Mata : Mata Hantée

Entre ombre et doute, Mata trace sa propre voie. Rachel Lang délaisse les chemins balisés du film d’espionnage pour une traversée plus troublante, presque cartésienne, où la quête de vérité d’une agente de la DGSE se heurte aux silences des institutions et aux mirages du désert. Avec Eye Haïdara en héroïne blessée mais farouche, la cinéaste signe un thriller psychologique d’une élégance rare, un film noir à l’esthétique raffinée et affûtée, suspendu entre l’apesanteur du rêve et la cicatrice du réel. Décryptage d’une œuvre ambitieuse qui fait de l’ambiguïté son arme la plus affûtée.

Aux soldats de l’ombre

Il faut parler d’ombres comme matière tactile, de lointain comme rythme hypnotique, d’énigmes comme sens de l’intrigue pour ressentir le climat du film de Rachel Lang.

Descartes cherchait, pour reconstruire le savoir, un point fixe et assuré qui lui permette de sortir du doute. Mata, héroïne de l’ombre (remarquable Eye Haïdara), agente de la DGSE mise à l’écart après une opération ratée au Niger, cherche âprement la vérité et, tel Descartes, en passe par le doute, mais contrairement au philosophe, y demeure. Déterminée et flottante, c’est encore l’atmosphère de Mata qui séduit à plus d’un titre.

La beauté et la finesse du film de Lang est d’emprunter des voies inhabituelles et de jouer avec les codes du film d’espionnage en choisissant une trajectoire de traverse, allant d’ambiguïté en ambiguïté. Mata, rescapée d’une embuscade au Niger où elle était en couverture sous légende avec son collègue et compagnon, revient dans les locaux de la DGSE seule, blessée et bien déterminée à retrouver son ami. Le film laisse des zones d’incertitude sur les conditions de l’enlèvement d’Antoine (Raphaël Personnaz, toujours dans ce retrait évanoui et dense qui lui sied). Ces ellipses participent d’une narration envoûtante, nébuleuse, qui soulève ou crée l’apesanteur.

Ce qui intéresse la cinéaste, c’est plutôt comment on essaye de débusquer la vérité là où les enjeux géopolitiques et les institutions s’emploient à la maquiller ou à n’en laisser qu’une cicatrice furtive. Mata, sorte de Mata Hari contemporaine, furieuse et intègre, veut savoir, animée par une quête de vérité, une pureté d’intention frontalement en discorde avec le travail d’espions, vivant toujours sous légende, n’étant jamais ce qu’ils prétendent être, arpentant le risque du faux, de l’absence d’identité et de la dissimulation.

Cette déchirure flagrante, un peu à l’image de la cicatrice que Mata essaye de soigner à l’argile, est la tension et la beauté du film, sa ligne de crête confrontant l’épure des visages et des personnages aux labyrinthes de l’architecture de la DGSE et aux immensités désertiques du Niger. Que peuvent les agents, des hommes et des femmes enlisés dans des conflits qui les dépassent, si ce n’est fredonner une chanson comme le fait le personnage de Personnaz dans de beaux plans purs et oniriques, venant densifier cette dimension du rêve heurtant de plein fouet celle de l’action. Mata n’échappe pas à certaines incohérences mais s’avance avec haute tenue et élégance, hypnotisme et séduction, réussissant à faire naître l’émotion dans un film d’action pas banal.

Retrouvez également notre critique du film à Reims Polar 2026.

Mata – fiche technique

Mata – fiche technique

Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Interprètes : Eye Haïdara, Joséphine Japy, Raphaël Personnaz, Hakim Jemili, Chloé Jouannet, Juliette Chaigneau, Aleksandr Kuznetsov, Pierre-Antoine Billon et Mélanie Laurent
Photographie : Romain Lacourbas
Décors : Jean-François Sturm
Costumes : Julie Ancel
Directrice de casting : Julie Allione
Maquillage et coiffure : Laetitia Hogday
Montage : Sophie Vercruysse, Matthieu Jamet
Musique : Yuksek
Producteur : Jérémy Forni
Une co-production : Nolita, Chevaldeuxtrois, Wrong Men, France 3 Cinéma, Marvelous Productions​
Pays de production : France, Belgique, Suisse, Maroc
Société de distribution : Warner Bros. Discovery​
Durée : 1h38
Genre : Thriller, Espionnage
Date de sortie : 27 mai 2026

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