Moonlight, un film de Barry Jenkins : Critique

A l’heure où le cinéma américain semble de plus en plus se réduire à ses blockbusters franchisés et impersonnels, Moonlight nous rappelle qu’il existe encore des petites productions indépendantes qui ont le pouvoir de marquer les esprits par leur courage thématique autant que leur maîtrise stylistique.

Synopsis : Chiron est un jeune afro-américain qui grandit dans un quartier difficile de Miami. En plus d’être le souffre-douleur de ses camarades et de voir sa mère sombrer dans la drogue, il devra affronter un défi plus dur encore : celui d’assumer son homosexualité malgré les railleries dont il est victime depuis son plus jeune âge.

Romance urbaine

Il aura fallu 8 ans à Barry Jenkins pour s’attaquer à l’adaptation de la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue, elle-même récit autobiographique de l’acteur Tarell McCraney qui, comme lui, a grandi à Miami. Grâce au soutien financier de Plan B, la société de production de Brad Pitt, il a finalement réussi à regrouper autour de lui une équipe de techniciens et d’acteurs de talent qui lui ont permis de faire de son second long-métrage une œuvre poignante. Désireux de sortir des carcans communautaristes dans lesquels a trop souvent tendance à s’enfermer le cinéma afro-américain, il y intègre un drame intime, déchargé de tous clichés et à la portée universelle. Loin de la radicalité des approches, dans des styles parfaitement opposés, que Carol et Tangerine ont pu donner à ce cinéma estampillé LGBT aux Etats-Unis, Moonlight repose sur une extrême délicatesse sans fioriture dans sa façon d’explorer les relations humaines et la découverte d’attirances sexuelles qui diffèrent de la majorité. Le parti-pris de Jenkins de ne pas chercher à donner de justification sociologique à l’évolution des personnages, et par là même d’imposer un jugement moral et moins encore politique, se conjugue à un humanisme avéré qui atteint par moments (à commencer par la fameuse scène en mer avec ce père de substitution) la sphère spirituelle.

Fidèle du début à la fin à son dispositif de mise en scène consistant à alterner entre caméra à l’épaule et cadrages plus posés selon les troubles intérieurs de Chiron, Jenkins parvient tout du long à nous faire brillamment partager les étapes difficiles qui le conduiront vers une forme de rédemption et d’acceptation de soi. Hormis un travelling circulaire magistral qui semble, dès les premières minutes, sceller le destin de son jeune héros, l’économie de moyens artificiels dont fait preuve le cinéaste est la marque d’une sobriété qui accroît encore la délicatesse du récit. Les couleurs chaudes avec lesquelles est filmée la ville de Miami (preuve du talent de James Laxon, un chef opérateur jusque-là cantonné aux séries B de mauvais goût) participent elles-aussi à l’émotion ressentie face aux tourments les plus intimes de Chiron, mais aussi paradoxalement au romantisme et à la violence qui se confrontent dans cette ville à l’ambiance solaire.

Avec une finesse et un humanisme qui rompent avec la sensiblerie tire-larme et le communautarisme que l’on pouvait en craindre, Barry Jenkins brise l’un des tabous les plus délicats du cinéma afro-américain et Moonlight s’impose ainsi comme une œuvre majeure de notre époque.

Grâce à un découpage en trois actes, nous permettant de retrouver Chiron à 8, 16 puis 26 ans, il devient plus facile encore de s’attacher à lui et de prendre pleinement conscience de ses cicatrices internes. Cette construction narrative héritée du théâtre se révèle, en plus d’être un ressort probant à la dimension intimiste de ce mélodrame, l’occasion d’alterner le casting et d’offrir l’opportunité à trois jeunes comédiens peu connus d’incarner ce rôle principal chargé. C’est ainsi que Alex R. Hibbert, Ashton Sanders (N.W.A – Straight Outta Compton) et Trevante Rhodes endossent tour à tour ce personnage et donnent chacun, avec un brio remarquable, vie à ses contradictions et à son comportement introverti. Les personnages secondaires profitent eux aussi d’excellents interprètes : notons tout particulièrement Naomie Harris (James Bond, Pirates des Caraïbes) dans la peau de la mère toxicomane, André Holland (The Knick) qui fait preuve d’une exceptionnelle sensibilité ou encore Mahershala Ali (Luke Cage, House of Cards) dont le charisme est plus que jamais indiscutable.

Davantage que sa réussite formelle, la réussite de Moonlight est avant tout la résultante de l’audace avec laquelle il s’attaque frontalement à l’homophobie qui représente la part sombre de la culture hip-hop. En confrontant des stéréotypes propres à l’imagerie de celle-ci, à travers le Chiron de 26 ans qui apparaît comme un parangon de la virilité et du bling-bling, à un romantisme gay sous-jacent, Barry Jenkins réussit à révéler une réalité qui sera restée trop longtemps taboue. C’est justement cette difficulté qu’éprouvent les personnages à affirmer cette vérité qui rend la troisième partie, chargée en non-dits et en faux-fuyants, irrésistiblement bouleversante. L’un des arguments qui feront entrer ce film indépendant dans la légende est l’exceptionnelle qualité de la bande-originale joyeusement vintage, qui annonce la couleur (dans tous les sens du terme) en s’ouvrant au son de « Every Nigger is a star » de Boris Gardiner et contient entre autres « Hello Stranger » de Babara Lewis. Impossible de rester insensible à la sincérité avec laquelle est filmée cette quête d’initiation, et de ne pas tomber sous le charme du travail de Barry Jenkins dont on espère qu’il saura rester aussi intrépide sans jamais se laisser tenter par les lumières d’un cinéma Hollywoodien sans âme.

Moonlight : Bande-annonce

Moonlight : Fiche technique

Réalisation : Barry Jenkins
Scénario : Barry Jenkins, d’après la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney
Interprétation : Alex R. Hibbert (Little), Ashton Sanders (Chiron), Trevante Rhodes (Black), Mahershala Ali (Juan), Naomie Harris (Paula), Jaden Piner (Kevin, 9 ans), Andre Holland (Kevin, 26 ans), Jaden Piner (Kevin, 16 ans)…
Photographie : James Laxton
Montage : Nat Sanders et Joi McMillon
Musique : Nicholas Britell
Producteurs : Adele Romanski, Dede Gardner, Jeremy Kleiner…
Productions : A24 Films et Plan B Entertainment
Récompenses : Golden Globes 2016 du Meilleur film dramatique, Meilleur film indépendant international au British Independent Film Awards 2016, Prix du jury, du public et du meilleur film aux Gotham Independent Film Awards 2016, Oscars 2017 du Meilleur acteur dans un second rôle pour Mahershala Ali, Oscars 2017 du meilleur scénario adapté pour Barry Jenkins et Tarell Alvin McCraney, Oscars 2017 du Meilleur film
Distribution : Mars films
Durée : 110 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 1er février 2017

États-Unis – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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