Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, Morte Cucina du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d’exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d’intentions que de tranchant.

La cuisine est seul langage que Sao maîtrise vraiment. Il ne passe pas par la parole, ni le regard ou même le corps, mais par les épices, les bouillons et les sauces longuement mijotées. Pen-ek Ratanaruang installe progressivement cette femme derrière ses fourneaux comme on déplace un personnage vers son exil intérieur. Elle nourrit les autres sans jamais se nourrir elle-même. Elle donne sans recevoir. Elle contrôle sans jouir. La vie des plats parle pour elle et c’est peut-être la seule chose que le film dit avec une vraie netteté.

Car Sao porte bien plus qu’un tablier. Originaire d’une communauté musulmane du Sud thaïlandais, une réalité culturelle que le film met en lumière sans appuyer. Elle a été chassée des siens pour ne pas avoir pu honorer un mariage en préservant sa virginité. La cause : un viol commis dans son adolescence, qu’elle a tu. Une double violence, donc. Celle du corps d’abord, puis celle de la communauté qui rejette sans entendre sa souffrance. C’est à partir de cette blessure fondatrice, des années plus tard, lorsque Sao reconnaît instantanément son agresseur dans la salle du restaurant où elle sert, que le film bascule vers un territoire autrement plus stimulant. Celui d’une emprise malsaine où, plutôt que de se retourner vers la violence directe, elle choisit de cuisiner sa vengeance à feu doux, tissant autour de Korn un lien aussi trouble que prémédité.

Les petits plats sans les grands

Pen-ek convoque alors Christopher Doyle pour signer la photographie, et on comprend l’ambition, à savoir retrouver cette sensualité trouble qui unissait déjà les deux hommes sur Last Life in the Universe, vingt ans plus tôt. Par endroits, la magie opère. La nourriture thaïlandaise — relevée, complexe, toujours à la lisière du sucré et du salé — devient sous l’objectif de Doyle un vecteur d’émotion à part entière, presque érotique dans sa façon d’exhiber textures et couleurs. On pense à La Passion de Dodin Bouffant, à Pig aussi, ces films où cuisiner, c’est aimer, souffrir, se souvenir. Mais cette sensualité ne s’applique qu’aux plats. Sitôt qu’il s’agit des visages, des corps, des paysages et des silences entre les personnages, la photographie redevient froide, distante, presque indifférente.

C’est là que le bât blesse sérieusement. La mise en scène de Pen-ek, volontiers contemplative et elliptique, tourne véritablement en rond dans sa seconde partie. Le film s’embourbe dans une atmosphère tout en intériorité, cultivant le mystère et l’ambiguïté du rapport de force entre Sao et Korn jusqu’à l’épuisement. Ce qui pouvait passer pour de la retenue devient de l’inertie. Le récit de vengeance appelle une tension que la mise en scène refuse obstinément de construire, laissant l’œuvre muette là où elle devrait mordre.

Bella Boonsang porte cependant tout ça avec une grâce magnétique. Son regard raconte le traumatisme sans le déclamer et sa posture raconte la force sans la revendiquer. Mais même elle ne peut pas toujours compenser ce que la mise en scène lui refuse cette tendresse qu’elle veut laisser paraître n’affleure qu’à de rares moments, comme si la caméra ne savait pas comment l’approcher sans la trahir.

Morte Cucina est donc un film à deux vitesses, celui qu’on aurait voulu voir, et celui qu’on a vu. Il y a là une belle matière, des intuitions fortes, un sous-texte culturel rare et une actrice capable de tout porter. Mais Pen-ek, comme son héroïne, semble retenir quelque chose d’essentiel. Il mijote longuement, avec soin, des promesses qu’il ne tient pas tout à fait. On repart le ventre à moitié plein et c’est peut-être la plus douce des frustrations.

Ce film est présenté en compétition Sang Neuf à Reims Polar 2026.

Morte Cucina – extrait

Morte Cucina – fiche technique

Titre original : ครัวสาว
Réalisation : Pen-ek Ratanaruang
Scénario : Pen-Ek Ratanaruang, Kongdej Jaturanrasamee
Interprètes : Bella Boonsang, Kris Srepoomseth, Nopachai Chaiyanam, Supinun Chotiphiphatwanich, Asano Tadanobu
Photographie : Christopher Doyle
Montage : Pattamanadda Yukol
Musique : Vichaya Vatanasapt
Son : Akritchalerm Kalayanamitr
Production : Soros Sukhum, Freddie Yeo Soo Teck, Stefano Centini, Alexandra Hoesdorff, Désirée Nosbusch
Sociétés de production : 185 Films
Pays de production : Thaïlande, France, Luxembourg, Singapour, Taïwan
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h36
Genre : Thriller

 

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.