Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Que sommes-nous prêts à accepter quand le monde bascule ? À 79 ans, Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec la conviction inquiète que la vérité existe, qu’elle est dissimulée, et que l’empathie reste notre seule arme pour l’affronter. Dans un thriller conspirationniste saisissant autant qu’une œuvre profondément humaine, Disclosure Day interroge notre rapport au mensonge, à la foi et à ce que l’on refuse parfois de voir.

En 2022, The Fabelmans avait bouclé la boucle de celui que l’on surnomme « The Entertainment King ». Pour les cinéphiles qui ont grandi, et qui continuent de le faire, avec Steven Spielberg, il s’agissait d’une lettre d’amour à son cinéma, celui qui l’a conduit jusqu’à cette irrésistible consécration. Et pourtant, le réalisateur des Dents de la mer n’a pas encore dit son dernier mot. Presque 50 ans après Rencontres du troisième type, Spielberg renoue avec le mystère des soucoupes volantes et la science-fiction, un genre qu’il a toujours porté avec espoir et émerveillement. On se souvient encore de ce mélodieux langage musical de cinq notes, premier contact qui efface peu à peu la peur au profit d’une fascination collective et quasi spirituelle face à l’inconnu. Disclosure Day en est le contrepied ou plutôt la face sombre, même si l’empathie demeure le facteur universel de son œuvre. Elle s’applique seulement, cette fois, à un monde proche du nôtre, dans lequel le vrai et le faux, les faits et la fiction sont méthodiquement brouillés par des organismes puissants.

David Koepp, scénariste de Jurassic Park, Le Monde perdu, La Guerre des mondes et Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, ancre le récit dans la réalité des PAN, Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés, dont les OVNIs constituent une sous-catégorie, en le coulant dans le moule du thriller conspirationniste, citant notamment Les Trois Jours du Condor de Sydney Pollack comme référence. Le film dévie alors vers un road-movie trépidant, sur ce fond de désinformation et de dissimulation gouvernementale, porté par un duo de personnages uni par un mystère peut-être plus vertigineux encore que les phénomènes ufologiques qui jalonnent leur périple.

Une vérité qui ne vient pas du ciel

À l’ère du numérique et à l’émergence de l’intelligence artificielle, où l’information est noyée dans un flux aussi vital qu’éphémère, il est difficile de distinguer la diversion de la vérité. Dès l’ouverture, Spielberg nous place face à ce stratagème et choisit d’orienter sa caméra sur les coulisses d’une traque à grande échelle, alors que le monde se complaît dans la violence qu’elle entretient, notamment dans les conflits internationaux. Des agents gouvernementaux de WARDEX, vêtus de noir, sont à la recherche des données classifiées qui ont fuité de cette agence de la tech. Daniel Kellner détient la preuve irréfutable que nous ne sommes pas seuls dans l’univers, de quoi bouleverser toutes les croyances et redéfinir la place de l’humanité dans un cosmos encore plein de mystère et de recoins à explorer. Pas d’aventures spatiales pour autant dans Disclosure Day, qui prend la forme d’un thriller policier des années 70, déconstruisant les ressorts de la science-fiction qu’il y a autour et qui se nourrit de notre fascination de l’inconnu. C’est un angle audacieux qui mérite d’être souligné. Spielberg ne traite pas la révélation des extraterrestres comme une découverte, mais comme une reconnaissance, voire une évidence. Il ne cherche pas à justifier la véracité de l’affaire Roswell aux autres phénomènes connus et inconnus à ce jour, qui ont tant inspiré des fictions comme X-Files, avant d’alimenter notre imaginaire pour aboutir à des œuvres comme Super 8 ou Nope, directement influencées par son cinéma.

C’est dans ce sillage que Margaret Fairchild fait son entrée. Présentatrice météo du Kansas, dont le métier est d’interpréter le langage du ciel et de nous le communiquer, elle révèle peu à peu d’étonnantes capacités. Cette femme devient alors notre intermédiaire pour comprendre ce qui se trame autour de sa spécificité, tandis que Daniel converge vers elle dans une course-poursuite prenante, dont une scène impliquant une collision avec un train, faisant directement écho au premier choc cinématographique de Spielberg avec Sous le plus grand chapiteau du monde. Il atteste d’une bonne maîtrise des innovations numériques qui ne sont pas toujours employées avec pertinence à Hollywood. Le réalisateur s’amuse quand même avec ses caméras et ses angles, ne cherchant pas à tout sursignifier, mais à bonifier le spectaculaire dans une immersion fluide et efficace. On pense également à un passage dans une maison d’enfance qui apporte de la légèreté dans le ton et surtout un espace où les protagonistes peuvent exister autrement que dans l’urgence.

Margaret et Daniel ne partagent pas un destin romantique ni héroïque, ce sont deux inconnus qui se découvrent une fraternité instantanée, et dont le tandem ne fait aucun doute, surtout avec la qualité de jeu bouleversante d’Emily Blunt et de Josh O’Connor. Tout comme le spectateur et leur entourage, ils se posent des questions légitimes, dont les réponses sont en partie données par un McGuffin appelé « la commande ». Ce que chaque personnage en fait raconte beaucoup sur sa personnalité, sur qui il est ou prétend être. C’est une idée à la fois sobre et brillante, tout en gardant des enjeux clairs. De même, la vérité portée avec conviction révèle des fêlures dans les relations de couple, avant de s’étendre à des réflexions religieuses. Peut-on seulement supporter la vérité, une fois qu’on en tient les preuves directes ? Mais tout cela reste moins philosophique qu’il n’y paraît dans ce film de divertissement qui se veut avant tout populaire et accessible.

Derrière les murs qu’on se construit

La volonté de WARDEX est de rompre la communication et de museler ces résistants, qui sont bien plus que des lanceurs d’alerte. Ils croient en leur acte de divulgation comme une restitution et non comme une dénonciation. Ce sont les personnages de Noah Scanlon (Colin Firth), leader de WARDEX, et de son ex-associé Hugo Wakefield (Colman Domingo), qui partageaient la même vision avant de suivre leur propre chemin et qui incarnent avec le plus d’acuité ce déchirement moral. Spielberg a déjà traité de l’opposition entre l’idéologie d’un État et le devoir moral d’individus ordinaires dans Pentagon Papers. Ici, le cinéaste pousse plus loin son analyse en rendant justice à la complexité de Scanlon autant qu’à la conviction d’Hugo. Il remet entre les mains et la conscience des spectateurs leur propre sens de l’émerveillement. La question de l’acceptation n’est pas tranchée, elle nous appartient désormais.

Quant à la magie spielbergienne, elle est toujours intacte, même si elle peut parfois manquer de puissance dramatique et émotionnelle dans les moments les plus oniriques. On peut également sentir des coutures scénaristiques un peu trop épaisses par endroit, rythmant la cavale en dent de scie. Ce qui est tout de même compensé par le climax, que l’on vit davantage à travers les réactions des personnages que ce qu’ils voient et ressentent. Les yeux ne mentent pas chez Spielberg et c’est un tour de force de mise en scène qui montre qu’il reste l’un des plus grands faiseurs de rêves de son époque. La partition de John Williams, sorti de sa retraite pour l’occasion, achève de donner au film sa couleur particulière, sublimant l’ambiance avec une discrétion qui pousse le récit en avant sans jamais l’écraser. Ce n’est donc peut-être pas l’œuvre la plus aboutie de son cinéaste, qui n’a plus rien à prouver, mais elle reste cohérente de bout en bout dans sa construction, rendant à l’humanité, dans la différence, dans ses doutes, sa résilience et dans la force du collectif, ce qu’il y a de meilleur en elle. Et le cinéma a également ce don de mettre les spectateurs en communion et de susciter des interrogations fortes, ce qui est déjà la plus belle des invitations en soi.

C’est d’ailleurs ce qui distingue cette œuvre d’un simple thriller de contre-espionnage. Comme pour le personnage de Margaret, Disclosure Day a ce pouvoir de révéler et de faire accepter ce que les gens se cachent à eux-mêmes, et ce que le monde leur dissimule. Mais Spielberg n’a jamais été cinéaste de la résignation et c’est cet optimisme sincère, cette foi profonde en l’humanité, qui font que l’on se laisse emporter par cette aventure vers la résolution finale. Le film nous encourage ainsi à franchir les murs que l’on s’est construits, et à nous rappeler qu’il est indispensable de se battre pour que la vérité nous appartienne.

Disclosure Day – bande-annonce

Disclosure Day – fiche technique

Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : David Koepp, d’après une histoire de Steven Spielberg
Interprètes : Emily Blunt, Josh O’Connor, Colin Firth, Eve Hewson, Colman Domingo
Photographie : Janusz Kamiński
Décors : Adam Stockhausen
Costumes : Paul Tazewell
Montage : Sarah Broshar, Michael Kahn
Musique : John Williams
Producteurs : Steven Spielberg, Kristie Macosko Krieger
Production déléguée : Chris Brigham
Sociétés de production : Amblin Entertainment
Pays de production : États-Unis
Société de distribution : Universal Pictures International France
Durée : 2h25
Genre : Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 10 juin 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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