Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

Après avoir atteint un premier sommet avec A Brighter Summer Day, Edward Yang poursuit son exploration de la société taïwanaise et de l’histoire d’une île qui se transforme plus vite que ceux qui l’habitent. Confusion chez Confucius reprend le dispositif choral qu’il maîtrise à la perfection : rivalités, quiproquos, jeux de pouvoir et sentiments s’entrelacent dans un milieu artistique déjà absorbé par les logiques de marché.

Après avoir filmé l’incertitude de la jeunesse et l’avenir incertain de Taïwan, Yang s’élance vers la fin du XXᵉ siècle pour sonder les notions de transition et de modernité. Il suit une constellation de personnages reliés entre eux par leur isolement. Ces derniers sont tour à tour invités à s’ouvrir à une forme d’indépendance intime qui, d’ailleurs, résonne subtilement avec le titre original du film : L’âge de l’indépendance.

Le nouveau monde

La ville de Taipei est un protagoniste à part entière. Ses néons, ses bureaux, ses appartements trop grands ou trop petits ne se contentent jamais de situer les personnages dans un labyrinthe urbain : ils reflètent leur émancipation, leurs contradictions, leurs seuils de rupture. L’un des premiers cartons du film le rappelle sans détour : « Après 2000 ans de pauvreté et de luttes, il n’a fallu que 20 ans à Taipei pour devenir une des villes les plus riches au monde. »

Cette prospérité fulgurante imprime sa pression sur les individus, parfois jusqu’à les dénaturer. L’écrivain qui sombre et le dramaturge obsédé par les attentes de son public : tous courent après une reconnaissance qui ne cesse de glisser. Dans un monde où l’apparence prime, chaque livre vendu, chaque billet acheté devient un vote, une preuve de pertinence, une lutte silencieuse pour exister. Et dans cette société où tout se monnaye — talents, loyautés, affections — la peur du siège éjectable est permanente.

Chez Yang, le « travail » n’est pas une simple occupation, c’est l’obsession mentale qui gouverne les trajectoires. Saturés par l’activité, les personnages refusent souvent de voir ce qui les structure réellement : les choix qu’ils n’ont jamais faits, les illusions qu’ils ont entretenues, l’ordre des choses qu’ils craignent de bousculer. Ils construisent d’eux-mêmes une prison mentale, persuadés qu’un pas de côté suffirait à les effacer d’un monde trop vaste, trop rapide.

Pour lutter contre l’hypocrisie ambiante, Yang n’impose aucun moralisme. Il propose simplement de se décaler des conventions sociales, de regarder l’humain sous la surface des apparences. Tous ses personnages finissent, tôt ou tard, par se confronter à leur propre vérité. Et Yang leur offre le temps, la fluidité et la mélancolie nécessaires pour accompagner cette confrontation. C’est ce qui fait de lui un conteur unique, à la fois prestigieux et profondément compatissant.

La dissonance du monde moderne

La tonalité du film, marquée par un humour doux-amer, n’a rien d’inhabituel chez Yang. Une façon presque tendre de mettre en scène les contradictions d’une société qui se rêve moderne tout en restant hantée par ses valeurs confucéennes. Un personnage le formule d’ailleurs avec une ironie limpide : « La vie. Le théâtre. Quelle différence ? »

Dans Confusion chez Confucius, le théâtre est omniprésent : dans les poses, dans les discours, dans la manière dont les individus se mettent en scène au quotidien. Les valeurs traditionnelles tentent de survivre dans un monde gouverné par l’argent, l’image et la performance. Cette fable satirique offre ainsi un regard inquiet sur l’avenir identitaire de Taïwan, tant dans l’intimité de ses citoyens que dans la position géopolitique fragile qu’elle occupe face à la Chine.

Ainsi, l’indépendance — politique, affective, artistique — devient le fil rouge du film. L’indépendance qu’on cherche, qu’on craint, qu’on revendique, mais qu’on perd parfois. Et l’œuvre scrute ceux qui, au seuil du nouveau siècle, doivent faire un choix : suivre la route d’un capitalisme dévorant ou tenter d’exister dans une « différence » qui menace d’être effacée par les flux, les normes et la vitesse.

Comme dans The Terrorizers, Yang filme l’emprise invisible qui relie les individus au collectif. Mais ici, cette emprise est urbaine, mécanique, imprimée par le bourdonnement même de Taipei, qui s’invite dans chaque arrière-plan et chaque plan fixe.

Mouvements intérieurs

Yang excelle également dans les transitions de ton et alterne avec fluidité les scènes d’apaisement et d’éclats de colère — dont une dispute mémorable dans un taxi entre Qiqi et son compagnon Ming — tout semble ancré dans une vérité émotionnelle rendue possible par des comédiens d’une précision remarquable.

Quant aux plans fixes, à l’intérieur comme à l’extérieur, ils multiplient les compositions décentrées. Les personnages semblent constamment glisser sur les bords du cadre, comme s’ils peinaient à tenir en place dans leur propre vie. Le mouvement, alors, devient essentiel. C’est cette inertie qui donne leur existence aux personnages, dans l’énergie des dialogues et dans les hésitations. Chaque phrase est un pas vers la lucidité, jamais un bavardage.

Yang évoque l’art avec une délicatesse brutale, non pas comme un refuge, mais comme un thermomètre méticuleux de la société. Il montre son déclin — ses dérives, ses compromis, ses égarements — sans cynisme, avec une compassion qui manque à ses personnages de The Terrorizers, condamnés à l’ambiguïté. Et dans ce monde où même les liens humains se comptabilisent, une réplique résume le cynisme ambiant : « L’amitié est perçue comme un investissement à long terme. »

Les fractures intimes

Les cartons que Yang intercale structurent la narration de manière surprenante : ils anticipent les répliques à venir, dévoilent la logique d’un chapitre, ou soulignent la dissonance entre Molly et son environnement perpétuellement en mutation. Ils permettent au spectateur d’intégrer les enjeux culturels et sociaux de la Taïwan moderne.

Molly, noyée par les problèmes financiers de son entreprise, fracture son univers en licenciant ses employés. Cette décision, répétée, révèle des failles plus profondes : celles de Qiqi, son assistante trop parfaite pour être vraie ; celles de sa sœur aux prises avec un mariage effrité ; celles de l’écrivain au bord de l’effondrement ; celles d’Akeem, son fiancé fortuné qui dissimule sa jalousie derrière une immaturité affective persistante. Yang trace pour chacun d’eux un parcours subtil, une trajectoire presque musicale.

Et puis vient ce dernier regard face caméra, porté par les notes cristallines du piano d’Antonio Lee. Un regard qui ne demande rien mais affirme tout. Il condense l’inquiétude, la douceur, l’ironie et la lucidité du film. Il renvoie au spectateur l’image d’une société en pleine métamorphose — et lui demande silencieusement : où place-t-on la vérité, quand tout bouge ?

Confusion chez Confucius est une œuvre d’une rare intelligence, qui parvient à capter les vibrations d’une époque où l’identité, l’art, le travail, l’amour et la politique se brouillent dans un même mouvement centrifuge. Yang n’offre aucune réponse, mais il donne la forme exacte de nos dilemmes : celle d’un monde qui court plus vite que ceux qui le vivent.

Ce film est bien plus que la chronique d’un Taipei en mutation, c’est un miroir dressé devant toute société qui se modernise à toute allure, un test moral pour ses habitants et une invitation à repenser ce qui vaut encore la peine d’être protégé. Une œuvre dont la précision critique n’empêche jamais l’élan poétique. Un film qui ne juge pas, mais regarde — et oblige à regarder en retour.

Confusion chez Confucius – bande-annonce

Confusion chez Confucius – fiche technique

Titre original : Du li shi dai (littéralement « L’âge de l’indépendance »)
Réalisation : Edward YANG
Scénario : Edward YANG
Interprètes : CHEN Li-mei, CHEN Shiang-chyi, Danny DENG, HSU Kuei-ying, HUNG Hung, Elaine JIN, Richie LI, NI Shu-chun
Photographie : CHANG Chan, HUNG Wu-hsiu, LI Lung-yu, Arthur WONG
Décors : Edward YANG, Tsai CHIN, Ernest GUAN, Yao REI-ZHONG
Montage : CHEN Po-wen
Son : Du Du-Chih
Musique : Antonio Lee
Production : Yu Weiyan
Société de production : Atom Films
Pays de production : Taïwan
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h05
Genre : Comédie dramatique, Romance
Date de sortie : 1994
Date de ressortie : 16 juillet 2025

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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