Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour Indomptables, polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d’une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, Mi Amor. Le contraste est cruel, d’autant plus piquant que Nicloux n’est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà… une disparition de jeune femme.

Il faut tout de même lui reconnaître une vraie cohérence de départ. Utiliser la Grande Canarie comme double décor, d’abord le paradis fabriqué des touristes, puis, peu à peu, les coulisses d’un territoire autrement inquiétant, comme des couloirs souterrains obscurs, zoos de caïmans, transactions douteuses dans les night-clubs et dérives sectaires autour du Roque Nublo. Nicloux a un œil pour y mettre du vernis dans ces espaces ouverts, donnant par moments une texture visuelle réellement troublante. Pom Klementieff, revenue à l’Europe après une décennie hollywoodienne (Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3, Mission: Impossible – The Final Reckoning, Superman), porte le film avec une énergie tendue et physique assez impressionnante. Benoît Magimel, lui, impose sa présence magnétique et fragile dans chaque scène, ce mélange de charisme et de timidité qui fait qu’on ne sait jamais s’il est ange ou prédateur. Sur papier, et même à l’écran pendant quelques séquences, ça fonctionne.

Le problème, c’est que Nicloux a décidé de tout recouvrir. La musique d’Irène Drésel et Sizo Del Givry — composée avant même le tournage et, aux dires du réalisateur lui-même, devenue un « organe vampirisant » du film — sature le récit de bout en bout, 1h55 sans quasi aucune respiration. On comprend l’ambition hypnotique : faire de la techno le pouls intérieur de Romy, son état mental mis en fréquence. Mais là où Óliver Laxe, dans Sirāt, parvenait à rendre la musique électronique spirituelle. Chaque battement portant quelque chose sur la solitude, le deuil, la fin du monde. Ici elle ne fait qu’imiter la tension au lieu de la créer. Elle simule un rythme là où le récit n’en a pas. C’est le symptôme d’un film qui ne fait pas tout à fait confiance à sa propre matière.

Une affaire sciée

Et pour cause. La structure narrative est trouée de partout. Le cinéaste ouvre sur un flash-forward où Romy témoigne des événements que le film va ensuite raconter. Décision fatale. On ne se demande plus si elle va s’en sortir, car on l’évince dès la première séquence. On regardera dès lors Romy traverser hôtels, boîtes de nuit et ruelles sans jamais vraiment s’inquiéter pour elle. Le montage accumule aussi les champ-contrechamp en gros plans sur des visages, procédé qui peut fonctionner quand la situation dramatique est claire, mais qui ici force le spectateur à décrypter des regards dans le vide. Puis des éléments s’empilent sans nécessité réelle, notamment sur les déboires sentimentaux de jeunesse de Romy, la mère malade évoquée puis laissée en suspens, et d’autres problèmes qui surgissent trop brusquement pour s’articuler.

Mi Amor est le film d’un cinéaste qui a eu une sensation forte et qui a construit autour. Ce n’est pas pour autant une trahison totale de ce que Nicloux sait faire. Les Confins du monde tenait sur cette même idée d’un territoire qui dévore ses personnages, et Dans la peau de Blanche Houellebecq avait cette façon de faire tourner le malaise à bas régime. Mais une forme aussi envahissante finit ici par annuler ce qu’elle prétend exalter. La musique bombarde, le montage s’épuise, et l’émotion — celle d’une femme qui perd pied dans un paradis corrompu — reste obstinément hors d’atteinte.

Mi Amor ne sera pas le film qui réconciliera les sceptiques avec Nicloux. Il y a trop de bonnes intentions sabotées, trop d’outils formels brandis comme des solutions là où ils creusent des problèmes. Reste un film à éclats, avec deux acteurs en centre de gravité qui se battent jusqu’au bout — et le sentiment tenace d’une occasion manquée.

Ce film est présenté en compétition à Reims Polar 2026.

Mi Amor – bande-annonce

Mi Amor – fiche technique

Réalisation : Guillaume Nicloux
Scénario : Guillaume Nicloux (avec la collaboration de Nathalie Leuthreau)
Interprètes : Pom Klementieff, Benoît Magimel, Astrid Bergès-Frisbey, Freya Mavor, Anaël Snoek, Elina Löwensohn
Photographie : Romain Fisson-Edeline
Direction artistique : Olivier Radot
Montage : Guy Lecorne
Costumes : Anaïs Romand
Casting : Brigitte Moidon
Mise en scène : Aurélien Fauchet
Musique : Irène Drésel, Sizo Ddel Givry
Son : Olivier Dô Huu, Quentin Avrillon, Thomas Desjonquères, Julien Gerber
Producteurs : François Kraus et Denis Pineau-Valencienne
Producteurs associés : Jean Labadie, Alice Labadie
Société de production : Les Films du Kiosque
Pays de production : France
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 1h55
Genre : Thriller
Date de sortie : 6 mai 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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