Elio : retrouvailles du troisième type

Porteur d’un projet ambitieux et d’un univers visuel éclatant, Elio nous entraîne dans un voyage du troisième type signé Pixar. Le film suit un jeune garçon orphelin, en quête de sens après la mort de ses parents, espérant un renouveau dans l’immensité de l’espace. Dès ses premières scènes, l’œuvre semble renouer avec le meilleur du studio : inventivité visuelle, ton décalé, promesse d’émotion. Mais rapidement, le récit s’éparpille, absorbé par une démonstration graphique qui finit par faire de l’ombre à ses véritables enjeux narratifs. Les sous-intrigues restent inabouties, et le développement psychologique du héros, pourtant central, s’efface derrière une mise en scène luxuriante. Si le spectacle impressionne, il peine à masquer les aspérités d’une œuvre aussi séduisante que déséquilibrée.

Pixar poursuit sa dynamique commerciale après le succès colossal de Vice-Versa 2 (en attendant la percée probable du concurrent chinois Ne Zha 2), mais Elio s’inscrit dans un contexte plus fragile : celui d’un essoufflement créatif perceptible. Du côté de Disney, même constat – l’originalité est sacrifiée au profit d’une avalanche de remakes en prises de vues réelles, aux résultats inégaux.

Pixar reste pourtant un studio bâti sur un équilibre subtil : aborder des thèmes profonds avec légèreté, conjuguer émotion et merveilleux, et toucher un public intergénérationnel. C’est cette alchimie rare qui a fait de films comme Coco, Vice-Versa, Là-haut, Wall-E des jalons de l’animation hollywoodienne contemporaine. Ces dernières années, cette magie s’est quelque peu diluée dans des œuvres plus convenues. Toutefois, une nouvelle génération de créateurs continue d’incarner l’esprit pionnier du studio. Domee Shi l’a brillamment démontré avec Bao et Alerte Rouge, explorant les relations mères-filles et l’identité culturelle avec audace et sincérité. Madeline Sharafian, de son côté, a apporté une sensibilité douce et narrative avec le court-métrage Le Terrier. En les réunissant autour d’Adrian Molina, coscénariste de Coco, Pixar semblait former une équipe de choc pour porter Elio : un film de science-fiction animé capable, enfin, de transcender la malédiction du genre au box-office.

Car en effet, l’animation de science-fiction demeure un territoire miné pour les grands studios : Atlantide : L’Empire perdu, La Planète au trésor, Buzz l’Éclair, Avalonia… tous se sont crashés au box-office, à l’exception notable de Wall-E. Elio partage pourtant certaines de leurs thématiques : l’attrait pour l’espace, la quête de foyer, la solitude et le deuil. Le personnage principal, fasciné par les enlèvements extraterrestres, rêve de trouver un endroit – ou une famille – où il se sentirait à sa place. Après avoir perdu ses deux parents, il garde littéralement la tête dans les étoiles, malgré les tentatives bienveillantes de sa tante pour l’ancrer dans le réel. C’est alors qu’il est enlevé par des extraterrestres et, bien malgré lui, nommé ambassadeur de la Terre auprès du Communiverse, une instance galactique réunissant les représentants de toutes les civilisations de l’univers.

Perdus dans l’espace

Ce monde intersidéral bigarré, peuplé de créatures aux formes variées, regorge de textures, de styles hybrides (2D/3D), et d’idées visuelles réjouissantes. On y retrouve l’audace graphique de Soul, ainsi qu’un véritable amour du détail. L’ensemble fourmille de clins d’œil et de trouvailles qui justifieraient à eux seuls un second visionnage. Cependant, cette profusion esthétique agit comme un leurre. Elle détourne l’attention d’un fil émotionnel qui manque de cohérence et d’approfondissement. L’histoire du deuil d’Elio, centrale, reste sous-exploitée.

Le film cherche l’équilibre entre des influences fortes – E.T. l’extra-terrestre pour la douceur extraterrestre, Lilo & Stitch pour l’enfant marginal – sans jamais vraiment en retrouver l’intensité. Là où ces œuvres osaient l’insolence et la brutalité émotionnelle, Elio reste sage, parfois trop poli pour son propre bien. Certaines séquences, inspirées de classiques comme Body Snatchers, injectent un humour bienvenu, et la larve intergalactique qui accompagne brièvement le héros vole presque la vedette. Mais ces moments sont trop furtifs pour construire un attachement fort, et le climax peine à susciter le bouleversement espéré. Plusieurs arcs narratifs sont également laissés en suspens : la carrière de la tante dans l’aérospatiale, ou l’agressivité contre-nature du peuple de Grigon, suggèrent des développements abandonnés, sans doute à cause d’un remaniement durant la production – le film ayant déjà vu sa sortie repoussée d’un an. Ce sentiment d’inabouti affaiblit le potentiel émotionnel et thématique de l’ensemble.

Elio a besoin de s’égarer dans les étoiles pour mieux comprendre ce qui lui manque sur Terre. Le film exprime, avec une sincérité touchante, le besoin vital de connexion entre les êtres, malgré les différences, malgré les distances. Il met en lumière cette vérité simple : ce que nous cherchons ailleurs est souvent déjà là, autour de nous. Dans un monde où les interactions humaines sont minées par l’hyperconnectivité, Elio répond à la question existentielle « sommes-nous seuls ? » par un câlin. Un geste modeste, mais d’une grande portée symbolique.

Alors que la saison des blockbusters est envahie de remakes et de franchises zombifiés, Elio fait figure d’exception. Il ne révolutionne pas l’animation, mais il témoigne d’une vraie volonté de raconter autrement, de viser une sincérité rare dans le paysage contemporain. Les projections en 3D, particulièrement soignées, apportent une profondeur sensorielle bienvenue à cette œuvre imparfaite, mais pleine de bonnes intentions. Et même si tout n’est pas abouti, il est encore permis de s’évader et de rêver à travers le cosmos, en compagnie de personnages aussi étranges qu’attachants.

Elio – Bande-annonce

Elio – Fiche technique

Réalisation : Madeline Sharafian, Domee Shi et Adrian Molina
Scénario : Julia Cho, Mark Hammer et Mike Jones, d’après une histoire de Adrian Molina
Montage : Anna Wolitzky et Steve Bloom
Musique : Rob Simonsen
Producteurs exécutifs : Pete Docter, Lindsay Collins
Société de production : Pixar Animation Studios
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h38
Genre : Animation, Science-fiction, Aventure, Famille, Comédie
Date de sortie : 18 juin 2025

Elio : retrouvailles du troisième type
Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.