Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, La Gradiva relate le voyage scolaire d’une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du teen movie, Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Diplômée de la Fémis, Marine Atlan a débuté sa carrière comme directrice de la photographie. Elle a notamment travaillé sur Le Ravissement, Les Reines du drame, ou encore L’Engloutie, pour lequel elle a été nommée aux César. Pour son premier long-métrage, La Gradiva, elle conserve son sens méticuleux du cadre et dépeint Naples avec une approche presque documentaire. Le film, une ode douce-amère à la jeunesse, fait partie de la short list pour représenter la France aux Oscars 2027, aux côtés de La Bataille de Gaulle : l’âge de fer, Le Corset, L’Inconnue et Minotaure.

L’âge du vertige

Au premier abord, La Gradiva ressemble à un film d’adolescents plutôt classique. Le récit suit ainsi une classe de terminale accompagnée à Naples par une professeure de latin, Marianne Mercier. Les amours naissants, les moqueries et les sorties clandestines se succèdent. Mais lorsque le groupe visite les ruines de Pompéi, les élèves affrontent un imprévu malaise émotionnel, qui les plonge progressivement dans le désir, la tristesse et la colère.

Le film glisse alors vers un drame intime très poétique, qui explore en profondeur l’âme de la jeunesse, ses rêves et surtout ses angoisses existentielles face aux crises politiques et sociales actuelles. Devant les statues et les corps figés, aperçus d’un destin tragique, se déploient alors, par contraste, toute la fougue de l’adolescence, qui vit dans l’instant. En évoluant au milieu des morts, les jeunes découvrent ainsi une soudaine urgence de se battre et d’aimer. Ce choc existentiel rappelle Voyage en Italie de Roberto Rossellini, mettant en scène un couple en crise. Dans ce drame, la vision des corps pétrifiés de Pompéi provoque chez Ingrid Bergman un brusque traumatisme, tout à fait à l’image du vertige qui s’empare des lycéens de La Gradiva au même endroit.

Trois personnages occupent principalement l’écran. Toni, un élève peu attentif, fait face au poids de son héritage familial napolitain tout en explorant ses désirs homosexuels. Son ami, James, le tombeur de la classe qui enchaîne les relations sans lendemain. Et Suzanne, une jeune fille intelligente et isolée, peinant à s’accepter. À travers les émotions qu’ils traversent, Marine Atlan aborde avec profondeur et subtilité le déterminisme social, la recherche d’identité et toutes les épreuves d’un système implacable. Un ensemble éprouvant qui teinte de tragédie l’avenir de ces adolescents en colorant leur inconscient collectif.

Le titre du film fait d’ailleurs référence à cette thématique de l’inconscient. En effet, Gradiva, nouvelle de Wilhelm Jensen, traite de l’obsession de Norbert Hanold, un archéologue, pour un bas-relief de Pompéi représentant une jeune femme en mouvement. Il la nomme Gradiva, ou « celle qui marche » en latin. Après avoir fait un cauchemar sur l’éruption du Vésuve, Norbert se rend à Pompéi et croit apercevoir la silhouette de Gradiva. En réalité, comme le soutient l’analyse de Sigmund Freud, il s’agit de Zoé Bertgang, un amour d’enfance qu’il a refoulé. À l’image de l’archéologue, les adolescents du film sont tirés de leur quotidien en observant une fresque et des sculptures.

Au milieu de cette troupe de jeunes comédiens, Antonia Buresi apporte, dans le rôle de la professeure de latin, une présence à la fois douce et trouble, qui sert de point d’ancrage discret au chaos émotionnel des adolescents dont elle est responsable. Habituée du cinéma d’auteur, elle s’est fait remarquer dans Les Cinq Diables de Léa Mysius, Dossier 137 de Dominik Moll et À son image de Thierry de Peretti.

Avec un traitement très pictural, Marine Atlan filme sa troupe d’adolescents au plus près des visages. Elle s’est notamment inspirée de la série de téléfilms d’Arte Tous les garçons et les filles de leur âge et des Roseaux sauvages d’André Téchiné. Deux influences qui se ressentent tant dans sa manière de diriger ses acteurs non professionnels que dans sa volonté d’exposer les tourments de l’adolescence. La réalisatrice montre aussi toute la beauté et la confusion régnant dans la cité napolitaine. Les paysages italiens, magnifiquement présentés, composent une de toile de fond poétique, mais aussi un catalyseur émotionnel. Œuvre sensorielle et bouleversante, La Gradiva capte avec une rare acuité les souffrances et les angoisses du passage à l’âge adulte. Un premier long-métrage lyrique et très maîtrisé, qui donne beaucoup d’espoir sur l’avenir de Marine Atlan derrière la caméra.

Ce film est récompensé du Prix d’Ornano-Valenti au Festival de Deauville 2026.

La Gradiva – fiche technique

Réalisation : Marine Atlan
Scénario : Marine Atlan, Anne Brouillet
Interprètes : Colas Quignard, Suzanne Gerin, Mitia Capellier, Antonia Buresi
Photographie : Pierre Mazoyer, Marine Atlan
Montage : Guillaume Lillo
Son : Paul Guilloteau
Décors : Anna Le Mouël
Production : Inès Daïen Dasi
Sociétés de production : Les Films du Poisson
Coproduction : Arte France Cinéma, Bibi Film
Pays de production : France, Italie
Société de distribution France : Tandem
Durée : 2h25
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 21 octobre 2026

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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