Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

Palme d’or 2026, Fjord conte les mésaventures d’une famille d’immigrés roumains (ou semi-immigrés, puisque la mère est norvégienne) au pays du yaourt et du puritanisme social-démocrate. Le jour où ses professeurs découvrent des bleus sur l’adolescente de la famille, une machine judiciaire implacable, où se mêlent la bonne volonté progressiste, l’anticléricalisme et la xénophobie, s’emballe. Les Gheorghiu, chrétiens fervents et conservateurs patentés, se retrouvent ainsi séparés de leurs enfants et mis au ban de la communauté qui les avait pourtant si chaleureusement accueillis. Mais de quoi sont-ils coupables à la fin : de violence domestique, de prosélytisme religieux, ou d’être simplement minoritaires dans leurs croyances et leurs valeurs ? Jouant assez finement du visible et de l’invisible, Christian Mungiu propose un film plutôt convaincant sur les aveuglements du progressisme libéral. Mais attend-on seulement d’être convaincu par un film ?

Fjord est un film frustrant, ou tout du moins un film qui sait ménager l’incertitude, le double sens, la perspective trouée. Il n’est pas toujours à déplorer qu’un film nous frustre. Mais de quoi s’agit-il ici : art de constituer son film avec la sagacité du spectateur ou artifices auteuristes visant à masquer un manque de profondeur ?

Fjord est un film frustrant d’abord parce qu’il ne montre jamais, ou fugacement, ce qui pourrait nous intéresser : ces moments d’intimité où le masque social tombe. Les personnages sont toujours, ou presque, saisis en présence de quelqu’un d’étranger à leur niche. Ils sont toujours, autrement dit, en situation de représentation, quel que soit le degré d’authenticité qu’ils y mettent. Les quelques moments de pure intimité ressortent ainsi d’autant plus, et portent en eux de ce fait une tension, une attente, souvent déçue, agrémentée de détails troubles ou de gestes ambigus, mais qui ne sont jamais poursuivis, ne donnent jamais lieu à aucune révélation fracassante. Ainsi des coups de sang du père de famille roumain, ou de certaines interactions entre Noora (la jeune voisine) et son beau-père, qui laissent deviner le pire.

Tout est quasiment filmé en plans moyens fixes. On n’approche jamais vraiment des personnages. Ils s’avèrent aussi opaques que des voisins dont on aurait seulement surpris quelques instants secrets. À tout prendre, la famille centrale dans ce film serait plutôt celle, justement, voisine des Gheorghiu, composée du proviseur, de l’avocate, du grand-père moribond et de l’adolescente en crise. C’est eux qui représentent le spectateur, c’est à travers eux, en en sachant autant qu’eux, que nous entrons dans l’histoire et découvrons cette famille semi-immigrée d’évangéliques conservateurs, sur laquelle vont s’abattre les autorités locales de protection de l’enfance. Car cette famille-ci nous restera au final assez étrangère, à tous les points de vue. Quelle que soit notre idéologie, nous nous retrouvons de fait dans la position de l’Occidental moyen, un peu outré de ce qui arrive aux Gheorghiu, un peu méfiant tout de même. Pourquoi garder tant de mystère ? Est-ce dans le but de nous mettre face à notre propre méfiance instinctive, à nos préjugés ? Ou pour qu’il n’y ait, au bout du compte, ni coupable ni innocent, et donc aucune position pleinement confortable ; pour nous enjoindre, en d’autres termes, à l’empathie ?

Pour ce qui est du propos du film, la frustration vient au contraire de ce qu’il est un peu programmatique. Il s’agit d’organiser, par la confrontation de deux mondes, le progressisme libéral et le conservatisme religieux, un effet de contraste et ainsi de révélation. Et si le conservatisme religieux est celui qui est mis en procès, c’est surtout de l’autre que le film entreprend de capter le dévoilement, par comparaison avec son antagoniste. De là se déploie une critique antimoderne, toujours juste mais un peu convenue : l’Occident a perdu le sens de la famille, de la communauté, de la foi ; on ne se réunit plus pour prier et chanter, on abandonne ses vieux, on est désemparé devant la mort, on a fait de la religion un tabou au profit d’une liberté qui nous accable, on est seul, isolé, suicidaire. Pour autant, dire le film réac ne serait pas exact, puisque c’est d’un point de vue « de gauche » que le film entend défendre les Gheorghiu, victimes ici en tant qu’ils appartiennent à une minorité. Et c’est peut-être au fond le sujet du film : ce que produit sur une communauté la présence de groupes minoritaires aux croyances dissemblables, et comment et pourquoi cette seule présence tend à susciter la défiance et la haine. L’affirmation d’un système de valeurs étant par soi-même la mise en accusation d’un système de valeurs différent, comment deux systèmes pourraient-ils cohabiter ? Et Mungiu de pointer du doigt l’hypocrisie du progressisme libéral qui n’admet l’existence en son sein d’autres cultures que sous leur forme folklorique, et soumises à la fin à ses règles et à ses mœurs. Il aurait peut-être été plus complet de montrer également comment la minorité elle-même est mise en crise par le fait de côtoyer un autre système de valeurs que le sien. La famille Gheorghiu, en effet, apparaît comme non seulement opaque, mais imperméable. Ceux-là viennent et repartent, comme de petits dieux, laissant dans leur sillage (c’est le dernier plan du film) la graine de la grâce, pour revivifier un Occident mourant. Fjord, c’est un peu Théorème chez les Vikings wokes.

Certains se trouveront sans doute déconcertés par le fait que l’opprimé et l’oppresseur n’ont pas les attributs idéologiques et moraux habituels. Déplacer les coordonnées d’un problème a pour vertu d’en faire apparaître les structures fondamentales. Il ne suffit pas de se dire progressiste, tolérant, antiraciste, ouvert, pour être quitte des difficultés qu’implique toute confrontation avec l’altérité. Peut-être que certains avaient besoin d’un film estampillé par Cannes pour le voir et le comprendre. Pour les autres, tout cela pourra paraître un peu démonstratif. Fjord ne s’ouvre à la complexité et à l’ambiguïté que pour mieux déployer une problématique, somme toute assez scolaire, où le gratuit, l’imprévu, le bizarre, le vivant ont peu de place. Le mouvement même en est absent. Personne n’est vraiment changé par cette histoire, sauf peut-être la petite voisine des Gheorghiu. Mais les adolescents en général étant si peu filmés ici, cette transformation, qui se déroule principalement hors champ, nous laisse un peu indifférents. Fjord donne l’impression d’un objet très pensé, avec des plans fixes dont la composition savante semble sans cesse commenter la situation en cours. Et si tout y est juste et vraisemblable, on ne peut s’empêcher de trouver le film un peu trop écrit, scénarisé, le dispositif général un peu trop installé. Seule l’incursion du surnaturel fait respirer cette œuvre, mais elle arrive trop tard pour paraître autre chose qu’un caprice sentimental.

Film à la fois passionnant et scolaire, original et convenu, ambigu et démonstratif, Fjord ne choquera que des bourgeois naïfs ou des idéologues têtus. Pour le reste, son honnêteté et son intelligence peinent à compenser un certain académisme et l’impression d’une critique politique et métaphysique de l’Occident qui reste à mi-chemin.

Lire également notre critique du Festival de Cannes 2026.

Fjord – bande-annonce

Fjord – fiche technique

Réalisation : Cristian Mungiu
Scénario : Cristian Mungiu
Interprètes : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Vanessa Ceban, Jonathan Ciprian Breazu, Lisa Carlehed, Mia Halberg, Markus Tønseth, Mats Halberg, Henrikke Lund-Olsen
Musique : Kaspar Kaae
Costumes : Kirsi Gum
Décors : Marius Winje Brustad
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Son : Constantin Fleancu et Pietu Korhonen
Montage : Mircea Olteanu
Production : Andrea Berentsen Ottmar, Kristina Börjeson, Dyveke Bjørkly Graver, Pascal Caucheteux, Emilia Haukka, Katrin Pors, Mikkel Jersin, Vincent Maraval, Cristian Mungiu, Marco Perego, Jussi Rantamäki, Grégoire Sorlat, Mimmi Spång, Adela Vrânceanu Celibidache, Sean Wheelan
Production déléguée : Tudor Reu
Sociétés de production : Mobra Films, Aamu Film Company, Eye Eye Pictures,Filmgate Films, Snowglobe Film, Why Not Productions
Coproduction : Film i Väst, France 3 Cinéma, Garagefilm International, Goodfellas
Sociétés de distribution France : Le Pacte
Budget : 4 416 000 €
Pays de production : Roumanie, France, Norvège, Danemark, Suède
Langues originales : roumain, norvégien, anglais
Durée : 2h26
Dates de sortie : 19 août 2026

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Festival

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