« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

3.5

On l’attendait depuis trois ans ! L’Odyssée débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d’un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

L’ambition de Christopher Nolan ne connait aucune limite. Après la trilogie The Dark Knight et des films de science-fiction au succès mondial, le cinéaste britannique s’ancre davantage dans le réel avec Oppenheimer, un biopic qui lui rapporte l’Oscar du Meilleur film et du Meilleur réalisateur. Pour son treizième long-métrage, il s’attaque à une œuvre phare de la mythologie grecque. L’Odyssée, au budget faramineux de 250 millions de dollars, est devenu son projet le plus coûteux. Un choix audacieux, mais qui n’a rien d’étonnant. Le récit épique de l’Odyssée d’Homère regorge en effet de thèmes chers à Christopher Nolan : les héros torturés, le désir de retrouver son foyer (Inception, Interstellar, Dunkerque) et, bien sûr, l’imbrication des temporalités (Memento, Tenet). Autant d’éléments qui laissaient présager que la vision du réalisateur serait à la fois pertinente et singulière. Le résultat, un blockbuster immersif techniquement irréprochable, tient largement ses promesses malgré quelques faiblesses narratives.

L’Odyssée est d’ailleurs le premier film de Christopher Nolan tourné entièrement avec des caméras IMAX 70 mm. Ce format novateur, plébiscité par le réalisateur, a déjà été utilisé partiellement dans Interstellar, Dunkerque et Oppenheimer. Il offre une surface d’image trois fois plus large que le 70 mm standard (exemples de film tournés en 70 mm) et, contrairement au numérique, conserve le grain et les imperfections naturelles de la pellicule. Une texture que l’on estime plus « organique ». Malheureusement, seul le Pathé Odysseum de Montpellier proposera cette expérience dans l’Hexagone. À défaut, plusieurs salles françaises proposeront le film en pellicule 70 mm, sans IMAX.

Le retour en grâce du péplum

Hollywood a longtemps été féru de films historiques antiques. La production des péplums, exponentielle lors des années 1950 et 1960, a donné naissance à plusieurs classiques du cinéma, comme Jules César de Joseph Leo Mankiewicz, Ben-Hur de William Wyler et Spartacus de Stanley Kubrick. Puis, le genre perd progressivement son souffle. Même si l’excellent Gladiator laissait espérer un renouveau à l’aube du troisième millénaire, les films qui lui ont succédé n’ont pas été à sa hauteur (Troie, Noé, Pompéi, Exodus : Gods and kings), y compris sa suite (Gladiator II), et ce sont finalement les séries qui ont tiré leur épingle du jeu, notamment Rome et Spartacus. Dans ce contexte, reconvoquer l’Odyssée d’Homère semble un pari osé, du point de vue technique comme narratif. En outre, plusieurs adaptations existent déjà à la télévision et au cinéma, notamment le film Ulysse de Mario Camerini, un récit d’aventures peu dramatisé. Alors, comment réussir à présenter une histoire que le monde connaît déjà ? Pour répondre à cet enjeu, Christopher Nolan confère à son récit une portée universelle. Tout en cherchant à rendre le poème d’Homère moderne et accessible à tous, il réagence la chronologie à sa manière afin de mettre en lumière un Ulysse en perte de repères. 

Christopher Nolan a toujours défendu une vision personnelle du blockbuster. Loin des films de studios envahis d’effets spéciaux, le réalisateur privilégie autant que possible les décors naturels. Pour le tournage de L’Odyssée, il s’est ainsi embarqué dans un voyage digne de son héros autour de la Méditerranée, entre la Grèce, l’Italie, le Maroc, mais aussi l’Écosse et les États-Unis, et n’a pas hésité à filmer plusieurs séquences en haute mer. Pour le navire d’Ulysse, c’est un véritable navire norvégien, le Draken, construit selon les techniques d’époque, qui a été utilisé. Le domaine d’Ithaque correspond au château Santa Caterina, sur l’île de Favignana, en Italie, et la grotte du Cyclope à la Grotte de Nestor, une cavité existante dans le Péloponnèse. Ainsi, la première chose frappante au sein de L’Odyssée, c’est son réalisme à toute épreuve. Recréer l’univers d’Homère n’avait pourtant rien de facile. Désireux d’offrir une version brute de l’œuvre, le réalisateur a d’ailleurs imposé à Universal la soumission du film à la classification américaine Rated R (interdit aux mineurs non accompagnés) laissant le champ libre à plus de violence. La magnifique photographie de Hoyte van Hoytema renforce encore le sentiment d’immersion au cœur de cette Grèce antique troublée.

Dans ce périple homérique, Christopher Nolan retrouve Matt Damon et Anne Hathaway, acteurs centraux d’Interstellar, dans un registre dramatique qui n’est pas sans rappeler les trahisons et les révélations du film de science-fiction. Échoué sur l’île de Calypso, Ulysse vit sous l’emprise de la déesse et tente de retrouver ses souvenirs et son identité. En parallèle, sa femme, Pénélope, attend son retour et lutte contre une horde de prétendants, dont Antinoos, incarné par Robert Pattinson. Lorsque son fils, Télémaque, choisit de prendre la mer pour retrouver Ulysse, elle reste livrée à elle-même. Comme dans tous les films du cinéaste, les temporalités se croisent et se mélangent. À l’instar d’Inception et d’Interstellar, L’Odyssée s’ouvre vers la fin du récit, dans un climat tendu. Si le procédé fonctionne toujours, il ne provoque plus l’effet de surprise souhaité.

À travers la mémoire d’Ulysse, le film relate plutôt fidèlement les aventures du héros : le Cyclope, les géants Lestrygons, l’enchanteresse Circé, les Enfers, le chant des sirènes, Charybde, un immense syphon maritime, le monstre Scylla et l’île du Soleil. Toutes ces épreuves s’enchaînent sans nous laisser souffler et composent une aventure spectaculaire. La séquence du Cyclope, assez horrifique, fonctionne parfaitement. Bien sûr, il était impossible de ne pas opérer quelques raccourcis pour venir à bout de l’œuvre tout en conservant sa dramaturgie. Christopher Nolan a donc choisi d’axer l’histoire sur les tourments d’Ulysse, un personnage aussi taciturne que complexe.

Des hommes et pas de dieux

Tout juste sorti vainqueur de l’éreintant siège de Troie, Ulysse est acclamé comme un héros. Son stratagème, un cheval de bois dissimulant des soldats, a permis aux Grecs de s’introduire dans la cité troyenne puis de la prendre d’assaut. Pourtant, pour Ulysse, cette bataille ne sonne pas comme une victoire. Il garde en mémoire les atrocités commises cette nuit-là. Des souvenirs qui le hantent. Le chemin du retour vers Ithaque s’apparente alors à un lent et difficile examen de conscience, que les circonstances du voyage ne font qu’accentuer. En effet, si Ulysse désire plus que tout rentrer chez lui et sauver ses compagnons, la traversée de la mer nécessite des vivres et implique pillages et surtout viols de la loi de Zeus. En vertu de cette loi, il convient en effet de se montrer accueillants, respectueux et généreux envers tout individu, car il pourrait s’agir d’un dieu déguisé. Il s’agit donc d’un devoir moral, mais aussi religieux.

Après avoir largement bafoué cette loi sacrée à Troie, Ulysse défie à nouveau les dieux en aveuglant le Cyclope Polyphème, le fils de Poséidon. L’Odyssée présente ainsi Ulysse comme un héros tiraillé entre son passé, ses remords, et son désir de ramener ses hommes indemnes, envers et contre la volonté divine. Il porte sa propre culpabilité, mais aussi celle de ses soldats, dont les comportements désastreux les mènent inévitablement à leur perte. Pour Ulysse, rentrer chez soi n’est donc pas un simple itinéraire maritime, mais bel et bien un voyage intérieur, qui exige acceptation et renoncement.

Toutefois, si le héros grec affirme que rien ne l’empêchera de retrouver sa patrie, « pas même les dieux », ce combat contre l’ordre divin n’est jamais matérialisé. Sur Terre, les dieux n’apparaissent pas. Seule Athéna, interprétée par Zendaya, se manifeste auprès d’Ulysse. Mais la déesse, cantonnée à quelques répliques, n’use jamais de ses pouvoirs. Elle sert plutôt à extérioriser la conscience de son roi favori, en soulignant ses dilemmes moraux. Poséidon, appelé par le Cyclope, n’est visible qu’à travers les tempêtes qu’il déchaine sur la mer. Zeus et Hermès, deux figures essentielles d’Homère, demeurent dans l’ombre. Même Calypso, qui détient Ulysse pendant sept années, reste à peine esquissée. Plus qu’une lacune narrative, cette mise à l’écart traduit le désintérêt du cinéaste pour ces personnages divins, non soumis à la fragilité humaine qui le captive tant chez Ulysse. Tout comme son héros, Christopher Nolan choisit les épreuves de l’humanité et non les facilités de l’immortalité. D’ailleurs, comment ne pas voir un peu d’Ulysse dans son Lenny de Memento, un homme atteint de troubles mentaux en quête de ses souvenirs effacés ? Ou encore dans son Cobb d’Inception, un extracteur lui aussi rongé par le regret, qui se complait dans la fausse réalité des rêves.

Du côté des hommes, L’Odyssée accorde ainsi une place plus prégnante à Antinoos, le principal prétendant de Pénélope. Orgueilleux et lâche, il est développé comme un antagoniste, bien au-delà du texte d’Homère. Le cinéaste a également pris quelques autres libertés avec l’œuvre originale, en particulier une fin alternative, plus cohérente avec son propre univers. Que l’on apprécie ou non cette lecture du mythe, le film remplit allègrement son contrat de divertissement éblouissant, à découvrir cet été sur grand écran. 

L’Odyssée – bande-annonce

L’Odyssée – fiche technique

Titre original : The Odyssey
Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, d’après l’Odyssée d’Homère
Interprètes : Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya, Lupita Nyong’o, Robert Pattinson, Charlize Theron, Jon Bernthal, Samantha Morton, Benny Safdie, Mia Goth, John Leguizamo, Himesh Patel, Elliot Page, James Remar
Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Jennifer Lame
Musique : Ludwig Göransson
Décors : Ruth De Jong
Costumes : Ellen Mirojnick
Producteurs : Christopher Nolan, Emma Thomas
Sociétés de production : Syncopy Films, Universal Pictures
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Société de distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h52
Genre : Aventure, Drame, Fantastique, Action
Date de sortie : 15 juillet 2026

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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