre d’art totale » : la scène de l’opéra n’est plus seulement un lieu où l’on chante ; l’opéra doit réunir la musique, le jeu des acteurs-chanteurs, l’architecture des décors, la danse, etc.

Peut-être est-ce cette conception de l’opéra, mêlée à un sens extraordinaire du lyrisme tour à tour grandiose ou intimiste, qui rapproche autant Wagner du cinéma (après tout, n’est-ce pas le cinéma qui accomplit le mieux cette idée d’art total ?). En tout cas, très vite le cinéma s’est emparé de la musique wagnérienne (et du personnage de Richard Wagner, que l’on retrouve dans de nombreux films).

Dans cet article, il ne s’agit bien évidemment pas de faire une liste exhaustive de l’emploi de mélodies wagnériennes dans des scènes de film, mais d’étudier quelques cas bien spécifiques.

La Chevauchée des Walkyries

L’ouverture de l’acte III de La Walkyrie est sans doute possible la musique la plus célèbre composée par Wagner, et un des morceaux d’anthologie de l’histoire de l’opéra en général. De fait, il s’agit sûrement de la mélodie wagnérienne la plus employée au cinéma. Il est possible de distinguer trois emplois (parfois distincts, mais qui peuvent éventuellement se recouper).

la chevauchée

Bien entendu, cette musique est liée à l’idée de chevauchée. C’est même son sens premier : suivant son procédé habituel, Wagner ne veut pas nous dire qu’il y a une chevauchée, mais nous la faire ressentir par la force de sa composition. Dans l’opéra, il s’agit de la chevauchée de jeunes femmes qui viennent chercher les héros morts au combat pour les emmener au Valhalla.

Cette idée de chevauchée, on peut la retrouver dans deux scènes marquantes. D’abord dans Naissance d’une nation, de David Wark Griffith. Dans ce film de 1915 célèbre pour son racisme, le Ku Klux Klan part au secours d’une jeune femme agressée par des Noirs. La musique wagnérienne, alliant force et lyrisme, vient ici donner à la chevauchée une impression de puissance.

Il en va de même dans une autre chevauchée célèbre, celle de la horde sauvage dans Mon nom est personne. Ennio Morricone intègre la fameuse ligne mélodique à sa propre composition, mais l’effet est identique.

l’allusion au nazisme

Le fait est connu : Hitler adorait la musique wagnérienne, surtout le cycle du Ring, qui se base sur des récits de la mythologie germanique. Il n’hésitait pas à employer cette musique dans ses réunions monumentales pour leur conférer un impressionnant aspect surhumain, héroïque.

Ainsi, la musique wagnérienne, surtout la plus grandiose, reste attachée au nazisme. Ce qui permet un emploi non dénué d’arrière-pensées politiques. C’est dans ce cadre que Woody Allen, dans son excellent Meurtres Mystérieux à Manhattan, donne cette réplique culte :

« Quand j’écoute trop de Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne ».

John Landis n’hésite pas, lui, à aller du côté de la parodie dans son fameux film Les Blues Brothers. Les deux personnages principaux sont poursuivis par des « nazis de l’Illinois ». La scène, aussi culte que réjouissante, se termine par une chute jubilatoire.

Autre emploi lié au nazisme, dans Iron Sky (dont un personnage s’appelle Vanessa Wagner). Le film imagine qu’une base nazie se dissimule sur la face cachée de la lune. La musique est utilisée lors d’un combat spatial.

le cas Apocalypse Now

Bien entendu, l’utilisation la plus célèbre de la Chevauchée des Walkyries se situe dans le film de Francis Ford Coppola Apocalypse Now. La musique est diffusée par de puissantes enceintes placées dans des hélicoptères de l’armée américaine lors d’un raid pour bombarder un village vietnamien. « Guerre psychologique », dira un des personnages (argument qui sera réutilisé bien des années plus tard dans l’excellent Small Soldiers, de Joe Dante, mais avec une autre musique, bien plus effrayante : celle des Spice Girls !).

Ici, outre la puissance et le lyrisme, c’est le thème de la mort qui est convoqué par Coppola. Avec cependant une différence majeure par rapport au sens premier de l’œuvre : dans l’opéra, la musique accompagne les morts vers un au-delà glorieux, tandis que dans le film, elle est employée par ceux qui distribuent la mort, bombardant et tirant à l’aveugle sur tout ce qu’ils voient.

Coppola parvient à magnifiquement réunir la violence et le lyrisme de la musique. Il crée une scène qui est à la fois visuellement superbe et brutale (comme tout le film, d’ailleurs).

Enfin, il n’est pas possible d’exclure totalement le rapprochement avec le nazisme, la musique et les actes plaçant l’armée américaine au niveau des criminels de guerre du IIIème Reich.

Le film remportera le succès que l’on sait, et cette scène sera forcément une référence pour de nombreux cinéphiles et cinéastes, qui s’emploieront à lui faire des clins d’œil parfois parodiques, (comme Olivier Baroux dans Les Tuches, lors du survol de Monaco en hélicoptère) parfois sérieuses (dans Watchmen, de Zack Snyder, où la musique est liée à nouveau à la guerre du Vietnam).

La Marche funèbre de Siegfried

Autre morceau très célèbre du cycle de Ring, La Marche funèbre de Siegfried, dans l’opéra Le Crépuscule des Dieux, est devenu l’exemple de la musique de funérailles héroïques. Là aussi, Wagner donne une impression de grandeur surhumaine qui sera savamment utilisée par les cinéastes. C’est ainsi que la musique accompagne la douleur du peuple soviétique lors de la mort de Lénine dans Trois chants sur Lénine, de Dziga Vertov, en 1934.

La marche funèbre est employée, là aussi de façon grandiose, à la fin d’Excalibur, de John Boorman (film qui utilise de nombreuses musiques wagnériennes). Outre l’ampleur héroïque qui est alors conférée à Arthur dans ses derniers instants, la musique reprend l’impression de fin du monde qui était aussi une de ses thématiques essentielles dans l’opéra initial. Alors que Le Crépuscule des Dieux montre la fin du règne des divinités germaniques et le passage au règne des hommes, de même le film de Boorman raconte, finalement, la fin du monde païen et l’installation du monothéisme chrétien. Le choix de cette musique accentue alors cette idée qu’avec la disparition d’un homme supérieur, d’un héros surhumain, s’accomplit aussi la transition d’un monde à l’autre.

Le prélude de l’Or du Rhin

L’Or du Rhin est le premier opéra du cycle du Ring. Son ouverture revêt donc une importance toute particulière : Wagner a voulu donner à ce moment une image de paradis perdu, d’Âge d’Or au bord du précipice ; ce prélude, c’est le calme avant 15 heures (la durée approximative de l’ensemble du cycle de l’Anneau du Nibelung) de tempêtes, de violence, de haine, de vengeance, de désirs inassouvis, de déchirantes séparations, etc.

C’est totalement cela que l’on retrouve dans l’emploi qu’en fait Terrence Malick dans Le Nouveau Monde. Il s’agit, là aussi, d’une image de paradis perdu, d’Eden sur le point de tomber. Déjà, les bateaux sont là, annonciateurs de cette chute qui apportera le chaos avec elle. Même l’eau est présente ici, comme dans l’opéra, et Pocahontas apparaît telle une des filles du Rhin de l’opéra, comme si l’eau était son élément naturel dans lequel elle évolue avec une grâce unique. Elle semble faire corps avec l’eau, comme les ondines wagnériennes.

Le Prélude de Tristan et Isolde

Tristan et Isolde est le premier des grands opéras wagnériens. En 4h30, il nous fait vivre l’histoire d’une passion amoureuse qui dépasse la raison, qui abolit la frontière entre la vie et la mort et qui menace toute la structure de la société. C’est la force d’un sentiment surhumain, incontrôlable et finalement aussi divin que douloureux.

C’est en ce sens qu’elle est employée dans Excalibur (encore lui !). Oui, dans ce film, Boorman emploie des musiques de trois opéras de Wagner ; par manque de place, nous ne dirons rien ici du troisième, Parsifal, opéra lié à la quête du Graal. Le prélude illustre ici l’amour entre Lancelot et Guenièvre, la femme d’Arthur : amour interdit, amour qui pousse les deux personnages à se cacher, à quitter la cour (lieu de la civilisation) pour vivre dans le monde sauvage, amour qui menace l’équilibre du royaume dans son intégralité.

Plus proche de nous, ce prélude accompagne une scène parmi les plus marquantes du cinéma contemporain, l’ouverture de Mélancholia, de Lars von Trier. Comme Wagner, le cinéaste danois mêle amour et mort. A l’avancée de la mélodie principale, par vagues successives, correspond des plans sublimes mais travaillés par la mort, la douleur, l’angoisse. La vision répétée de Kirsten Dunst en robe de mariée, mais d’un mariage qui semble entaché par la mort (elle paraît prise dans des filets noirs qui l’empêche d’avancer, ou elle est représentée en noyée, rappelant le fameux tableau de John Everett Millais sur la mort d’Ophélie), mêle indissociablement l’amour avec la mort et diffuse une sourde angoisse. D’ailleurs, comme dans un opéra, le film ne fera que développer les thèmes présents dès l’ouverture.

https://www.youtube.com/watch?v=1JEYnjKxf4A

Prélude de Lohengrin

Enfin, impossible de parler de Wagner au cinéma sans mentionner ce prélude de Lohengrin, opéra romantique par excellence, qui est employé dans une des scènes les plus célèbres de l’histoire cinématographique : celle où Adenoïd Hynkel joue comme un gosse avec un ballon en forme de globe terrestre, dans Le Dictateur de Charles Chaplin.

D’habitude, le cinéaste britannique composait lui-même la musique de ses films, mais là il a tenu à faire appel à des classiques de la musique allemande.

Cet emploi est loin d’être dénué d’arrière-pensées politiques. C’est bien entendu une ironie de la part de Chaplin de prendre justement le compositeur que Hitler a érigé en modèle et en référence absolue pour le Reich, et de lui faire dire l’exact opposé. D’autant plus que cette musique est employée deux fois dans le film : pour la folie des grandeurs du dictateur (qui se termine brutalement par un globe qui éclate, ne lui laissant que des lambeaux entre les mains) et pour le discours final du barbier. Chaplin montre ainsi que le Führer n’avait pas le monopole de l’utilisation d’une musique et que l’art de Wagner dépasse largement le cadre dans lequel Hitler voulait l’enfermer.

https://www.youtube.com/watch?v=I0eExLkaVyI

« Tout Truffaut » : quand Anne Gillain effeuille un héraut de la Nouvelle Vague

« Vingt-trois films pour comprendre l’homme et le cinéaste » : voilà la promesse, sous forme de sous-titre, adressée par Anne Gillain à l’ensemble de ses lecteurs. Pour la concrétiser, elle se livre à un exercice de mise à nu d’une pertinence rare. C’est toute la filmographie de François Truffaut qui se voit détaillée par le menu, unie après un décryptage minutieux par des thèmes ou des procédés communs, liée pour partie par des obsessions aussi tenaces que peut l’être la déconvenue d’un Antoine Doinel ou d’un Guy Montag.

Les films de François Truffaut sont comme des pièces de puzzle qu’Anne Gillain emboîte les unes avec les autres. Dès Les Mistons, qualifié de « maquette de l’œuvre à venir », elle identifie certaines récurrences formelles et thématiques en gestation. En examinant dans l’ordre chronologique les films du héraut de la Nouvelle Vague, l’auteure et universitaire interroge une filmographie renfermant autant d’obsessions que de plans mémoriels, préférant aux séquences démonstratives des jeux subtils sur le langage, le corps, l’espace, le temps, l’objet ou le mouvement. La « création comme cycle », déterminée par trois phases autobiographiques successives – la bâtardise, la gloire, la dépression –, voisine dans ce troisième ouvrage consacré au cinéaste français avec une analyse fine de mises en scène et de séquences-clés.

Dans Les 400 coups par exemple, la bâtardise traumatique de François Truffaut se voit troquée contre un adultère éventé place Clichy. C’est l’occasion pour Anne Gillain de sonder la construction dramatique de la scène, son timing, mais aussi la composition des plans ou le mouvement, voulu inconfortable, des enfants dans l’espace. Plus loin, ce sont la sexualité, l’écriture, les personnages féminins, la figure du père ou les douleurs inhérentes au personnage d’Antoine Doinel qui seront scrutés avec une extrême précision du regard. Quelques chapitres plus tard, on retrouve La Peau douce, son découpage hors norme – 1000 plans, le double d’un film standard –, son récit anti-Jules et Jim ou son évocation d’un adultère attenant au cauchemar. Anne Gillain s’intéresse aux plans d’objets et de mécanismes, décortique une scène se déroulant dans l’intimité d’une chambre à coucher, ainsi que la dichotomie entre le regard du personnage truffaldien et sa mire.

Viennent ensuite Fahrenheit 451 et les parallélismes entre son héros, Guy Montag, et celui des 400 coups. Si la dystopie adaptée de Ray Bradbury se range parmi les grands récits de science-fiction, les deux héros font identiquement face à une crise existentielle soudaine et subissent malgré eux ce qu’ils considèrent comme des règles arbitraires et inextricables. Dans l’hitchcockien La Mariée était en noir, Anne Gillain entrevoit quelques signes annonciateurs de L’Homme qui aimait les femmes, mais étudie surtout les séquences de meurtres, les plans-séquences installant les personnages masculins ou le rôle de la musique. Avec L’Enfant sauvage, on épuise la notion de « binarité obsédante », articulée autour des éléments suivants : enfant/adulte, nature/culture, forêt/maison, arbre/escalier, corps/écriture, mais aussi intime/universel. Est aussi abordé le point cardinal de l’apprentissage du langage, éclairé selon les théories du pédopsychiatre américain Daniel Stern.

Tout Truffaut est sans conteste une somme vertigineuse. Il mêle la critique à la biographie, les fréquences à l’inédit, le versant hitchcockien du cinéma truffaldien à l’influence du « troisième père », à savoir Ernst Lubitsch. La Femme d’à côté y est épinglé comme le film favori d’Anne Gillain, peut-être « le plus parfait », mais l’auteure n’occulte pas pour autant les nombreux niveaux de lecture du Dernier métro ou la mise en abîme à double fond (au moins) de La Nuit américaine – ni, dans ce dernier, les questions liées au rythme, ou le rôle prépondérant des photographies, voire les « liens intimes » avec La Chambre verte, envers lequel l’universitaire se montre prolixe. Elle y décèle en effet « la majesté d’un requiem », mais aussi de nombreux ponts avec le reste de la filmographie de François Truffaut : L’Homme qui aimait les femmes, Les 400 coups, Jules et Jim, La Peau douce ou encore Le Dernier métro. Le propos est si judicieux, l’argumentaire tellement étayé que cet essai en devient presque indispensable à l’appréhension d’un cinéaste dont l’œuvre, foisonnante d’idées et de subtilités, mérite d’être réexaminée ponctuellement.

Fiche technique du livre Tout Truffaut – 23 films pour comprendre l’homme et le cinéaste

Auteur : Anne Gillain
Editeur : Armand Colin
Date de parution : 06/03/2019
Collection : Hors collection
Format : 15cm x 21cm
Poids : 0,4400kg
EAN : 978-2200624521
ISBN : 2200624522
Nombre de pages : 296

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