N.W.A – Straight Outta Compton, un film de Felix Gary Gray : Critique

Les vainqueurs écrivent l’histoire… leur histoire

Si la réalisation de biopics musicaux est un exercice à la mode, les groupes ont toujours été plus difficiles à appréhender sans se consacrer à un seul et unique de ses membres comme ça pouvait être le cas de Doors d’Oliver Stone, centré sur Jim Morrison. Dans le cas de N.W.A., le péril venait du mode même de production du film, puisque ses trois principaux producteurs ne sont autres que Dr Dre, Ice Cube et la veuve d’Eazy E, soient les trois plus connus des membres fondateurs du groupe, et le réalisateur Felix Gary Gray, un proche qui les a déjà dirigé et a signé plusieurs de leurs clips. Autant dire que le bien-fondé du long-métrage dépendait de son degré d’objectivité. D’autant que la sortie en simultanée du nouvel album de Dr. Dre et la commémoration 20ème anniversaire de la mort d’Eazy E avaient de quoi laisser craindre une hagiographie teintée d’autopromotion.

En débutant par une scène d’ouverture ultra-violente, le réalisateur réussit à nous plonger dans l’atmosphère de coupe-gorge de Compton, un univers dont il va cependant rapidement s’éloigner, sans pour autant délaisser une certaine tension sociale et raciale sous-jacente, pour se focaliser sur ses personnages, les trois producteurs du film donc, et la façon dont chacun va apporter à leur union. L’écriture de lyrics pour Ice Cube, le talent de DJ de Dre et le sens des affaire (hérité du trafic de drogue) pour Easy-E. On ne peut pas reprocher au scénario d’essayer de faire des trois rappeurs des individus irréprochables, chacun assumant sa part de responsabilité dans l’éclatement du groupe lorsqu’il atteint l’apogée de son succès sans pour autant jamais cesser d’être attachant. Les événements nous sont présentés de telle manière qu’il devient difficile de reprocher à Ice Cube, puis à Dre d’avoir, pour des raisons d’égo ou purement lucratifs, quitter le groupe pour se lancer dans une carrière solo. Après tout, c’est ni plus ni moins que du rêve américain dont il question ici. La dramaturgie fait en sorte d’alléger l’égocentrisme des personnages pour aller pointer du doigt la cupidité du manager Jerry Heller (campé par l’excellent Paul Giamatti qui rend son personnage difficile à cerner) et la désigner comme la véritable cause des litiges entre les membres du crew, qui ne se reformera d’ailleurs qu’une fois celui-ci évincé. Un autre personnage est présenté comme ayant su profiter du succès précoce des personnages, c’est celui de Suge Knight, qui n’est caractérisé que par le gabarit agressif que lui prête R. Marcus Taylor et par sa tendance à vampiriser le travail de producteur de Dr Dre. La question légitime à se poser alors, et qui en revient à ce doute sur l’objectivité des faits, est de savoir s’il aurait été représenté autrement, s’il avait, comme prévu, pris part au projet, et n’avait été finalement inculpé pour homicide. Mais c’est ainsi, les absents ont toujours tort!

L’autre antagoniste très présent dans le film est évidemment la police, puisque, dès le début, on assiste à plusieurs contrôles musclés au cours desquels les forces de l’ordre californiennes se montrent particulièrement racistes. La chanson « Fuck the Police » devient alors l’hymne de toute cette communauté discriminée qui explosera suite à la relaxe des auteurs du meurtre de Rodney King. Ces émeutes survenues en 1992 trouvent un écho avec les récents événements à Ferguson et Baltimore et prouvent ainsi que la situation des afro-américains, qui, contrairement à nos héros, ne sont pas devenus des stars multimillionnaires, est toujours la même. La façon dont la chanson s’imposait en 1989 comme prophétique des événements à venir est bien représenté, mais la façon dont elle fut reprise par les manifestants l’est moins. Et pour cause : le grand absent du film n’est autre que le public. Même si le nombre de ventes de CD est martelé tout le long de l’histoire, on en apprend que trop peu sur l’influence des premiers succès de gangsta rap dans la communauté black parmi les auditeurs blancs, sans parler de celle qu’a pu avoir le déchirement conflictuel de leurs idoles.

Finalement, le plus gros reproche que l’on puisse faire au film n’est ni sa durée (près de 2h30, ça pouvait sembler dissuasif), rendue fluide par une mise en scène nerveuse, ni même sa vision édulcorée du mode de vie de ses producteurs, car même s’il ne fallait pas espérer voir les violences conjugales de Dre mises en avant, on peut constater que les abus de drogues, l’usage des armes et les orgies alcoolisées n’ont pas été autocensurés. Non, le plus gros problème du film est sa conclusion. En appuyant un peu trop sur l’hommage rendu à Easy-E, les dernières minutes du film font l’impasse sur beaucoup de choses susceptibles d’être intéressantes, tels que les problèmes rencontrés par Tupac, mort un an plus tard qui aurait prouvé que le gangsta rap était encore une affaire gangsters et non pas uniquement de gros sous comme le film peut le laisser sous-entendre.Ce que deviennent les deux derniers personnages nous est montré de façon brouillonne dans le générique (un producteur découvreur de talent pour Dre et un comédien pour Ice Cube), ce qui aurait mérité d’être plus détaillé et même l’ultime occasion d’en apprendre davantage sur ses personnages secondaires passés à la trappe.

Difficile de parler du film sans évoquer son casting, puisque tous les rappeurs, aussi bien les trois principaux que les secondaires connus du public (Snoop Dogg, Tupac, Warren G…), sont incarnés par de jeunes acteurs qui ne font pas que leur être physiquement très ressemblants. Dans le cas de Ice Cube, c’est son propre fils qui joue le rôle, alors que les autres rappeurs sont interprétés par des comédiens non-professionnels promis à une belle carrière s’ils acceptent de quitter le cinéma communautariste. Aucun d’eux ne perd une seconde en crédibilité tandis qu’avance leur épopée romanesque, réussissant à trouver constamment le juste équilibre entre la victime de la société et l’ennemi public poussé par l’attrait du gain, entre l’ex-gangster en quête de rédemption et le révolutionnaire antisystème. Autre avantage impossible de ne pas citer : la bande originale. En plus de nous faire (re)découvrir certains des meilleurs sons du hip-hop west coast des années 80 et 90, elle réussit à intégrer la musique dans sa dramaturgie, en particulier lors de la battle par paroles interposées entre Ice Cube et ses anciens acolytes.

N.W.A – Straight Outta Compton est indubitablement, sur la forme, un des meilleurs biopics musicaux de la décennie, parce qu’il réussit à se montrer intéressant pour les non-amateurs de la musique qu’elle emploie et se révèle être une grande fresque sur l’amitié et sur l’espoir de s’extraire du déterminisme social des ghettos afro-américains. Et pourtant, en empruntant des schémas et des thématiques aussi hollywoodiens, le film est la démonstration que l’esprit contestataire de ses héros/producteurs n’est à présent plus qu’une pure question de show-business.

Synopsis : Los Angeles, 1988. Alors que le quartier Compton est gangrené par le trafic de drogues, les violences policières et la guerre des gangs entre les Blood et les Crips, cinq rappeurs locaux décident de raconter leur quotidien en chansons. Leur disque va connaitre un tel succès que le groupe va subir une implosion interne. Cinq ans plus tard, le groupe tentera de se réconcilier… trop tard.

N.W.A – Straight Outta Compton : Bande-annonce

N.W.A – Straight Outta Compton : Fiche Technique

Titre original : Straight Outta Compton
Réalisation : F. Gary Gray
Scénario : Alan Wenkus, Andrea Berloff
Interprétation : O’Shea Jackson Jr. (Ice Cube), Corey Hawkins (Dr. Dre), Jason Mitchell (Eazy-E), Paul Giamatti (Jerry Heller), Neil Brown Jr. (DJ Yella), Aldis Hodge (MC Ren), R. Marcus Taylor (Suge Knight)…
Musique : Joseph Trapanese
Photographie : Matthew Libatique
Décors : Shane Valentino
Montage : Michael Tronick, Billy Fox
Production : Dr. Dre, Ice Cube, Tomica Woods-Wright, Matt Alvarez
Sociétés de production : Legendary Pictures, Broken Chair Flickz
Sociétés de distribution : Universal Pictures International France
Genre : Biopic, musical
Durée : 147 minutes
Date de sortie : 16 septembre 2015

Etats-Unis-2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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