E.T. de Steven Spielberg : Petites histoires d’un grand film

36 ans après sa sortie, que reste t’il à dire d’E.T – L’Extraterrestre ? Que peut-on bien ajouter aux milliers de papiers d’analyse et de louanges de ce film culte ? Et surtout, qui ne l’a pas vu ? Alors plutôt que d’en remettre une couche sur l’évidence, racontons les petites histoires d’un grand film…

Traumatisé(e) ? On n’en serait pas moins quand il y a quelques années émergeait ce concept-art reptilien du bon E.T sur Internet. Car, effectivement, le tendre film de votre enfance aurait pu ne jamais voir le jour si, quelques années plus tôt, un autre projet de Spielberg s’était concrétisé.

Intitulé Night Skies, le projet produit par Columbia Pictures est conçu comme une réponse horrifique à Rencontres du troisième type. Soit le débarquement de cinq aliens plus ou moins malfaisants et leur confrontation à une famille de fermiers. Au-delà du budget exponentiel alloué aux effets spéciaux (confiés à Rick Baker pour un tiers du budget global), c’est bel et bien Spielberg qui est de moins en moins convaincu par le traitement de l’histoire, la partie qui l’intéresse le plus étant finalement la plus tendre, soit l’amitié entre Buddee, un gentil extraterrestre et un enfant autiste.

Night Skies n’aboutit donc pas pour toutes ces raisons. Mais Spielberg parle du projet à la regrettée scénariste Melissa Mathinson (qui signera aussi son segment pour La Quatrième Dimension ainsi que Le BGG). Elle développe un script entièrement basé sur la relation entre un extraterrestre et un enfant : E.T and me. Spielberg trouve le scénario parfait et revient donc vers Columbia Pictures qui n’est pas convaincu par le ton enfantin et très Walt Disney. D’autres sources rapportent cependant que Columbia, développant un autre film similaire à l’époque (Starman de John Carpenter) préféra privilégier ce dernier.

 

Quoi qu’il en soit, la suite, on la connait, Universal reprend le bébé et Columbia s’assoit sur le plus gros succès de tous les temps avant qu’un certain Jurassic Park le détrône en 1993. Au-delà des chiffres mirobolants qu’il alignera, de l’amour que le public lui portera, l’impact de E.T se mesurera surtout à l’aune de son rayonnement dans le champ culturel. Si on ne compte plus les reprises du plan iconique du vol devant la lune (devenu logo de la bien aimée Amblin) ou de la réplique « ET téléphone maison », on compte aussi quelques anecdotes savoureuses :

Ainsi, dans le monceau de produits dérivés (livres, figurines, attraction,…), un jeu Atari fut créé à la va-vite en cinq semaines. Considéré comme l’un des pires jeux de tous les temps, nombre d’exemplaires invendus du titre furent enterrés dans le désert du Nouveau-Mexique. Certains voient d’ailleurs dans l’échec du jeu la mort d’Atari. L’exhumation des cartouches en 2014 donnera lieu au documentaire Atari – Game Over.

De même, un succès n’allant pas sans sa cohorte de procès pour plagiat, citons le réalisateur indien Satyatij Ray, soutenu par Martin Scorsese, et son script The Alien écrit en 1967. Citons aussi le procès perdu de Lisa Litchfield accusant Spielberg d’avoir plagié sa comédie musicale Lokey from Maldemar. Plus proche de nous, la française Yvette de Fonclare nota l’étrange similitude entre son roman L’Enfant des Etoiles et le script d’E.T. D’autant plus qu’elle avait envoyé son roman en 1981 chez Disney, compagnie pour laquelle travaillait Mathison à l’époque. L’ironie est qu’on retrouve la « colonne vertébrale » d’E.T dans nombre d’œuvres depuis 1982, jusque dans le récent La Forme de l’Eau de Guillermo Del Toro.

A noter aussi qu’en 1982, il fut un temps envisagé une suite à E.T par Melissa Mathison et Steven Spielberg qui en écrivirent d’ailleurs le premier traitement. Intitulé E.T II – Nocturnal Fears, cette dernière renouait avec l’esprit de Night Skies en voyant Eliott et ses amis kidnappés par des aliens malfaisants et appelant E.T à l’aide. Spielberg décida de ne pas poursuivre le projet, estimant qu’elle ne ferait qu’enlever la pureté de l’original. Une chose assez ironique quand on sait la polémique qui entoura la réédition augmentée du film en 2002 (dans le même esprit que George Lucas et les Star Wars originaux). Abus d’images de synthèses, remplacement des armes par des talkies-walkies, rajouts inutiles,…. Devant le tollé, Spielberg prit publiquement la parole pour s’excuser, comprenant ce qu’il avait altéré pour les fans. A sa demande, les ré-éditions les plus récentes ne comportent même plus la version de 2002.

Couronné de quatre Oscars, 800 millions au box-office mondial depuis 1982, près de 10 millions de spectateurs en France, E.T est encore l’un des rares exemples d’un succès critique et public immédiat qui n’aura pas eu besoin des années pour accéder au rang d’œuvre culte et intemporelle de l’histoire du cinéma. Alors après tous ces tours et ses détours pour ne pas tartiner davantage sur ce que tout le monde sait, parlons très simplement du film et demandons-nous pourquoi ce succès ?

Est-ce parce qu’il convoque nombre des figures du cinéma d’un réalisateur essentiel (la parentalité, l’émerveillement, la candeur) ? Parce qu’il fait figure de film formellement parfait ? Parce qu’il recèle à tout niveau de fabrication une pureté totale ?

Non, nous savons tous parfaitement pourquoi. C’est parce qu’il a fait lever au monde entier des yeux humides vers le ciel, attendant de revoir un jour cet ami extraordinaire venu des étoiles. Nous intimant que tout était possible, surtout l’impossible.

Et cela, nous avions, avons et aurons toujours besoin de l’entendre.

E.T. : Bande-annonce

E.T. : Fiche Technique

Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Melissa Mathison
Interprétation : Dee Wallace, Henry Thomas, Peter Coyote, Drew Barrymore
Photographie : Allen Daviau
Montage : Carol Littleton
Musique : John Williams
Production : Kathleen Kennedy, Melissa Mathison et Steven Spielberg
Studios de production : Universal Pictures
Durée : 115 minutes
Date de sortie : 1 décembre 1982

États-Unis – 1982

Auteur : Adrien Beltoise

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.