Dunkerque, un film de Christopher Nolan : Critique

Sous couvert de narrer l’enfer de l’Opération Dynamo, événement méconnu mais pourtant capital de la Seconde Guerre Mondiale, Christopher Nolan préfère avec Dunkerque s’aventurer sur le versant de l’immersion et du « survival » en livrant un film aux airs d’expérience sensorielle. Un choix d’autant plus audacieux qu’à travers ce mécanisme emprunté à Alfonso Cuaron (Gravity) ou Alejandro Gonzalez Innaritu (The Revenant), le britannique arrive à faire de cette odyssée guerrière, son film le plus personnel.

Au cinéma comme à la guerre, la perception a toujours joué un grand rôle. Ce n’est donc pas un hasard si Christopher Nolan s’est emparé de l’Opération Dynamo pour son nouveau film ; l’évacuation de la ville du Nord par 400 000 soldats anglais en Mai 1940 étant perçu différemment selon l’angle où l’on se place. D’un coté, une débâcle militaire sans précédent. De l’autre, une victoire avant tout d’ordre moral dont se servira Churchill pour galvaniser une population britannique apeurée. Une dualité qu’on retrouve jusque dans la mouture concoctée par le cinéaste : le film s’efforçant d’être hybride, naviguant tantôt entre « trip » sensoriel tétanisant et la volonté de se rattacher au wagon d’une filmographie mue d’un profond désir d’ébranler le médium cinéma jusqu’à la racine. Car la plus belle réussite de Dunkerque, outre sa patte esthétique, est bien d’incorporer tous les fondements du film de guerre en son sein, sans paradoxalement jamais en être un.

Quand Gravity rencontre Il Faut Sauver le Soldat Ryan

film-review-dunkirk-kenneth-branagh-film-dunkerque-nolanCela peut sembler clairement absurde de lire ça, mais le fait est qu’avec Dunkerque, jamais Nolan n’aura semblé aussi désireux de se dissocier du genre qu’il met en scène. Dans sa trilogie du Batman déjà, on sentait son besoin de soumettre cette icône de la pop-culture à un monde terriblement moderne. En clair, le vider de sa substance fantastique, de son contexte. Ici, même rengaine. Passé un petit écriteau introductif rappelant pourquoi 400 000 soldats anglais sont parqués sur la plage dunkerquoise, que le film décolle sans jamais retomber ensuite. Et ce, pendant près de 90 minutes. La guerre n’est donc qu’un prétexte, un artifice, une illusion pour ce qui est le véritable objet du film : la survie. Débarrassé de sa veine historique et réduit à un seul mot -la fuite-, l’intrigue tend alors à la pure abstraction. A l’épure. L’ennemi est omniprésent mais on ne le verra (quasi) jamais. Les dialogues sont réduits au strict minimum -les regards des soldats apeurés suffisent- le sang ne jaillira presque pas. De quoi lui permettre d’emballer avec la précision d’un orfèvre une leçon de survie, de cinéma, de maîtrise, de tension ; quitte à faire (presque) disparaitre l’écran. A tel point que ce gigantesque bourbier semble être palpable, que ces soldats pour la plupart anonymes ne sont plus des personnages mais bien des compagnons d’infortunes, que le bruit fait par le voisin de derrière est celui d’une torpille qui aurait déchiqueté votre siège. Bref, que vous soyez plongés en enfer, le tout, sans aucune échappatoire qu’attendre le générique de fin. En cela, le film surprend. Il désarçonne même. Car si l’image est comme à l’accoutumée sublime avec Nolan, c’est bien le son qui est à l’aune du procédé immersif de Dunkerque. Tonitruant voire assourdissant, le son et par extension la musique composée par Hans Zimmer, constituent le personnage principal du film. Ce n’est pas Tommy (Fionn Whitehead) ou le leader des One Direction, Harry Stiles, qui oseront dire le contraire, tant l’outil sonore, utilisé jusqu’à l’épuisement ici, transcende les images et imprime sur elles cet inextinguible sentiment d’urgence, ce feu sur la nuque, cette mort qui rode, qui se cache partout. Et pourtant, passé la surprise de ce procédé, force est d’admettre que le Sieur Nolan nous avait préparé depuis ses débuts à ce coup d’éclat.

Dunkerque-film-debarquement-operation-plage-DynamoLe film-somme de Christopher Nolan

film-review-dunkirk-tom-hardy-cinema-critique-christopher-nolan-movieDepuis Memento déjà, on le savait en effet très porté sur l’expérimentation. Et encore plus quand elle touche au temps. Inception en faisait une belle démonstration, quand Interstellar en venait carrément à l’introduire comme pierre angulaire de son script. Dunkerque parachève cette idée en prenant à bras le corps cette volonté de pulvériser le facteur temps de l’intérieur. Car au fond, qu’est-ce que le temps au cinéma ? Un artifice utilisé pour irriguer une histoire, la mener à son terme. Ici, comme pour mieux souligner le chaos ambiant mais aussi l’héroïsme des aviateurs, plaisanciers ou juste soldats, Nolan se risque donc à alterner 3 temporalités, elles-mêmes contenues dans des éléments différents. D’abord la terre (1 semaine), puis la mer (1 journée) et enfin les airs (1 heure). Un procédé audacieux, si ce n’est kamikaze, qui contre toute attente fonctionne de manière assez miraculeuse, grâce à un adroit sens du timing. Au fur et à mesure que le film égraine les minutes, les implications de chacun se rejoignent, les scènes multiplient les points de vue quitte à épouser le maître-mot sur lequel se repose le film : la perception. A ce titre, il n’est pas anodin de voir le Sieur Nolan avoir emballé son projet dans un format, encore une fois, rarissime. Vu la différenciation évidente de perception existant sur un objet donné, quoi de mieux que de pouvoir convoquer quelques spectateurs triés sur le volet pour qu’à leur tour, ceux-ci perçoivent Dunkerque comme l’a pensé initialement Nolan. De quoi penser que si les copyright avaient empêché le titrage Dunkerque au projet, le terme « perception » aurait été parfaitement valable, tant l’expérience proposée par le film n’a aucun équivalent existant.

Autant plongée en apnée dans l’enfer de la guerre que pur trip expérimental, Dunkerque est une expérience de cinéma totalement dingue et un grand film. Chef d’œuvre !

Dunkerque : Bande-Annonce

Synopsis : Au début de la Seconde Guerre Mondiale, en Mai 1940, environ 400 000 soldats britanniques, canadiens, français et belges se retrouvent encerclés par les troupes allemandes dans la poche de Dunkerque. L’Opération Dynamo est mise en place pour évacuer le Corps Expéditionnaire Britannique (CEB) vers l’Angleterre. L’histoire s’intéresse aux destins croisés de soldats, pilotes, marins et civils anglais durant l’Opération Dynamo. Alors que le CEB est évacué par le port et les plages de Dunkerque, trois soldats britanniques, avec un peu d’ingéniosité et de chance, arrivent à embarquer sous les bombardements. Un périple bien plus grand les attend : la traversée du détroit du Pas de Calais.

Dunkerque : Fiche Technique

Titre original : Dunkirk
Titre français : Dunkerque
Réalisation et scénario : Christopher Nolan
Casting : Fionn Whitehead (Tommy) ; Mark Rylance (M. Dawson) ; Jack Lowden (Collins) ; Kenneth Branagh (Commandant Bolton de la Royal Navy) ; Harry Styles (Alex) ; Tom Hardy (Farrier, pilote de la Royal Air Force) ; Tom Glynn-Carney (Peter) ; Aneurin Barnard (Gibson) ; Cillian Murphy (le soldat tremblant) ; James D’Arcy (capitaine Winnant du CEB) ; Barry Keoghan (George)
Direction artistique : Kevin Ishioka
Décors : Nathan Crowley
Costumes : Jeffrey Kurland
Photographie : Hoyte van Hoytema
Casting : John Papsidera et Toby Whale
Musique : Hans Zimmer
Montage : Lee Smith
Effets visuels : Double Negative
Production : Christopher Nolan, Emma Thomas, John Bernard
Producteur délégué : Greg Silverman
Sociétés de production : Syncopy Films, RatPac-Dune Entertainment, StudioCanal et Warner Bros.
Société de distribution : Warner Bros.
Langues originales : anglais, français, allemand
Genre : drame historique, action, thriller, guerre
Durée : 107 minutes
Dates de sortie : 19 juillet 2017

États-Unis- 2017

[irp posts= »26709″ name= »Christopher Nolan : sa vie, son œuvre en citations »]

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.