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Les Œillades 2025 : L’Engloutie de Louise Hémon, Marche funèbre dans la neige

Sévan Lesaffre Critique cinéma

L’arrivée d’une jeune institutrice républicaine dans un petit village des Hautes-Alpes vient soudain bouleverser les codes d’un monde rural archaïque, enclave presque hors du temps où légendes, superstitions et peur de la montagne se mêlent aux tensions politiques d’une fin de siècle. Porté par la présence minérale de Galatea Bellugi, qui incarne Aimée avec une intensité vibrante, L’Engloutie, premier long-métrage de Louise Hémon en compétition au festival Les Œillades d’Albi, se déploie comme une envoûtante fable hivernale à la sensualité brumeuse, dans laquelle la campagne enneigée, pièce maîtresse d’une troublante énigme, ensevelit toutes les certitudes et fait vaciller la frontière poreuse entre lumière et ténèbres. 

Situé dans les hauteurs vertigineuses d’un hameau alpin à la fin du 19ème siècle, L’Engloutie, premier long-métrage de la jeune réalisatrice Louise Hémon, suit l’arrivée d’Aimée, jeune institutrice républicaine, dont la présence vient fissurer l’équilibre fragile d’une communauté retirée du monde, profondément renfermée sur ses rites et ses ombres.

Le film s’ouvre sur une nuit de tempête où la neige, lourde et opaque, semble vouloir étouffer les cris de la faune sauvage. Dès les premiers plans, Louise Hémon installe un rapport organique et charnel au paysage. Filmée comme une entité vivante, la montagne reculée n’est pas qu’un simple décor, elle respire, enveloppe, recouvre et impose sa loi, absorbant les corps autant que les certitudes, comme pour engloutir la frontière déjà poreuse entre raison et instinct. Alors que le format resserré accentue l’austérité du cadre en sublimant sa beauté dangereuse, la mise en scène, elle, épouse la lenteur liquide d’une campagne figée qui refuse la modernité et résiste farouchement à l’invisible : ici, chaque souffle du vent, chaque craquement de glace devient signe ou menace d’une avalanche imminente, une manifestation abstraite du rapport précaire des humains à la nature — mais aussi une métaphore du déluge intérieur qui se prépare.

Préférant les indices furtifs aux longs dialogues, les sensations à la démonstration, le scénario d’Anaïs Tellenne (L’Homme d’argile) construit une dramaturgie du conflit entre la culture républicaine et les croyances paysannes : porteuse d’un savoir rationnel, Aimée fait soudainement irruption dans un monde rural illettré, régi par des non-dits et des traditions archaïques. Toute la force du film réside précisément dans l’érosion progressive de ce vernis cartésien, cette friction humide entre deux modes d’existence : l’un horizontal, civilisé, laïque, tourné vers le progrès et le collectif ; l’autre vertical, instinctif, en lien avec la terre, ses cultes et ses mystères.

Au centre de cet oppressant microcosme, Galatea Bellugi, l’ensorceleuse, séduit par sa présence minérale d’une finesse presque nerveuse. Emmitouflée dans la blancheur immaculée du manteau neigeux, noyée dans une masse masculine rugueuse et âpre, elle compose une figure complexe, jamais idéalisée : une jeune femme moderne, érudite, émancipée, dont la volonté d’« éclairer » les paysans s’accompagne d’une maladresse, parfois d’une suffisance, qui l’expose aux regards autant qu’elle l’isole du groupe. À mesure que l’énigme s’érode — mystérieux décès, étranges disparitions, rumeurs souterraines —, l’actrice fait basculer son personnage vers un vide trouble, dissonant, où le doute ronge la connaissance et où la jouissance ouvre des brèches dans la glace.

Louise Hémon capture ce revirement avec un remarquable sens du détail et du relief. Dehors, un halo opalescent, cru, saturé, presque coupant, dessine de minuscules silhouettes encerclées par le climat alpestre qui les enferme ; à l’intérieur des chalets noirâtres, le clair-obscur voile les visages burinés des vieillards et redonne au feu crépitant une puissance ancestrale. La directrice de la photographie, Marine Atlan, crée ici une texture visuelle vierge où l’étrangeté surgit du réel lui-même, sans apparat ni effet, simplement par la manière dont la lumière naturelle vient caresser et sculpter la neige. Entre réalisme et frémissement quasi fantastique, le film, tel un filet d’eau gelée, avance ainsi par glissements, ellipses et impressions vaporeuses, cherchant dans la matière brute de la campagne la trace d’un sacré persistant. De même, les prénoms — Jupiter, Énoch, Pépin —, le patois occitan, les légendes transmises lors des veillées sont autant d’éléments de langage qui ancrent le récit dans une rigoureuse tradition montagnarde, tout en lui insufflant une dimension mystique. L’Engloutie joue constamment sur cette ligne de crête : un naturalisme sensoriel qui invite le spectateur à scruter le moindre miroitement, à douter de ce qu’il croit voir, à s’engouffrer là où la logique se liquéfie peu à peu. Ponctuée par l’écho grondant de la Marche funèbre composée par Emile Sornin, chaque scène semble aspirer la précédente, jusqu’à se dissoudre dans les intervalles, les silences et les vibrations minuscules. En effet, le cinéma de Louise Hémon s’écrit moins dans la progression dramatique que dans la sensation de chute inéluctable — une temporalité où le visible se dérobe à mesure que l’on s’y accroche.

Traversée de bout en bout par une sensualité diffuse, la mise en scène sublime également les corps. Celui d’Aimée, d’abord, que le froid, l’angoisse et le désir vont littéralement métamorphoser ; ceux des paysans, ensuite, dont l’étrange retenue cache des pulsions refoulées. D’une grande richesse symbolique, la grotte, quant à elle, est à la fois matrice et caverne du vertige érotique, où les gestes restent suspendus, où les sons dérivent et se dédoublent. Espace ambivalent (simultanément refuge et piège) et écrin propice aux secrets, elle cristallise la tension à la fois fiévreuse et animale qui circule entre les deux jeunes amants interprétés par Matthieu Lucci et Samuel Kircher, lesquels inoculent une intensité lubrique en réponse à la sensibilité de l’héroïne.

En somme, l’« engloutissement » annoncé par le titre s’avère pluriel (géologique, symbolique, intime) et Louise Hémon joue ici avec subtilité sur la porosité des contours entre l’humain et le minéral, entre les fantasmes corporels et la pesanteur du réel. Elle compose une œuvre sensorielle, presque hypnotique, explorant avec audace la frontière sensible entre l’émancipation et l’abandon de soi. Un premier long-métrage réussi, incarné par l’éclat troublant du visage terriblement cinégénique de Galatea Bellugi, oscillant entre candeur et méfiance, fragilité et détermination.

Sévan Lesaffre

L’Engloutie – Extrait

Synopsis : 1899. Par une nuit de tempête, Aimée, jeune institutrice républicaine, arrive dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance des habitants, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances obscures. Alors qu’elle se fond dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…

L’Engloutie – Fiche technique

Réalisation : Louise Hémon
Scénario : Louise Hémon, Anaïs Tellenne, en collaboration avec Maxence Stamatiadis
Avec : Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher, Oscar Pons, Sharif Andoura
Production : Margaux Juvénal, Alexis Genauzeau
Photographie : Marine Atlan
Montage : Carole Borne
Décors : Anna Le Mouël
Son : Elton Rabineau
Musique : Emile Sornin
Distributeur : Condor Distribution
Durée : 1h38
Genre : Drame
Sortie : 24 décembre 2025

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