Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d’inachevé ou d’excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. Sons of the Neon Night y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Le point de départ est pourtant solide. Dans un néo-Hong Kong figé dans un hiver glacial — conséquence de retombées radioactives suggérées en creux —, un groupe pharmaceutique tient le marché de la drogue d’une main de fer. Autour de lui gravitent des clans rivaux, des mercenaires dont la loyauté est monnayée et les trahisons programmées. Juno Mak ancre son film dans une référence explicite : L’Art de la guerre de Sun Tzu. Le titre chinois — Feng (Vent) Lin (Forêt) Huo (Feu) Shan (Montagne) — emprunte directement au traité militaire pour désigner les qualités du guerrier parfait : la rapidité, la discrétion, l’impétuosité, l’impassibilité. La famille, ici, est le véritable champ de bataille. Les personnages cumulent les rôles, tiraillés entre liens du sang et impératifs de survie, dans une guerre souterraine où chaque alliance cache une prochaine trahison. Sur le papier, le projet a de la tenue. À l’écran, la dimension stratégique se dissout presque aussitôt. On cherche Sun Tzu, mais on trouve le chaos.

Le film avait pourtant de quoi impressionner dès ses premières minutes. Une fusillade de masse éclate dans le quartier de Causeway Bay — reproduit à l’échelle 1:1 pour l’occasion, détail qui dit tout de la production démesurée. Les corps s’amoncellent, les secours peinent à atteindre les lieux, et quelque chose de menaçant s’installe, une violence qui semble irréversible. Dans une autre séquence, un convoi est attaqué par des mercenaires armés d’arcs et de flèches, convoquant le meilleur du cinéma d’action hongkongais. Mais l’impact demeure limité, en partie à cause du montage confus, qui dessert la lisibilité des affrontements, fusillades comme corps à corps, et ce qui aurait pu être de la tension ne devient que de l’agitation.

Des fantômes sous les néons

Il faut s’arrêter un instant sur le casting, parce qu’il mérite mieux qu’une simple mention. Takeshi Kaneshiro, Lau Ching-wan, Tony Leung Ka-fai, Louis Koo, Gao Yuanyuan — réunir ces cinq-là relevait de l’événement. Une constellation du cinéma hongkongais, chacun portant dans son sillage des films qui comptent, des rôles qui ont marqué. Tony Leung Ka-fai, en particulier, que l’on a vu déployer toute sa présence dans les grandes fresques de Tsui Hark — Legends of the Condor Heroes — The Gallants — ou tenir tête à Jackie Chan dans The Shadow’s Edge de Larry Yang, semblait taillé pour un rôle central, ambigu, à la hauteur de son registre. Il n’obtient qu’une silhouette. Une présence fantomatique parmi d’autres, noyée dans le flux d’un récit qui ne prend le temps de s’arrêter sur personne. C’est là, peut-être, la déception la plus cruelle du film. Ces retrouvailles alléchantes sur le papier se résument à une occasion manquée, un gâchis de talent.

Car Sons of the Neon Night ne sait pas vraiment quoi faire de grand-chose. Il affirme, sans y parvenir, que la cellule familiale est son vrai terrain de jeu. Il convoque Sun Tzu sans en tirer la moindre rigueur. Il aligne des plans symboliques, soignés et stylisés sans construire de regard. Et il y a une explication à cela, qui tient moins à un manque de talent qu’à une décision de production aussi radicale que désastreuse : le film aurait d’abord existé sous la forme d’un montage de sept heures. Près de cinq heures ont été retranchées pour aboutir à cette version finale de peu plus de deux heures. Ce n’est plus un film amputé — c’est une synthèse. Et une synthèse sans le développement qui la justifie ne pouvait produire que de la confusion. On devine derrière cette carcasse mutilée ce qu’aurait pu être une grande série feuilletonnée, capable de laisser respirer ses personnages, d’installer ses enjeux dans le temps, de justifier ses ellipses. Ramené à deux heures, le récit déchiquète là où il devrait déchirer.

Une lumière qui n’éclaire rien

Pour autant, il serait injuste de ne pas reconnaître ce que le film réussit, par instants, à atteindre. Juno Mak cherche la poésie — et il l’effleure. Rares sont les moments où le noir absolu se fissure, laissant filtrer la lumière acide des enseignes au néon, rouges, verts, bleus électriques, couleurs d’une ville qui refuse de mourir tout à fait. Ces éclats ne parviennent jamais vraiment à percer les ténèbres ; ils les colorent d’une ironie cruelle, comme si la ville elle-même se moquait de ceux qui la peuplent. À l’image de ses personnages à la moralité trouble, la lumière cherche son chemin sans jamais le trouver. C’est une belle idée qui méritait un film à sa hauteur.

Quant à la bande originale de Ryuichi Sakamoto — l’une de ses dernières compositions avant sa disparition — épouse avec une justesse mélancolique cette esthétique morose. Ses nappes pianistiques et ses textures spectrales enveloppent le film d’un voile funèbre qui lui sied, comme si Sakamoto avait compris, lui, ce que Mak voulait dire. Cette alliance entre la musique et l’image est l’une des rares cohérences profondes du film. Elle rend d’autant plus visible ce qui manque partout ailleurs.

Ainsi, Sons of the Neon Night se présente in fine comme un film qui se cherche sur le terrain de la poésie et qui s’y perd. Miné par ses propres ambitions, sacrifié sur l’autel d’un format impossible, il ne retrouve pas non plus la rigueur formelle que Soi Cheang avait su imposer dans Limbo avec son noir et blanc assumé. Visuellement, il impressionne par séquences. Émotionnellement et narrativement, il reste fondamentalement artificiel. Un objet maudit, peut-être — victime de sa gestation trop longue, de ses coupes trop profondes, de la distance entre ce qu’il rêvait d’être et ce qu’il a finalement consenti à devenir.

Ce film est présenté en compétition à Reims Polar 2026.

Sons of the Neon Night – teaser

Sons of the Neon Night – fiche technique

Titre origianal : FENG LIN HUO SHAN
Réalisation et scénario : Juno Mak
Interprètes : Takeshi Kaneshiro, Lau Ching-wan, Tony Leung Ka-fai, Louis Koo, Gao Yuanyuan
Photographie : Sion Michel
Montage : Monika Willi
Musique : Nate Connelly
Production : Juno Mak, Percy Cheung, Catherine Hun
Sociétés de production : One Cool Group Limited, Sil-Metropole Organisation, J.Q. Pictures, Fortis Films Limited, Shaw Brothers, Sons Company Limited, Er Dong Pictures, Peeli Ventures, Xiaomi Pictures
Société de distribution : Distribution Workshop
Pays de production : Chine, Hong-Kong
Genre : Action, Policier, Thriller
Durée : 2h12

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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