L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

Dans L’Inconnue, Arthur Harari (après le fulgurant Onoda et l’Oscar pour le scénario d’Anatomie d’une chute) pousse l’inquiétante étrangeté freudienne jusqu’à son paroxysme : un photographe et une femme échangent leurs corps après une nuit de passion et de drogue. Mais ce postulat vertigineux, porté par les visages magnétiques de Léa Seydoux et Niels Schneider, s’égare dans un scénario touffu où se mêlent mémoire juive, filiation brisée et rémanences christiques. Entre fulgurances visuelles et opacité narrative, Harari signe un film fascinant et exigeant, thriller de l’inconscient autant que fable identitaire qui interroge : savons-nous jamais qui nous sommes ?

Ovni métaphysique

Le moins que l’on puisse dire est qu’Arthur Harari réalise un film qui ne ressemble à personne. C’est sa force, et sans doute aussi sa faiblesse. Travaillant une matière étrange et dérangeante, incarnant jusqu’aux confins d’une certaine lisibilité l’inquiétante étrangeté freudienne, le spectateur se trouve à la fois happé et largué. Happé par la puissance cinématographique et l’enivrement des images que fabrique Harari – certains plans de fêtes dans des lieux interlopes, certains visages de Léa Seydoux et Niels Schneider aimantent le regard. Largué, ensuite, par le peu de déploiement des prémisses instaurées et la difficile progression du récit.

Un photographe et une inconnue se rencontrent, font l’amour, prennent une drogue et se retrouvent le lendemain dans le corps de l’autre. Niels Schneider (David) sous les traits et la peau de Léa Seydoux (Eva), et réciproquement, aimerait-on dire. Sauf que le scénario prend ici des tours compliqués (avec la présence-signature du cinéaste roumain Radu Jude en figure de père du récit, incarnant avec émotion un chef de chantier qui cite Marc-Aurèle) qui alourdissent la géniale idée de départ. Alors certes, la présence de Radu Jude, dont l’œuvre interroge constamment les traumatismes de son pays et les fantômes du passé, incarne sans doute un écho troublant aux questionnements d’Arthur Harari, mais cela vient aussi créer presque un autre film dans un canevas déjà si radical et dense.

Harari filme avec âpreté sensuelle la découverte par Niels Schneider de son nouveau corps dans celui de Léa Seydoux. C’est beau, la manière que l’actrice a de se sentir étrangère à elle-même, désemparée et hagarde, regardant avec stupeur la matière de ses seins, l’horizon de son sexe. Le film pourrait avoir cette allure-là, hagarde et charnelle, énigmatique et perturbante, si Harari concentrait davantage son matériau narratif et l’épuisait en obsession.

Au lieu de cela, comme mu par le hasard et la soudaineté, L’Inconnue avance en enroulant toujours plus de densité scénaristique et de propositions – parfois émouvantes, parfois absconses. Il y a ces photos que le personnage de Niels Schneider prend dans la lignée de son père, photos de la banlieue d’avant et de maintenant, pour montrer ce qui a disparu. Ces images en noir et blanc viennent sertir le récit, lui offrant peut-être un tissage, une explication.

Adam et Ève en exil

Que cherche Arthur Harari dans cette « inconnue » fondamentalement mystérieuse, sinon ce qui a disparu et ne se montre donc pas ? Un vertige de l’identité, une absence de reconnaissance à soi, des fragments épars d’une mémoire juive ou roumaine, une filiation à perpétuer ou à abolir, la reconstitution d’un Adam et Ève prénatals, la résurrection du Christ et la supplique de Marie. L’ensemble s’enchevêtre sur les visages caravagesques de Niels Schneider, sorte de corps sacrifié – l’acteur est méconnaissable et cela participe du vertige du regard auquel le film nous convie : est-ce bien lui ? –, ombre parmi les ombres, ne sachant plus qu’une chose : terminer le travail photographique de son père.

Un film autre : l’inquiétante étrangeté

L’Inconnue, c’est aussi des lieux autres, des corps autres – celui de Schneider donc, et celui de Léa Seydoux, corps accouché, lourd aux seins hors normes veinés, visage sans maquillage de madone –, des rémanences christiques dans la grâce de certains plans, comme cette scène avec Valérie Dréville où Léa Seydoux prend dans ses mains tout le malheur des choses. L’Inconnue, c’est cette matière autre d’un cinéma ni expérimental ni fondamentalement moderne, recueilli dans son intériorité insolite, portant un geste résolument inventif.

Le film d’Harari ressemble trait pour trait à cette anecdote de Freud qui fut le fondement de sa découverte du peuple noir de l’inconscient. Freud prend un train, voit son reflet dans le miroir et ne se reconnaît pas. L’Inconnue nous invite à la réitération de cette scène fondatrice de la psychanalyse. Savons-nous bien ce que nous avons vu ? C’est peu sûr. Et Harari n’en a cure. Reste ce doute sur la reconnaissance de soi, des êtres, des mémoires, des identités, des folies. De quoi pourrions-nous témoigner qui soit bien connu de nous ? Peut-être du visage absolu de Léa Seydoux et des scènes d’amour filmées comme des dévastations, réminiscences du Twentynine Palms de Bruno Dumont.

Le trouble de Jésus et de Marie fera son œuvre, opaque et primitive, comme une sorte de The Substance intime, cérébral et intouchable, thriller de l’inconscient.

Lisez également notre critique du Festival de Cannes 2026.

L’inconnue – fiche technique

Titre international : The Unknown
Réalisation : Arthur Harari
Scénario : Arthur Harari, Lucas Harari, Vincent Poymiro
Interprètes : Léa Seydoux, Niels Schneider, Victoire Du Bois, Valérie Dreville, Shanti Masud, Radu Jude
Photographie : Tom Harari
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Isabelle Pannetier
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Andrea Poggio, Enrico Gabrielli, Tommaso Colliva
Producteurs : Nicolas Anthomé, Lionel Guedj
Sociétés de production : To Be Continued, Bathysphère
Coproduction : Pathé, France 2 Cinéma, Logical Content Ventures, Ascent Film, Rai Cinema
Pays de production : France
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 2h20
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 26 août 2026

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