Quitter la nuit : interview de Delphine Girard

Après un échange enjoué et passionnant auprès des deux comédiens principaux de Quitter la nuit, Selma Alaoui et Guillaume Duhesme, c’est au tour de la réalisatrice de nous recevoir. Venue de Bruxelles pour une avant-première dans la capitale, nous l’avons interceptée pour en savoir davantage sur les maillages de son premier long-métrage, en salle dès 10 avril prochain.

Je pense que c’est un film qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là.

Votre film décortique les limites de la vérité judiciaire et d’une incapacité à réparer émotionnellement les victimes d’agressions, tout en mettant en avant la sororité comme source de soutien quasi universel. Vaste programme, donc. Comment en êtes-vous venue à réaliser Quitter la nuit ? Était-ce déjà une piste pour vous à l’époque où vous sortiez du court-métrage Une Sœur ?

Non, je ne savais pas que j’en ferais une forme plus longue que ça en faisant le court. Quand on l’a présenté, j’ai commencé à pressentir que les personnages me hantaient encore un peu et je me posais cette question de ce qui allait leur arriver dans l’après-coup. C’est vraiment cette question-là qui a guidé le début de l’écriture du long-métrage et mon envie de créer un récit qui puisse contenir de la complexité et de la subtilité. Le format plus long me donnait le temps d’observer ça chez chacun des personnages. C’est vraiment cette trajectoire intime des personnages-là qui m’a donné l’envie et la curiosité que j’avais par rapport à la proposition judiciaire qui leur serait faite. Qu’est-ce que la justice fait de ces histoires-là ? Qu’est-ce que ça offre ou pas ? Est-ce que c’est un rendez-vous qui peut avoir lieu, joyeusement ou pas, par rapport à ce que vivent les personnages ?

Avez-vous changé des plans tirés de votre court pour le passage au long ?

Le court correspond exactement aux quinze premières minutes du long, si ce n’est qu’on a retourné la partie qui est dans le call center de la police, parce qu’on devait changer de décor. C’était pour des raisons très triviales, mais ce sont les mêmes plans, les mêmes dialogues, tout est pareil.

N’était-ce pas trop compliqué de se relancer dans ce même projet ?

Ça a été particulier, sur le coup je ne l’ai pas forcément pressenti. Quand c’est devenu plus concret, c’était vraiment une expérience étrange de devoir retourner des plans qu’on avait déjà faits. Pas particulièrement agréable en fait, puisqu’on est très hanté par ce qui a déjà été fait. Après, j’ai trouvé ça riche de continuer à explorer de plus en plus profondément cette thématique et il y a tellement d’aspects en plus qui ont pu s’inviter dans ma réflexion. Ce n’est pas non plus anodin de passer autant de temps sur un sujet comme celui-là, j’ai trouvé.

Au-delà des appels téléphoniques dont vous vous êtes inspirés, des établissements judiciaires que vous avez fréquentés, avez-vous pris appui sur des œuvres de fiction en particulier, d’autres types de témoignages, des documentaires peut-être ?

Pas directement. Je pense que j’étais quand même chargée de plein d’œuvres de fiction que j’ai lues sur des thématiques similaires depuis très longtemps. Il n’y avait pas une référence claire. J’ai l’impression que je me suis plus basée sur toutes les discussions que j’ai eues avec les policiers, les avocats, les procès auxquels j’ai assisté, les discussions que j’ai eues avec des victimes. Certaines lectures aussi. Mais il n’y avait pas un film de référence.

Selma et Guillaume m’ont raconté leur parcours depuis le court-métrage, mais qu’en est-il de Veerle Baetens ? Comment s’est-elle greffée à l’histoire et vous a-t-elle été d’un grand soutien dans votre démarche ?

J’ai rencontré Veerle parce que j’étais coach pour enfants avant et j’ai travaillé avec un petit garçon qui jouait son fils dans un film. Du coup, ça m’a donné une place de choix pour l’observer pendant tout ce tournage et j’ai eu un énorme coup de cœur sur son travail et sur elle. Quand on a commencé à chercher quelqu’un pour le court-métrage, on a pensé à elle tout de suite et je me disais que ce serait incroyable qu’elle puisse venir parce qu’elle a vraiment cette capacité d’intensité, avec très peu de choses. Dans tout le début du long, donc le court-métrage, ce n’était que son visage et son écoute. C’est très subtil. Elle m’a fait le cadeau de venir faire Une Sœur, puis quand je lui ai dit je l’allongeais, ça la bottait. Elle était contente de pouvoir approfondir ce personnage et de trouver les ressorts de cette Anna qui est très enfermée en elle-même, dans une logique de discipline, mais sans joie.

Elle incarne Anna, l’opératrice qui intercepte l’appel d’Aly. Elle agit donc comme témoin et vous lui consacrez un contrechamp sur sa vie privée, en déphasage avec sa famille recomposée. Était-ce important pour vous d’intégrer ce personnage à l’histoire ?

Oui, en fait c’est assez étonnant. Quand j’ai commencé à écrire, je savais qu’elle serait là mais au début je ne comprenais pas bien pourquoi. J’ai vraiment eu la sensation que le personnage s’invitait dans l’histoire et, dans le temps de l’écriture, j’avais l’impression d’avoir mené une enquête sur pourquoi ce personnage-là devait faire partie de l’histoire. Puis au fur et à mesure, je l’ai compris et je l’ai affiné dans le sens où je trouvais ça beau qu’un personnage d’une institution décide de continuer à faire partie de l’histoire. Même lorsque son rôle est terminé. Je trouvais aussi beau qu’elle, qui a été témoin de l’émotion d’Aly, est en fait la seule qui ne la questionne pas et qui la croit. C’est pourquoi elle considère qu’elle a un rôle à jouer dans cette histoire-là. Et ça me permettait aussi d’explorer ce que j’observe beaucoup au quotidien, qui est la sororité et la façon dont les femmes sont encore tenues de se réparer entre elles en bricolant des solutions.

Elle s’est également lancée dans la réalisation avec Débâcle, un premier film qui explore comme vous les limites et les failles dans les relations humaines. Mais plutôt à l’échelle de l’enfance.

Oui, on a beaucoup parlé. C’est vrai que Veerle aussi était chargée de son film. Elle venait de le tourner quand elle est venue tourner le nôtre. Je pense que d’avoir été dans des thématiques similaires aussi, ça la renseignait beaucoup sur son personnage et sur le silence. Parce que dans Débâcle, c’est un personnage qui apportait beaucoup de choses sans les dire. Et donc, l’enfermement en elle-même, elle m’en a beaucoup parlé. Elle en savait quelque chose de l’exploration qu’elle avait faite en tant que réalisatrice.

Comment avez-vous travaillé la complicité entre Aly et Anna à l’écran, sans qu’elles ne se rencontrent ?

C’est surtout Anna qui est porteuse d’une envie de faire partie de l’histoire. Disons qu’Aly, avant de peut-être rencontrer Anna, ne sait pas que c’est important pour elle. Mais elle le découvre tout de suite, c’est-à-dire que c’est instantané. Pour moi, Aly rencontre une difficulté énorme pendant tout le récit à trouver la bonne personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle ressent. Et du coup, elle ne le fait pas parce que la justice n’est pas capable de l’entendre et parce que pour ses proches, ce qu’elle a à dire serait trop violent pour eux. Anna est donc peut-être la seule personne à qui elle peut dire la vérité sur ce qu’elle a vécu, sur ce qu’elle ressent. Pour Anna, je n’arrêtais pas de lui dire mais c’est comme un rendez-vous secret. Il y a quelque chose de cet endroit-là que tu dois faire, un endroit où tu es aimanté vers ça, tu dois faire partie de cette histoire. Et puis, j’avais envie que ce soit quelque chose qui puisse être aussi intense qu’idiot et que ça puisse prendre une forme d’une fête absurde comme d’une discussion cruciale. On se voit, on se rencontre et on ne sait pas forcément à quoi ça va mener. Puis le grave peut basculer en rire juste derrière. Ça m’intéressait qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’une vitalité.

C’est ce qui se ressent dans leur physicalité. On les observe tous sombrer dans la solitude et chacun tente de chercher du réconfort et de guérir. Mais le cas de Dary est différent.

Il est tellement dans la confusion qu’il doit d’abord regarder les choses pour ce qu’elles sont. Guérir, c’est plus tard, il n’y a pas encore droit. Il est au stade d’une potentielle prise de conscience. Mais je pense qu’il y a un moment où il doit d’abord comprendre pourquoi il a agi, confronter la réalité et pouvoir la raconter. Il y a encore beaucoup d’étapes pour lui, je pense.

À un moment donné, vous choisissez de lever les doutes sur ce qui s’est réellement passé durant cette fameuse nuit, à travers une séquence à la fois intense et pudique. Que vouliez-vous mettre en évidence en donnant ainsi toutes les clés aux spectateurs ?

Je pense que c’est un film, et c’est ce que je constate lors des projections, qui permet aux gens de circuler assez librement, de se faire leur propre opinion et de venir avec leur degré de conscience sur cette thématique-là. Le doute peut donc s’inviter. Beaucoup, beaucoup. Je voulais qu’il y ait un moment dans l’histoire où on se rassemble tous sur une vision commune. Et je trouvais aussi que c’était important pour le personnage de Dary, parce que c’est un flashback qui est revisité par lui. C’est lui qui le revoit. Aly n’en a pas besoin, elle le sait. Mais lui, j’estimais qu’à ce moment-là, c’est la partie de l’histoire qu’il ne se raconte plus. Il a besoin, à un moment donné, de reprendre en charge et d’assumer la charge violente de son geste. Et donc, je trouvais que c’était intéressant qu’il revoit ça, nous avec lui, pour qu’on se mette tous d’accord.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières pendant le tournage ou dans la salle de montage ? Vous avez fait le choix d’un film un peu choral.

Au tournage, on avait séparé le film en trois blocs. J’ai eu l’impression de faire trois films avec chacun. On avait la chance de tourner à peu près dans le bon ordre, ce qui aidait beaucoup pour faire évoluer les personnages au niveau émotionnel. Après au montage, ça a été un vrai travail de précision et d’équilibrage entre les différents personnages. Les endroits où chacun se trouve, comment justement les voir répondre à certaines situations… Le film avait été écrit comme ça, mais au montage, on a vraiment pris le temps de réfléchir à chaque chose. Il y a quand même aussi pas mal de scènes qui ne sont pas dans le film finalement, parce qu’on cherchait un endroit d’équilibre qui maintienne une tension émotionnelle et plein de questions. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui va leur arriver maintenant ? Cela, tout en se permettant de prendre des tangentes. C’est-à-dire que le film n’est pas juste sur un truc d’efficacité ou d’enquête, il y a aussi leur vie, leurs enfants, la mère… ça a donc été beaucoup de travail d’équilibrage et de réflexion sur ce qu’on dit de qui et à quel moment, sans jugement.

Vous penchez-vous déjà sur un nouveau projet ? Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y a la vie un peu (rires). Mais j’ai effectivement remis mes mains dans une autre écriture là, très doucement. J’essaie de voir ce qui va s’accrocher. Pour moi, ça a de l’importance de bien choisir avec quoi je vais passer mes 3 à 4 prochaines années. Donc là, j’ai recommencé à écrire quelque chose que j’avais commencé à écrire avant celui-là. J’essaie de voir si je trouve une histoire qui fait vraiment sens pour moi, plus que l’envie d’enchaîner dans la précipitation.

Est-ce qu’on resterait dans le même registre ?

Non, je ne pense pas que ce serait le même registre. Après, je pense qu’il y a des thématiques et des choses qui se réinvitent tout le temps. Je ne sais pas encore exactement lesquelles m’appartiennent et vont se réinviter en revanche. L’idée, c’est de faire une étude d’être humain et de toujours rendre compte de la drôle d’expérience que c’est d’être vivant. Il y a quelque chose de cet ordre-là. Peut-être, j’aimerais bien que de film en film il y ait un pourcentage de lumière plus grand. Si j’en fais d’autres, c’est ça mon projet.

Votre film débarque très prochainement en salle, dès le 10 avril. Un dernier mot à partager avec les spectateurs et les spectatrices qui iront le voir ?

J’attends qu’ils s’en emparent. J’attends que le film leur appartienne, s’il leur est utile. Mon expérience est faite quelque part avec ce film. Je pense que l’endroit qui est le plus juste pour moi, c’est la fabrication, c’est le tournage, tout ça. Donc là, je suis heureuse de le partager, je suis heureuse de voir ce qu’il provoque chez les autres.

Vous avez dû garder ce film longtemps avec vous depuis le processus d’écriture.

J’ai commencé à l’écrire en avril 2020. Ça va encore, mais c’est long quand même (rires). Comparé à d’autres temporalités de long, des fois c’est beaucoup plus. L’écriture a été rapide en fait, mais c’est plus long à mettre en place avec le financement et la post-production. Là, le film est terminé depuis l’été 2023.

On lui souhaite en tout cas de trouver son public dans une longue et belle vie en salles.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 2 avril 2024 à Paris (Alba Opéra Hôtel).

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Jérémy Chommanivong
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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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