Limbo : la valse des damnés

Si on se sent prêt à accepter l’éternelle souffrance qui nous attend dans le purgatoire après la mort, Limbo suggère que la sentence émerge bien avant dans ce bas monde. Un déluge s’abat alors sur des martyrs qui ne peuvent plus dépendre des institutions ou des lois pour que justice soit rendue. Quel monstre doit-on alors devenir pour faire la paix avec les douleurs que l’on traine ?

Synopsis : Dans les bas-fonds de Hong-Kong, un flic vétéran et son jeune supérieur doivent faire équipe pour arrêter un tueur qui s’attaque aux femmes, laissant leur main coupée pour seule signature. Quand toutes leurs pistes s’essoufflent, ils décident d’utiliser une jeune délinquante comme appât.

Le public de Reims Polar était en pole position dans l’Hexagone pour découvrir cette merveille venue d’Asie. Fort de quinze longs-métrages, un cinéaste de Macao a rapidement percé dans le registre horrifique (Diamond Hill, New Blood), avant de trouver pied dans le film noir, un subtil équilibre entre frissons et suspenses. Dans la même veine que son Accident, Soi Cheang revient en force dans un film noir asphyxiant, où la cité de Hong Kong n’est plus qu’une immense bassine pleine d’ordures en tous genres.

Tandis qu’un tueur en série boite anonymement dans les bas-fonds de la ville, deux policiers, qui rappellent un temps le duo iconique de Memories Of Murder, ou encore celui de Seven, s’emploient à le débusquer avant qu’il ne récidive. L’adaptation du roman Wisdom Tooth (littéralement « dent de sagesse ») de Lei Mi est, semble-t-il, tombé entre de bonnes mains, pourvu qu’on ne les coupe pas de sitôt.

Regards noirs

Une pluie diluvienne et photogénique s’abat sur un bidonville où l’on rampe, on peine à reprendre son souffle ou on se cache dans une minuscule boîte qui pourrait bien devenir un tombeau. Cette ouverture glace le sang et il y a de quoi, mais cela n’est qu’un avant-goût un peu vain dans la structure narrative, car on comprend rapidement que ce flash-forward n’est qu’un prétexte pour nous annoncer les difficultés qui précèdent cet événement.

Des corps sans vie de femmes gisent dans le caniveau d’une mégalopole méconnaissable. Si l’identité de ces victimes importe peu dans le fond, c’est simplement parce que Soi Cheang condense tous les affres de celles-ci dans le personnage mutilé et en fuite de Wang To (Liu Cya). C’est à ses côtés que le duo d’enquêteurs Will Ren (Mason Lee) et Cham Lau (Lam Ka Tung) évoluent. Le premier est nouveau dans le coin, avec une approche théorique qui peut freiner le zèle de son collègue, se comportant comme un chien qui ne fait confiance qu’à son flair. La polarité de ces êtres les confronte alors à eux-mêmes, en plus d’un assassin qui agit méthodiquement et à la barbe de tous. Ce meurtrier se fond ainsi dans le décor, avec toute la crasse et les ordures ménagères qu’il traine et qu’il émiette derrière lui. Ce qui est d’ailleurs symptomatique de la surconsommation, qui déborde jusque sur les trottoirs ou les bureaux, et cela influe également sur le boulot des forces de l’ordre, qui doivent faire le tri parmi leurs déchets avant de pouvoir mettre la main sur des indices.

Larmes blanches

Quelque part entre l’expressionnisme, voire le genre gothique, d’Akira Kurosawa et celui de Ridley Scott, notamment avec Blade Runner, le spectateur est plongé en apnée dans une ville, où aucune divinité ou prière ne peut sauver l’âme des nombreuses victimes anonymes. Soi Cheang et son directeur artistique, Cheng Siu Keung, ont intelligemment fait le choix de multiplier les plans zénithaux qui nous montrent les impasses que rencontre chaque personnage. Et dans un angle plus intime, Cham Lau n’est définitivement pas prêt à tourner la page sur un drame antérieur, tandis que le nouveau responsable Will Ren n’a que la douleur à sa molaire pour retenir sa fougue, ses coups et son sens de la justice. C’est ce qui va cruellement faire défaut à la trajectoire imprévisible de Wang To, qui cavale entre les représailles musclées des enquêteurs et celles de la rue, qui lui rendent suffisamment de coups pour la briser pour de bon.

L’intrigue avance avec malice et déploie toute sa tension dans des séquences qui flirtent trop près avec la mort. Il ne reste que cette souffrance sans fin à traiter. Sans fin, comme cette pluie qui s’applique à couvrir les hurlements de désespoir et à nettoyer la ville du sang de ces victimes. L’humanité est alors remise en question à travers la haine et la violence qu’elle dégage et qu’elle renouvelle en permanence. Bien heureusement, on tentera de trouver un peu de lumière dans les ténèbres, mais à quel prix ?

Le film noir de Soi Cheang hausse le ton, ose la provocation et parvient à conjuguer les deux dans un geste rare, où les martyrs continuent d’encaisser les coups. Nerveux jusqu’au bout du suspense, Limbo surprend par son étonnante radicalité et sans réinventer la poudre, il fait bon usage du noir et blanc qui plonge les personnages dans une spirale de violence et de rédemption. Une œuvre sensationnelle qui noie les larmes et le sang dans le même entonnoir de souffrance. À découvrir au plus vite !

Bande-annonce : Limbo

Fiche technique : Limbo

Titre original : Zhì Chǐ
Réalisation : Soi Cheang
Scénario : Kin-Yee Au, Shum Kwan-sin
Photographie : Cheng Siu-Keung
Musique : Kenji Kawai
Montage : David Richardson
Décors : Kwok-Keung Mak
Costumes : Kar Yan Yip, Bruce Yu
Production : Wilson Yip, Paco Wong
Pays de production : Hong-Kong, Chine
Distribution France : Kinovista
Durée : 1h58
Genre : Thriller, Policier, Drame
Date de sortie : 12 juillet 2023

Limbo : la valse des damnés
Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.