L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Deux meilleures amies, un portail magique et une réflexion qui saigne sous les couleurs pop de Nakali. Que reste-t-il d’une amitié quand la vie s’apprête à la séparer ? L’Île des souvenirs pose la question avec le cœur grand ouvert, quitte à trébucher sur son propre élan.

Jo et Raissa ont grandi main dans la main, bercées par les légendes que leur racontait Lola. Le bac en poche, l’une part vers Caltech en Californie, l’autre reste accrochée à ses rêves d’enfant sur l’archipel philippin. La dernière nuit avant la séparation, un portail les avale et les recrache sur Nakali, île peuplée de créatures enchantées tout droit sorties du folklore philippin. Cependant, pour rentrer chez elles, elles devront peut-être payer le prix fort : oublier qu’elles se sont un jour connues.

Le film n’invente rien du grand récit initiatique de coming of age, où l’on doit laisser une part de soi pour grandir. Les exemples sont nombreux du Voyage de Chihiro à Vice Versa. Mais il trouve sa propre couleur en enracinant cette fable dans une mythologie rarement portée à l’écran, celle des Aswang et des légendes que Lola racontait déjà aux deux filles, un peu à la manière de l’Ofrenda dans Coco, sans jamais atteindre la même incandescence émotionnelle et musicale. Nakali n’est jamais un décor gratuit. C’est une île-mémoire, un rivage où s’échouent les mythes comme sur les plages touristiques d’un archipel bien réel, où les créatures des contes que l’on a tendance à oublier cohabitent avec la même liberté hasardeuse que dans un Pays Imaginaire de Peter Pan.

La mécanique de l’existence

Manananggal en est l’incarnation la plus troublante. Son nom signifie littéralement « se séparer ». Elle scinde son corps en deux pour s’envoler dans la nuit, tel le spectre d’un deuil qui rôde et qui préfigure ce que Jo et Raissa risquent de devenir l’une sans l’autre. C’est précisément dans ce vacillement que le film trouve sa meilleure matière. Ce sont les silences, les accusations injustes et cette peur sourde d’être oubliée qui ronge Jo sous ses airs bravaches. Les scènes animées où l’urgence de sauver ce lien dictent chaque geste et pensée des personnages sont aussi les plus belles, portées par une vivacité et un sens expressif du cadre qui doit beaucoup au style crayonné en 2D superposé à de la CGI, rappelant ainsi Mitchell contre les machines et Spider-Man : Across the Spider-Verse.

Car visuellement, le film assume son geste onirique. Les flashbacks confiés au studio philippin Snipple Animation, un par membre de la Meute Sauvage, changent de grammaire graphique à chaque fois, comme autant de dialectes visuels d’un même souvenir. L’intention est belle, presque théorique dans sa justesse sur la façon dont la mémoire se raconte à plusieurs voix. Mais le procédé, façon Very Bad Trip où chaque étape de l’aventure sur l’île ressuscite un pan du blackout, finit par lasser. Le rythme s’emballe ensuite pour des gags et on n’a pas vraiment le sentiment d’avoir vécu des évènements extraordinaires non plus. On traverse l’île presque sans avoir eu le temps de s’y perdre.

Le film prend surtout le temps de rationaliser son propre mystère, quitte à alourdir le sens magique et métaphorique d’une aventure intime et personnelle. Batiba, dévoreuse de souvenirs détournée du Batibat traditionnel, ou le trésor affectif logé dans un porte-clé et dans un pétard, racontent finalement la même chose avec une insistance qui frôle la leçon. Le message est juste, mais il est parfois transmis par un mégaphone.

L’Île des souvenirs n’a d’ailleurs pas vraiment besoin d’antagoniste. Une idée conforme au virage que prend Disney ces dernières années, en nuançant les personnages qui font obstacles aux héros (Elio, Jumpers, Toy Story 5). Seule Le Robot sauvage gardait pour lui ce contraste qui intensifie le danger quand il se présente. Chacun, sur cette île, lutte pour ne pas se dissoudre dans l’oubli et pour rester fidèle à son identité. Manananggal elle-même émeut plus qu’elle n’effraie au final, malgré un ascenseur émotionnel pas toujours maîtrisé. Dommage aussi qu’on opte pour un second climax sans grand enjeu, qui dilue l’urgence d’un compte à rebours déjà artificiel. Le temps y est compté avec autant de soin que les failles des personnages, jamais vraiment approfondies. Les scénaristes, Joel Crawford et Januel P. Mercado, arrondissent un peu vite les angles d’une histoire qui renferme pourtant un grand potentiel dramatique, qu’on ne retrouve qu’à moitié exploré avec la finesse d’un Pixar à son âge d’or.

La riche qualité esthétique d’animation sauve néanmoins une bonne partie de l’aventure mémorielle passée sur Nakali, le temps d’une trêve pour célébrer une amitié qui tangue. Sur cette île des souvenirs, rien ne s’efface complètement. Il reste toujours assez de lumière pour qu’on ait envie d’y revenir.

L’Île des souvenirs – bande-annonce

L’Île des souvenirs – fiche technique

Titre original : Forgotten Island
Réalisation : Joel Crawford, Januel P. Mercado
Scénario : Joel Crawford, Januel P. Mercado
Casting vocale originale : H.E.R., Liza Soberano, Dave Franco, Jenny Slate, Manny Jacinto, Dolly de Leon, Jo Koy, Ronny Chieng, Lea Salonga
Musique : Nathan Matthew David
Producteur : Mark Swift
Société de production : DreamWorks Animation
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h39
Genre : Animation, Aventure, Comédie, Famille
Date de sortie : 21 octobre 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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