Mississippi Burning (1988) d’Alan Parker : l’Amérique déchirée

En habitué des sujets difficiles, le Britannique Alan Parker se lança en 1988 dans un projet traitant d’une période ô combien sensible – et toujours d’actualité – de l’histoire américaine : la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains. Le résultat est un thriller nerveux relatant un fait divers authentique survenu dans le Mississippi ségrégationniste de 1964. Remarquablement mis en scène et porté par un casting impeccable dominé par le duo Gene Hackman-Willem Dafoe, Mississippi Burning jette un regard glaçant, quoique parfois excessif, sur une réalité que l’Amérique parvient difficilement à affronter. Paradoxalement, le film fut décrié par des acteurs des deux bords – défenseurs et adversaires des droits civils des Afro-Américains. Que cette polémique n’empêche pas de profiter de cette œuvre solide, présentée aujourd’hui par L’Atelier d’Images dans une nouvelle édition très réussie. 

Mississippi Burning est basé sur un fait divers retentissant qui porte le même nom, aujourd’hui quelque peu oublié car survenu à une époque qui ne fut pas épargnée par les événements tragiques. En 1964, en plein mouvement américain des droits civiques, trois jeunes activistes disparaissent dans le Mississippi, alors qu’ils tentaient, dans le cadre de la campagne Freedom Summer, de convaincre les Afro-Américains de l’Etat du sud de s’enregistrer pour voter, ce qu’ils étaient (fortement) découragés de faire par les autorités ségrégationnistes depuis la fin du XIXe siècle. Les corps des trois hommes ne seront trouvés que plusieurs semaines plus tard, dans le cadre d’une investigation d’envergure menée par le FBI, qui fut aidé par un mystérieux indic. L’affaire fit grand bruit lorsqu’il apparut clairement que divers membres du Ku Klux Klan local étaient impliqués, parmi lesquels le shérif et le shérif adjoint du comté ainsi qu’un prêtre (!) Il est à noter qu’à l’époque, seules sept personnes furent condamnées à des peines de prison relativement clémentes compte tenu de la gravité des faits, mais l’impact du film d’Alan Parker fut tel qu’un journaliste, Jerry Mitchell, relança l’affaire au début des années 2000. En 2005, quarante ans après les faits, un homme fut enfin condamné à 60 ans de prison pour le triple homicide.

En 1988, ce sujet brûlant faisait l’objet d’un scénario signé Chris Gerolmo dont Hollywood, même plus de vingt ans après les faits, ne voulait pas car trop sensible. Les plus politisés Orion Pictures acceptèrent en revanche avec enthousiasme de distribuer le film, qu’ils confièrent au Britannique Alan Parker, qui venait de tourner l’excellent Angel Heart. Parker, disparu il y a trois ans, était une forte tête qui appréciait les sujets difficiles – il récidivera d’ailleurs dès 1990 avec un autre opus s’attaquant à une page sombre de l’histoire américaine, Bienvenue au Paradis, qui traite du sort réservé aux Nippo-Américains après la déclaration de guerre de décembre 1941. C’est Gene Hackman, une autre forte tête, qui fut engagée pour interpréter le rôle principal de Rupert Anderson, un ancien shérif du Mississippi venu assister l’agent Alan Ward, responsable de l’enquête mais plus jeune qu’Anderson et ignorant les réalités locales. Le casting est un des atouts majeurs du film. On aurait tort d’oublier l’immense comédien que fut Hackman, qui s’est retiré du métier en 2004 et poursuit depuis lors une carrière de romancier. Il est parfait dans le rôle d’un policier honnête mais souffrant d’un conflit d’allégeance et prêt à user de méthodes musclées pour que justice soit faite. Le jeu physique et naturel de Hackman lui permet de s’adapter à toutes les scènes, qu’il s’agisse d’une bastonnade, d’une réaction de frustration devant les méthodes plus réglementaires de Ward ou des scènes d’amour, particulièrement subtiles. Ses partenaires à l’écran sont eux aussi brillants, de Willem Dafoe (qui venait de tourner deux autres films controversés, Platoon et La Dernière Tentation du Christ) dans le rôle de Ward, à la formidable Frances McDormand qui trouve ici son premier rôle important, en passant par tous les rôles secondaires tenus par des comédiens plus convaincants les uns que les autres (Brad Dourif, Michael Rooker, R. Lee Ermey, Stephen Tobolowsky…). D’ailleurs, Mississippi Burning fait partie de ces films où il est parfois difficile de distinguer les rôles principaux des rôles secondaires, tant ces derniers sont bien écrits et incarnés avec talent.

La mise en scène d’Alan Parker, qui n’avait à l’époque déjà plus rien à prouver, ne souffre d’aucun défaut, bien aidée par un travail préparatoire minutieux (notamment le choix des lieux de tournage ainsi qu’une réécriture du script de Gerolmo). Il s’entoura par ailleurs d’une équipe technique familière et talentueuse, parmi laquelle le chef opérateur Peter Biziou, qui remporta un Oscar pour ce film. Le mérite de Mississippi Burning est qu’il peut s’apprécier avant tout comme un thriller efficace, au rythme parfaitement équilibré entre moments de bravoure et séquences en retenue, brillamment interprété et mis en images. En ce qui concerne le fond historique, il faut admettre que Parker a parfois la main lourde, notamment dans la représentation d’un Sud ultra-raciste peuplé de bouseux caractérisés essentiellement par leur amour de la violence et leur haine atavique vis-à-vis des Noirs. Le cinéaste britannique admet lui-même qu’il ne connaissait pas grand-chose au sujet du combat pour les droits civiques aux États-Unis et, même s’il s’est lancé dans un travail d’investigation important avant de se lancer dans le projet, il n’évite pas certains clichés ou lourdeurs dans la représentation d’un sujet complexe et plus subtil qu’on ne l’explique souvent. Ironiquement, le film suscita d’ailleurs une vive polémique à sa sortie, non seulement de la part des adversaires des droits civiques, mais également de la communauté afro-américaine, qui lui reprocha notamment de représenter une injustice causée par des Blancs… rectifiée par un duo de héros blancs. Preuve s’il en est que, lorsqu’on traite de ce sujet, il est décidément compliqué de se positionner de manière « relativement » neutre (entendons-nous, le film prend clairement position en faveur de la population noire), sans se complaire dans un manichéisme qui n’admet aucune nuance. Mississippi Burning fut également critiqué pour son travestissement de certains faits historiques, ce qui constitue une accusation quelque peu injuste puisque le film ne prétend qu’être un thriller basé sur des faits authentiques, non un documentaire.

SUPPLÉMENTS

Hormis la belle copie du film que constitue ce nouveau master en HD édité par L’Atelier d’Images, plusieurs suppléments intéressants sont inclus. On peut même dire que voici un exemple assez rare d’édition « 0 remplissage », ce dont on ne peut que se réjouir ! Deux interviews d’Alan Parker, de 9 min et 20 min respectivement, permettent d’en savoir plus sur les motivations du cinéaste, la genèse du projet, le casting ou encore ses méthodes de travail. On saluera la franchise rare de Parker lorsqu’il évoque le système hollywoodien (qu’il ne porte visiblement pas dans son cœur) ou dans son interprétation de la mauvaise réception du film. Le metteur en scène britannique loue également le travail de ses comédiens, en particulier Gene Hackman malgré le caractère parfois difficile du comédien américain. Parker avoue même avoir eu franchement peur lors d’un désaccord avec l’acteur, ce dernier étant physiquement très imposant ! Ces deux entretiens sont complétés par ceux de l’acteur Willem Dafoe et du scénariste originel Chris Gerolmo, eux aussi très intéressants. Enfin, le spectateur a droit à un court making of permettant notamment d’entendre Gene Hackman – dont les interviews sont rares – évoquer le film lors de son tournage, ainsi qu’à la traditionnelle bande-annonce. Bref, à part l’ajout éventuel d’une analyse d’un expert qui aurait permis d’avoir un avis extérieur sur le film, voici une édition sérieuse et joliment réalisée, qui ravira tant les fans du film que ceux qui le découvrent pour la première fois.

Synopsis : 1964. Trois militants d’un comité de défense des droits civiques disparaissent mystérieusement dans l’État du Mississippi. Deux agents du FBI, Ward et Anderson, aux méthodes opposées mais complémentaires sont chargés de l’enquête. Très vite leurs investigations dérangent et des violences sur fond de racisme éclatent alors dans cette ville où le Ku Klux Klan attise les haines et la violence… 

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Interview d’Alan Parker par Jean-Pierre Lavoignat et Christophe D’Yvoire
  • Making of
  • Interviews de Alan Parker, Willem Dafoe et Chris Gerolmo
  • Bande-annonce

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4.5

Festival

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