Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

La mainmise des YouTubeurs sur le cinéma de genre continue. Cette fois, ce sont les espaces liminaux imaginés par Kane Parsons et popularisés sur la toile. Ses clips anthologiques en found-footage – où l’on passe dans une réalité alternative labyrinthique faite d’espaces anonymes et vides – deviennent donc une œuvre de cinéma du même nom que lesdits espaces : Backrooms.

Synopsis : Une étrange porte apparaît dans le sous-sol d’un magasin de meubles.

On peut saluer l’originalité du projet pour un film d’horreur davantage psychologique, flirtant avec la science-fiction. Plus inquiétant, intrigant et bizarre que véritablement terrifiant ou effrayant (si ce n’est la dernière ligne droite), cette adaptation majoritairement maîtrisée est bien plus pertinente dans sa direction artistique et la mise en images du concept que dans la présentation du lore qui va l’entourer. Entre psychanalyse un peu lourdingue et contexte opaque d’une entreprise félonne pour justifier tout cela, ce n’est pas le meilleur versant du film. Et c’est bien trop long pour une intrigue comme celle-ci. Prometteur donc, mais pas tout à fait convaincant.

Décidément, le mois de mai 2026 aura été particulièrement fourni et marquant pour le cinéma horrifique américain indépendant. En effet, si on ajoute le plus mainstream et pas déplaisant Passenger, on aura vu défiler le décevant mais bien reçu Hokum, versé dans le folk horror, la révélation Obsession au bouche-à-oreille sensationnel lui faisant gagner plus de recettes chaque semaine, et ce Backrooms au démarrage record et tonitruant. Jugez plutôt : sorti aux États-Unis à la fin du mois passé, il a tout bonnement réalisé le plus gros démarrage de l’histoire pour un film d’horreur original, et le second après Ça. Il décroche aussi le record pour un film distribué par le studio qui monte, A24, avec plus de 80 millions de dollars, soit très loin devant les à peine 30 de Civil War.

On peut donc clairement constater qu’après la vague de l’elevated horror lancée il y a dix ans et adoubée par les professionnels plus que par ses chiffres en salles, celle initiée par les créateurs de contenu est en train de pulvériser le box-office. Et comme le film de genre a toujours été très rentable avec des petits budgets et des seuils de rentabilité extrêmement élevés (Le Projet Blair Witch et Paranormal Activity peuvent en témoigner), le voilà qui acquiert définitivement ses lettres de noblesse en dynamisant la fréquentation des salles avec des œuvres aux retours critiques très élogieux. Après les frères Philippou (La Main et Substitution : Bring Her Back) et Curry Barker et son tétanisant et intéressant — mais un peu surestimé — Obsession, voilà donc un autre artiste issu de YouTube qui passe par la case cinéma sous les applaudissements avec Backrooms.

La curiosité était de mise devant cette histoire d’espaces minimalistes infinis. Comment traduire de petites capsules semi-interactives en quelque chose de plus fourni et concret qui tienne la durée d’un film de cinéma ? Parsons s’en acquitte plutôt bien. La scène d’introduction, en mode caméra à l’épaule, rappelle donc l’origine du projet avec brio et transmet un malaise diffus et une impression étrange plutôt convaincante. Avec le recul, elle apparaît un peu inutile et juste là pour donner un os à ronger aux spectateurs, puisque la vraie peur et les choses sérieuses attendues (les frissons, les sursauts, le malaise continu…) vont vraiment tarder à nous atteindre. C’est l’un des défauts d’un film trop long pour un tel script (une heure et cinquante minutes) et qui met trop de temps à l’allumage, avec une matière narrative souvent peu appétissante.

C’est d’ailleurs dans la création d’une intrigue plus dense et dans la volonté de donner au public un cadre à son concept plutôt abstrait que Parsons s’en tire le moins bien. D’un côté, la présence d’une société félonne aux intentions douteuses (un peu comme Umbrella Corporation dans la saga Resident Evil) est une idée qui en vaut d’autres, mais qui se révèle souvent mal exploitée, en plus de laisser plus de pointillés qu’autre chose. Une suite est cependant prévue, forcément. Alors peut-être que le prochain opus éclaircira son rôle mais, tel quel, on se demande si on n’aurait pas préféré quelque chose d’abscons et opaque jusqu’au bout, un récit magnétique dont la seule force des images se chargerait de nous happer dans cet univers.

Ensuite, force est de constater que la psychologie servie ici, comme une tentative de donner du corps aux personnages qui vivront l’expérience de ces backrooms, n’est pas plus galvanisante que le lore conçu pour la justifier. La raison et l’origine de ces espaces liminaux se montrent plus souvent balourdement amenées que de raison. Cet aspect, qui fait conséquemment rentrer (un peu trop) Backrooms dans le style du film d’horreur psychologique, est trop poussé et occasionne certaines des longueurs du long-métrage. En revanche, c’est quand celui-ci épouse totalement son concept de délire en vase clos à la Cube, maître-étalon du genre, qu’il devient vraiment pertinent.

La direction artistique est en ce sens impeccable. Dès lors qu’on entre dans ce microcosme étrange, il y a une sorte d’envoûtement et de peur diffuse qui nous emporte. Plus inquiétant et intrigant que véritablement terrifiant, les errances des personnages dans ces pièces infinies procurent leur lot d’adrénaline, sous perfusion cependant. Loin des jump scares chéris par le public du film d’horreur, Backrooms préfère la terreur au long cours, qui se distille au compte-gouttes. La conception de ces immenses décors de salles jaunies aux bruits de néon nous met dans un drôle d’état. Comme dans une sorte d’escape game maudit et torturé, on suffoque et on se méfie de chaque recoin et de ce que réserve la prochaine pièce ou le couloir suivant. Une menace permanente pèse sur ces errances, symptomatiques d’une psyché malade et d’un univers qui la recopie de manière biaisée (et effrayante).

Malgré les quelques réserves, il faut avouer que la dernière ligne droite du long-métrage fait vraiment peur. Ce qui aurait pu être ridicule de par la nature et la représentation de la menace est au contraire vraiment gênant et flippant. Comme si toute l’atmosphère instaurée par Parsons au préalable nous avait transformés pour avoir peur de quelque chose qui, naturellement, ne l’est pas vraiment. Les décors deviennent en plus singuliers, bizarres et vertigineux, et le film nous entraîne dans son malaise physique et psychologique. Backrooms développe quelque chose d’unique qui frappe la rétine et marque l’esprit, c’est certain. Il aurait fallu — ou il faudra pour une suite — être plus concret si on fait le choix d’expliquer et de donner du contexte, mais aussi aller plus franchement et directement dans la terreur.

Bande-annonce – Backrooms

Fiche technique – Backrooms

Réalisation : Kane Parsons
Scénario : Roberto Patino, Will Soodik d’après l’oeuvre et l’idée de Kane Parsons
Interprètes : Chiwetel Ejiofor, Reinate Reinsve, Mark Duplass, Finn Bennett, Lukita Maxwell
Montage : Greg Ng
Musique : Edo Van Breemen, Kane Parsons
Production : A24, Atomik Monster
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h50
Genre : Science-fiction – Psychologique – Horreur
Date de sortie : 17 juin 2026

3

Festival

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Deauville 2026 : I’ll Be Gone in June, le crépuscule d’un monde

Comment les Européens perçoivent-ils l'Amérique ? Et comment ce pays, ancienne terre d'immigration, accueille-t-il les étrangers dans un contexte troublé ? Ce sont les questions que posent, en creux, le premier long-métrage de Katharina Rivilis. Avec "I'll Be Gone in June", la cinéaste allemande signe un récit d'apprentissage à la fois âpre et lumineux, tourné dans le désert du Nouveau-Mexique, sur fond de traumatisme post-11 septembre. Une œuvre très personnelle qui touche par sa sensibilité.

L’Étrange Festival 2026 : Blaise, quand la politesse tourne à l’émeute

"Blaise" suit une famille obsédée par son image, prête à tout pour ne déplaire à personne, jusqu'à s'embourber dans une spirale de quiproquos de plus en plus absurdes. Porté par une animation en photomontage numérique inédite, le film transforme la politesse ordinaire en mécanique comique redoutable.

Deauville 2026 : Les Contrebandiers, l’or noir de la Grande Dépression

Présenté en ouverture du Festival de Deauville, "Les Contrebandiers" propose une immersion profonde dans les forêts de l’Oregon lors de la Grande Dépression. Un film de survie âpre et tendu, qui convoque les grands classiques des années 1970. Porté par l’interprétation très physique d’Ethan Hawke, il compose un divertissement d’une efficacité redoutable, sans échapper à quelques clichés.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.