Sirāt : l’odyssée des damnés

Prix du jury au Festival de Cannes 2025, Oliver Laxe prolonge son cinéma de l’épreuve et de la foi dans un road-trip halluciné au cœur du désert. Entre communauté de teufeurs, deuil intime et bascule métaphysique, Sirāt interroge l’errance contemporaine dans un monde vidé de repères. Une expérience sensorielle radicale, portée par les corps, la musique et un monde au bord de l’effondrement.

Pas de DJ, pas d’artistes, seulement des blocs massifs d’enceintes empilés à même le sol. L’ouverture de Sirāt introduit d’emblée un personnage clé du film : la musique. Les basses saturent l’espace, envahissent l’image et les corps, et installent une ambiance électronique brute où se rassemblent des teufeurs venus ressentir la vie autant que la célébrer. Cette séquence inaugurale pose les fondations d’un voyage sensoriel et spirituel, inscrit dans un contexte politique volontairement flou, presque hors-champ, où les tensions du monde semblent pousser les individus à se reconnecter aux autres — et à eux-mêmes — par un langage du corps qui ne ment jamais.

Danser au bord du gouffre

La techno, teintée d’un souffle tribal, transforme les paysages désertiques en un immense dancefloor à ciel ouvert. Chacun y est libre de venir exprimer ses émotions, d’exposer ses blessures physiques comme intérieures. L’exposition du film travaille cet univers avec une radicalité sonore assumée : la musique de Kangding Ray, omniprésente, apporte des nuances, de l’énergie et une pulsation vitale à ce qui va progressivement se jouer à l’écran. Oliver Laxe capte avec justesse l’essence même de ces teufeurs : des êtres traversés par une fragilité profonde et une fureur de survivre qui transparaît dans leurs gestes. Sous un soleil écrasant, leurs corps épuisés expriment une intranquillité constante, oscillant au rythme des beats, comme retenus entre abandon et résistance.

Au milieu de cette communauté en transe, qui semble fuir la douleur dans un état de communion réparatrice, apparaissent Luis (incarné par un incroyable Sergi López) et son fils Estéban. Étrangers à l’univers des rave parties, ils laissent néanmoins transparaître une détresse tout aussi palpable. À la recherche d’une proche disparue, ils sillonnent les terres désolées du Maroc dans l’espoir de combler une absence. C’est là que se dessine l’enjeu spirituel central du film : un voyage sans retour, sans échappatoire, une traversée des limbes du désert et de la foi, à l’image d’un monde qui touche à sa fin et aspire peu à peu les derniers espoirs de ses protagonistes.

Le duo père-fils rejoint rapidement un groupe de voyageurs, presque prisonniers du désert, engagés dans une errance sans destination claire, suspendus dans une attente perpétuelle. Sans jamais juger cette communauté de teufeurs, Oliver Laxe parvient à nous immerger dans un esprit de cohésion sincère, profondément humain. Sa mise en scène et son écriture privilégient l’impact émotionnel et sensoriel des images, laissant les corps, les paysages et les sons parler d’eux-mêmes. Entre culture de la fête, authenticité brute des participants et traversée périlleuse d’un environnement rocailleux, Sirāt déploie un véritable récit sensoriel. En filigrane, le film ne s’interroge pas tant sur ce que la vie refuse de donner lorsqu’on cherche quelque chose, mais sur ce dont on a réellement besoin pour continuer à avancer.

La mémoire du désert

Le premier segment du film, proche de l’épreuve physique, évoque les récits d’aventure et de survie tels que Le Salaire de la peur ou Le Convoi de la peur. On y suit un convoi lancé vers l’inconnu, sans cap précis, avec un danger diffus qui semble constamment les talonner. Cette menace finit par se matérialiser sous la forme d’une angoisse sourde et d’un deuil brutal, provoquant une bascule narrative qui change radicalement le ton du film.

À partir de là, Sirāt s’enfonce dans une dimension plus existentielle et spirituelle, jusqu’à atteindre un niveau de lâcher-prise rare, aussi percutant que mémorable. Les personnages rapetissent face à l’immensité du paysage, qui gagne progressivement en importance et se transforme en un no man’s land, proche d’un purgatoire. La question de la vie et de la mort devient alors un enjeu aussi bien pour les protagonistes que pour le spectateur, invité à une réflexion intime, presque silencieuse. Le film s’inscrit dans une lignée d’œuvres immersives et sensorielles, rappelant notamment Résurrection dans sa capacité à absorber celui qui regarde. Ici, il devient nécessaire de mettre l’analyse en retrait pour pleinement entrer en phase avec ces prisonniers du désert, ces damnés, témoins d’un monde qui s’effondre.

Cette dimension spirituelle n’est pas sans rappeler les films précédents d’Oliver Laxe, en particulier Mimosas, la voie de l’Atlas. Déjà, le désert y était un espace de foi, d’épreuve et de révélation, où la marche devenait une quête intérieure autant qu’un déplacement géographique. Sirāt apparaît alors comme une extension contemporaine de ces obsessions : la montagne laisse place au désert, la caravane au convoi de ravers, mais la question demeure la même — comment croire, comment avancer, dans un monde vidé de repères ?

Rien ne nous prépare réellement à une œuvre aussi contemplative, métaphysique et introspective. Sirāt réussit pourtant à nous embarquer dans un monde parallèle, où l’on communie intimement avec les personnages et, presque, avec les autres spectateurs. Une poésie s’en dégage, qui se vit plus qu’elle ne s’intellectualise au premier regard.

Ainsi, le road-movie devient dans Sirāt une expérience à la fois sensorielle et spirituelle, une véritable claque cinématographique qui suggère que la liberté contemporaine ressemble de plus en plus à un purgatoire. Le vide traversé par les personnages, en quête de sens, agit comme le miroir exact de leur espace mental : un territoire nu, instable, où l’errance physique révèle une désorientation intérieure plus profonde. Le film interroge frontalement le doute et la foi, non comme des réponses, mais comme des tensions irréconciliables dans un monde au bord du gouffre. Cette quête s’enveloppe d’une ambiance sonore puissante, où les protagonistes tentent d’étouffer le silence et la solitude en s’abandonnant à la musique, comme si le rythme et la transe pouvaient, ne serait-ce qu’un instant, combler l’abîme — sans jamais réellement le faire disparaître.

Une œuvre unique, radicale et bouleversante sur « la fin du monde », à découvrir dès le 23 janvier 2026 en DVD / Blu-ray.

Bonus

Les suppléments prolongent intelligemment l’expérience sensorielle et spirituelle du film. Oliver Laxe y revient sur ses intentions, nourries par sa propre immersion dans l’euphorie de la danse et de la musique techno, et sur son désir de faire de Sirāt un récit traversé par le réel. Les conditions de tournage dans le désert marocain, aussi éprouvantes que formatrices, révèlent la volonté du cinéaste de capter l’authenticité des teufeurs, jusqu’à la mise en place d’une véritable rave party de plusieurs jours.

L’acteur principal Sergi López évoque quant à lui avec humilité la manière dont il a abordé son personnage et ce que ce tournage, parfois extrême, lui a permis de découvrir. À travers anecdotes et retours d’expérience, l’ensemble de l’équipe éclaire autant le regard porté par Laxe sur Sirāt qu’elle met en avant l’esprit collectif et la culture des teufeurs. Ces bonus font ainsi émerger une dimension essentielle du film : celle d’une aventure profondément humaine et collective, où l’expérience partagée devient le véritable moteur du récit.

Sirāt – bande-annonce

Sirāt – fiche technique

Réalisation : Oliver Laxe
Scénario : Santiago Fillol, Oliver Laxe
Interprètes : Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Richard Bellamy, Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Tonin Janvier, Jade Oukid
Photographie : Mauro Herce
Décors : Laia Ateca
Costumes : Nadia Acimi
Montage : Cristóbal Fernández
Son : Amanda Villavieja, Laia Casanovas
Effets spéciaux : Lluís Rivera, Pep Claret & Benjamin Ageorges
Musique : Kangding Ray
Producteurs Espagne : Esther García, Agustin Almodovar, Pedro Almodovar, Xavi Font, Oliver Laxe, Domingo Corral, Oriol Maymó
Producteurs France : Mani Mortazavi, Andrea Queralt
Sociétés de production : Filmes da Ermida, El Deseo, Uri Films, 4A4 Productions
Pays de production : Espagne, France
Société de distribution France : Pyramide Distribution
Éditeur : Pyramide Video
Durée : 1h55
Genre : Drame
Date de sortie : 10 septembre 2025

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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