Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

Il était une fois en Anatolie

On se souvient de l’incipit de Burning Days : deux personnages au bord d’un énorme cratère, puis la traque d’un sanglier dans un village par des pickups aboutissant à ce que la dépouille de la bête soit traînée au sol tel Achille triomphant d’Hector dans L’Iliade. Le film avait marqué les esprits par la puissance de sa mise en scène. Un nouvel opus d’Emin Alper ne pouvait donc qu’éveiller l’intérêt.

Avec Salvation, Alper continue à se pencher sur les petites communautés rurales. L’argument ? Deux villages se font face : l’un, le Bas-Pingan, en plaine, l’autre, le Haut-Pingan, à flanc de colline. Un temps exilés, ceux du Bas-Pingan, les Bezari, sont de retour et entendent reprendre possession de leurs terres. Ceux du Haut-Pingan, les Hazeran, comptent bien conserver ces lopins qu’ils ont entre-temps fait fructifier. Une situation susceptible de dégénérer, surtout si la religion s’en mêle…

Ce qu’elle va faire. Mesut et Ferit sont les deux petits-fils d’une ancienne figure tutélaire du village, un cheikh unanimement respecté. C’est le plus jeune des deux, Ferit, qui a hérité de la charge de cheikh. Ferit tente de convaincre ses ouailles que l’affrontement n’est pas la solution. Mais deux forces contraires vont agir en sens inverse : une succession d’accrochages entre les deux communautés d’une part ; le cerveau de Mesut d’autre part, assailli par des visions et des rêves, qui lui intime de céder à la violence. Un versant temporel et un versant spirituel en quelque sorte.

Le temporel : un engrenage qui mène au drame

Emin Alper le montre en montage alterné : une cérémonie religieuse est menée par Ferit alors qu’une femme se faufile à travers les ruelles du Bas-Pingan pour déposer une charge explosive. Puis ce sera le meurtre d’un jeune Bezari par un Hazeran qui refusait de céder sa terre, malgré la promesse de lui remettre la récolte. C’est ensuite au tour d’un Hazeran, l’un des plus belliqueux, d’être retrouvé mort dans sa voiture, puis de l’auteur du meurtre (dont on soupçonne Ferit d’avoir indiqué la planque), avant qu’une bergerie soit ouverte. Un gamin bezari se fait attraper, muet, on le noie comme l’ont été certaines des brebis. Le cycle de vengeance s’emballe, catalysé par une paranoïa qui gagne les esprits. Les Hazeran, en effet, ont été armés par l’État pour combattre les Kurdes qualifiés de terroristes. Ils craignent que les Bezari le soient à leur tour, comme l’annoncent les autorités. Ne faut-il pas agir avant ?

Mais qui commet ces actes ? Les Bezari ou les terroristes qui continuent à sévir ? Emin Alper laisse intelligemment planer le mystère. On ne saura presque rien des terroristes et à peine plus des Bezari : Alper les traite hors champ puisque ce qui l’intéresse, c’est la psyché collective des Hazeran.

Ils apparaissent soumis à l’autorité religieuse… jusqu’à un certain point. Rapidement, le cheikh Ferit est contesté dans l’enceinte même de la mosquée. Dans une scène, on voit même une femme, l’intrépide Fatma, tenir tête à Ferit qui lui enjoint de rentrer chez elle. Les villageois ne sont pas des moutons. Ils sont toutefois aisément manipulables si l’on use du bon langage, ce que va savoir faire Mesut.

Le spirituel : Mesut-Caïn

Ce n’est pas un hasard si le meurtre primitif de la Bible est évoqué. Mesut est le Caïn du film : son aïeul lui a préféré Ferit. Pourquoi ? Parce qu’il s’est laissé tenter par « la femme », ici Gülsüm. Mesut a décidé d’épouser cette ancienne domestique de Halil, chef des Bezari, contre l’avis du vieux cheikh : c’est là son péché originel. Mais notre homme connaît son Ancien Testament : se venger ne serait pas très halal. Le surnaturel va lui servir de viatique. Des cauchemars, une femme mystérieuse qui disparaît, un enfant somnambule qui lui enjoint de s’allier le village pour agir. Et surtout, une apparition : deux petites filles jumelles venues du Bas-Pingan. Rousses, la peau blanche, aux tâches de rousseur, elles semblent surnaturelles dans ce cadre. Presque de jeunes sorcières.

Dulac Distribution Film Salvation

Lorsque Mesut apprend que Gülsüm attend des jumeaux, il en est persuadé : l’un des deux embryons a été déposé par le diable comme le prétend une tradition. Il faut agir. La rusée Fatma achève le travail en racontant à Mesut que sa femme est allée laver très érotiquement Halil.

Si Mesut, au terme d’un discours flamboyant superbement porté par l’acteur Caner Cindoruk, parvient à prendre la place de son frère, ce n’est donc pas par calcul machiavélique : il est, d’une part, rongé par la jalousie, d’autre part bel et bien convaincu qu’exterminer les Bezari est la seule voie possible. Et puisque c’est ce que les villageois ont envie d’entendre…

À l’origine de Salvation, un fait divers survenu en 2009, où des villageois utilisèrent des armes qui leur avaient été remises pour combattre le PKK afin de perpétrer l’extermination de 44 personnes réunies pour une noce. Comme Burning Days, le film est tout entier tendu vers l’explosion de violence, une tuerie qui ne pourra qu’évoquer le massacre du Hamas. Les Hazeran comptaient bien faire porter le chapeau aux Kurdes, ayant constaté que les militaires sont portés à leur attribuer tout crime constaté. Mais, mais… On ne dévoilera pas ici le malicieux twist final, l’une des réussites du film.

Les limites du cinéma de genre

Emin Alper a dit son goût pour le western, le thriller et le film fantastique, dont on peut utiliser les codes pour véhiculer son propos. Il y a du western dans les étendues désertiques d’Anatolie et dans la thématique du village rassemblé pour se défendre contre un agresseur pressenti. Les codes du thriller sont abondamment utilisés, dans ces scènes labyrinthiques nocturnes ponctuées par une musique certes singulière mais trop illustrative, dans les cuts aux moments cruciaux (gros plan sur un couteau, femmes voilées qui se révèlent des hommes armés), dans les scènes de poursuite dûment rythmées, dans des portes qui claquent lors d’une tempête. Tout cela, sans être très original, fonctionne.

Ce qui pose problème, c’est le recours au fantastique. Ces cauchemars à répétition, cette femme qui disparaît dans un trou noir, ce garçon somnambule trimbalant une boîte de conserve dans les ruelles, cet orage qui éclate, ces incendies qui surgissent, cet autre gamin muet sorti d’on ne sait où, ces rendez-vous à rallonge au fond d’une grotte… Emin Alper en fait beaucoup, sans faire beaucoup d’effet. On sent chez lui la volonté d’impressionner le spectateur – ce que la bande-annonce traduit bien – mais qui trop embrasse mal étreint.

Plus embarrassant, ce traitement se fait au détriment du sens. Car que nous dit le film du cinéaste turc ? Que la religion instrumentalise les foules, ce qui mène à la violence lorsque de vieilles rancœurs n’ont pas été éteintes. C’est à peu près tout. Si Burning Days avait tendance à trop multiplier les thématiques, cet opus-là apparaît comme singulièrement pauvre.

Le film a pourtant pour lui quelques atouts. Une photographie soignée, constamment dans les tons dorés, souvent en clair-obscur. Une distribution habitée. Une scène mémorable, cette séance de prière rythmée par de grands tambourins où les hommes inclinent la tête vers la gauche en rythme ; elle est montrée par deux fois, la seconde prenant des allures de chant guerrier. Les scènes de nuit éclairées par de simples lampes-torches, dans lesquelles Alper s’était déjà illustré avec Burning Days, sont superbes.

Ce n’est pas tout à fait rien, mais force est de constater que ce nouvel opus ne tient pas les promesses du précédent. Un petit cru, pourtant récompensé à Berlin. Les cerveaux du jury sont parfois aussi impénétrables que celui de Mesut.

🎬Salvation – Bande-annonce

🎬 Salvation – fiche technique

Titre original : Kurtuluş
Réalisation : Emin Alper
Scénario : Emin Alper
Interprètes : Caner Cindoruk, Berkay Ateş, Feyyaz Duman, Naz Göktan, Özlem Taş
Direction de la photographie : Ahmet Sesigürgil, Barış Aygen
Montage : Özcan Vardar
Musique : Christiaan Verbeek
Décors : Nadide Argun
Costumes : Gülşah Yüksel
Son : Dimitris Kanellopoulos, Nardi Van Dijk
Casting : Ezgi Baltaş
1er assistant réalisateur : Serap Aydoğan
Direction de production : Tunahan Erdoğan, Berkay Aydın

Production : Nadir Öperli (Liman Film – Turquie)
Coproduction : Miléna Poylo & Gilles Sacuto (TS Productions – France), Laurent Lavolé (Meltem Films – France), Stienette Bosklopper (Circe Films – Pays-Bas), Yorgos Tsourgiannis (Horsefly – Grèce)

Sociétés de production : Liman Film, TS Productions, Meltem Films, Circe Films, Horsefly Productions
Distributeur France : Dulac Distribution
Ventes internationales : Lucky Number

Pays de production : Turquie, France, Pays-Bas, Grèce
Durée : 2h10
Genre : Drame / Thriller politique
Date de sortie France : 26 août 2026

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Jérôme Duvivier
Jérôme Duvivierhttps://www.lemagducine.fr/
Chanteur et enseignant en jazz, j’ai une deuxième passion : le cinéma. Un lointain atavisme familial peut-être, puisque Julien Duvivier était mon grand oncle ! Mes critiques sont plutôt des analyses car ce que j’aime avant tout c’est exprimer tout ce qu’il y a à tirer d’une œuvre. Ces analyses sont volontiers descriptives pour que le lecteur puisse revivre le film. Mes héros en cinéma ? Ils sont nombreux et aux quatre coins du globe. Liste non exhaustive ! D’est en ouest, chez les cinéastes vivants : Hamagushi, Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Rasoulof, Nuri Bilge Ceylan, Pawlikowski, Skolimowski, Cristian Mungiu, Béla Tarr, Milos Forman, Kaurismäki, les Dardenne, Jonathan Glazer, Ruben Östlund, Lars Von Trier, Pedro Costa, Jodorowsky, Iñarritu, Francis Ford Coppola… Et chez les anciens : Kurosawa, Ozu, Eisenstein, Kalatozov, Tarkovski, Satyajit Ray, Kiarostami, Murnau, Fassbinder, Fritz Lang, Dreyer, Fellini, Pasolini, Chantal Akerman, Agnès Varda, Bresson, Renoir, Carné, Buñuel, Hitchcock, Kubrick, Bergman, Raoul Ruiz, John Ford, Orson Welles, Buster Keaton, Chaplin… Des chefs d’oeuvre ? "Le voyage à Tokyo", "Barberousse", "Le cuirassé Potemkine", "Quand passent les cigognes", "Nostalgia", "M le Maudit", "L’aurore", "Fanny et Alexandre", "Jeanne Dielman", "Le Bonheur", "Au hasard Balthazar", "L'année dernière à Marienbad", "Le procès", "L’homme qui tua Liberty Valence", "Vertigo", "Le Parrain", "Les harmonies Werckmeister"…

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