La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel. Leur restauration 2K rend hommage à la maestria visuelle et au génie de la mise en scène de Lang, tandis que les passionnants suppléments enrichissent encore davantage le plaisir du cinéphile.

Trois opus entre 1922 et 1960

En 1922, Fritz Lang est déjà – aux côtés de Robert Wiene, Ernst Lubitsch et F. W. Murnau – une figure importante du cinéma allemand, grâce au succès du diptyque des Araignées (Die Spinnen ; 1919-1920) et, surtout, des Trois Lumières (Der müde Tod, 1921), un des premiers films expressionnistes. Associé à la romancière Thea von Harbou depuis 1920 (elle a coécrit trois de ses films), il l’épouse en 1922 et c’est ensuite elle seule qui adapte cette même année Docteur Mabuse, le Joueur (Dr Mabuse, der Spieler), un roman publié l’année précédente par l’écrivain luxembourgeois Norbert Jacques. Le docteur Mabuse appartient à ces génies du crime dont l’époque raffole. Il partage ainsi plusieurs caractéristiques avec Fu Manchu (crée par Sax Rohmer en 1912), le professeur Moriarty (crée par Arthur Conan Doyle et apparu dès 1893) ou encore Fantômas (Pierre Souvestre et Marcel Allain, 1911) : manipulateur, complotiste, insaisissable car changeant constamment d’identité, « cerveau » agissant à travers un réseau secret. Ce personnage, ainsi que le récit de Norbert Jacques, ne pouvaient que plaire à Lang, lui qui dans les Araignées avait déjà abordé le sujet d’une mystérieuse organisation tentaculaire. De cette dernière œuvre, Lang reprend aussi la structure en deux parties, Docteur Mabuse étant scindé en Le Joueur et Inferno, pour une durée totale de près de cinq heures de métrage.

Empruntant encore partiellement à l’expressionnisme allemand et véritable précurseur du film noir, voire du thriller paranoïaque, Docteur Mabuse est indiscutablement un chef-d’œuvre. La mise en scène virtuose de Lang (les jeux de lumière, les décors et les compositions complexes comprenant de nombreux personnages), l’écriture de von Harbou (il s’agit d’un film muet particulièrement « bavard », et l’intrigue est d’une délicieuse complexité) et les personnages mémorables campés par des comédiens de talent, en font un jalon capital du cinéma des années 1920. Rudolf Klein-Rogge excelle dans le rôle d’un Mabuse aux multiples visages et aux projets mégalomanes – pas toujours très clairs, d’ailleurs. On ne compte plus les séquences magistrales et particulièrement modernes, notamment les nombreux effets de montage traduisant les visions des personnages et la manipulation mentale du génie du crime, ou la longue fusillade finale.

Onze ans plus tard, le duo Lang-von Harbou remet le couvert avec Le Testament du docteur Mabuse (Das Testament des Dr. Mabuse), mais évite pourtant soigneusement la redite en opérant un astucieux glissement du corps à l’idée. En effet, le manipulateur polymorphe, devenu fou à la fin du film précédent, continue ici à commander les esprits à distance, avant que ses projets machiavéliques ne survivent à sa mort physique. Avec ce film au scénario encore plus riche que son prédécesseur, Lang réussit avec brio son passage au cinéma parlant, explorant le son comme outil dramatique (les ordres transmis à distance, la voix derrière le rideau, le téléphone, etc.), comme s’il mettait les dernières avancées technologiques de son art au service du fameux docteur et ses desseins sinistres. Devenu l’arme d’un pouvoir invisible, le son anticipe un monde où l’autorité manipule sans être vue. Il n’est dès lors pas étonnant que Le Testament du docteur Mabuse  est souvent considéré comme le film le plus politique du cinéaste allemand – cf. infra.

Après avoir refusé les avances de Goebbels et fui l’Allemagne nazie (où von Harbou, dont il s’était déjà séparé, demeurera et collaborera avec le régime), Fritz Lang s’exile à Paris (où il réalise Liliom en 1934), puis imite ses collègues allemands ou autrichiens (n’oublions pas qu’il est lui-même autrichien de naissance) Murnau, Lubitsch, von Sternberg ou von Stroheim en traversant l’Atlantique pour y débuter une féconde carrière hollywoodienne. Il ne revient en Allemagne (RFA) que bien après la guerre, en 1956, où il tourne ses trois derniers films sous la houlette du producteur Artur Brauner, le patron de CCC Filmkunst. Après le diptyque exotique et en couleurs Le Tigre du Bengale et Le Tombeau hindou, adapté de romans de Thea von Harbou (décédée en 1954), Brauner parvient à imposer à Lang un projet nettement moins onéreux : une troisième incursion dans l’univers du docteur Mabuse. Ce sera Le Diabolique Docteur Mabuse (Die 1000 Augen des Dr. Mabuse), sorti en 1960. La logique est – déjà ! – celle de la franchise, Lang et son coscénariste Heinz Oskar Wuttig plaçant le personnage de Mabuse dans un récit qui ne doit absolument rien à Norbert Jacques (qui a vendu les droits d’exploitation du personnage), puisqu’il adapte un roman originellement écrit en espéranto par l’écrivain Jean Forge en 1931. Dans ce film sec, abstrait et crépusculaire, hanté par l’idée que le mal change seulement de forme, le réalisateur transforme définitivement son personnage en une « idée », désormais reprise par d’autres cerveaux criminels. Le cadre de l’intrigue s’est resserré afin de traduire la fascination de l’époque pour les technologies et l’observation généralisée – dans un hôtel truffé de caméras et de micros, un Mabuse 2.0 manipule tout le monde dans l’espoir de matérialiser ses fantasmes d’un empire du mal.

Le Diabolique Docteur Mabuse est le dernier film de Fritz Lang, son succès mitigé étant suivi de l’impossibilité de réaliser plusieurs projets. Devenu quasiment aveugle (sa vue était déjà très détériorée lors du tournage du dernier Mabuse), Lang met un terme à sa carrière de réalisateur, épouse Lily Latté à 1971 (après trente années de vie conjugale), puis décède cinq ans plus tard, à l’âge de 85 ans. Sa créature cinématographique ne s’éteint cependant pas avec lui, loin s’en faut. Le Docteur Mabuse sera ainsi encore exploité par CCC Filmkunst à six reprises entre 1962 et 1972, confié à des cinéastes aussi divers que Harald Reinl et Jesús Franco (!), avec des fortunes diverses… Le personnage réapparaîtra encore ultérieurement, notamment dans Docteur M signé Claude Chabrol, en 1990. Devenu davantage un concept qu’un personnage bien précis, gageons que le diabolique docteur n’a pas encore dit son dernier mot au cinéma…

Ein Bild der Zeit

Au-delà du plaisir que procure la (re)découverte de chacun de ces films, l’intérêt de voir cette trilogie réunie dans un même coffret permet de jeter des ponts entre des œuvres pourtant très différentes. Il est ainsi fascinant de constater à quel point chaque film est le reflet de son époque – une ambition clairement affichée par Lang dès le premier opus, sous-titré « Une image de notre temps » (Ein Bild der Zeit). Docteur Mabuse le joueur sort en 1922, c’est-à-dire dans la période troublée de la République de Weimar, qui s’est constituée dans la douleur et sur les décombres du désastre de la défaite militaire de 1918, la ruine du pays, son humiliation à travers les conditions draconiennes imposées par le traité de Versailles, et les violences révolutionnaires. Le premier volet de la trilogie Mabuse reflète parfaitement le chaos économique et la crise morale de l’Allemagne. Le machiavélique docteur prospère dans une société en crise et dépourvue de repères. Il représente le criminel de l’ère financière, évoluant dans un univers fluide dans lequel les frontières entre la salle de Bourse, les tripots et les salons de la haute bourgeoisie semblent avoir disparu. Par l’hypnose, mais aussi par la manipulation sociale et les drogues, Mabuse transforme cette société malade en un immense terrain de jeu, dans une vision paranoïaque du monde moderne. Plus qu’un criminel, Mabuse est le visage d’une collectivité qui ne croit plus en rien sinon au profit et à la jouissance sans lendemain (ce que reflète bien le terme de « joueur » du titre).

Le Testament du docteur Mabuse est quant à lui le dernier film que réalise Fritz Lang avant de quitter l’Allemagne. Le film est d’ailleurs encore en postproduction lorsque Hitler accède à la fonction de chancelier. Plus qu’une suite au premier opus, le film est une œuvre tournée alors que le pays se trouve au bord de l’abîme. Le personnage de Mabuse y devient d’ailleurs une véritable idéologie du mal, que d’autres peuvent reprendre à leur compte après sa disparition. Interdit par Goebbels à sa sortie, le film a depuis lors souvent été considéré comme une allégorie du nazisme. Si les arguments pour le prouver ne manquent pas, il faut toutefois préciser que Lang lui-même a sans doute exagéré son opposition au nouveau régime après avoir quitté le pays. Tout porte donc à croire que Le Testament du docteur Mabuse reflète l’époque dans laquelle il a été produit, plus qu’il n’est le fruit d’un projet politique – n’oublions d’ailleurs pas que le scénario est tiré de l’œuvre de Norbert Jacques écrite à une époque où le NSDAP était encore insignifiant, et qu’il a été co-signé par Thea von Harbou dont les sympathies pour ce parti sont indéniables. Un autre aspect passionnant du film est son usage de la technologie, qui remplace le simple regard hypnotique de Mabuse comme outil de manipulation.  Ce faisant, Lang établit un lien trouble entre Mabuse et son propre art, le cinéma : tous deux sont des fabriques d’illusion qui permettent d’influencer les masses. Cela paraît une évidence aujourd’hui, mais en 1933 cette idée est encore neuve. Les cinémas allemand et italien, mais aussi américain, ne tarderont pas à s’en emparer pour la perfectionner…

Enfin, Le Diabolique Docteur Mabuse sort en pleine guerre froide, dans une Allemagne une fois de plus brisée, et séparée en deux. Pour Lang, le retour en Europe s’apparente à un désenchantement, ce dont témoigne la noirceur du film. Ce troisième opus s’écarte du film criminel, lorgnant plutôt vers le film d’espionnage ou le thriller paranoïaque, genres qui traduisent bien l’ambiance qui règne dans un pays encore hanté par les fantômes du passé (l’hôtel Luxor, dans lequel se déroule l’essentiel de l’intrigue, a été aménagé par les nazis) et qui est désormais situé sur la ligne de fracture entre deux systèmes politiques, deux visions du monde. La fuite en avant technologique (toutes sortes d’appareils d’enregistrement et de gadgets sont présents dans le film) est engagée, et elle n’a rien de ludique comme c’est par exemple le cas dans les premiers films de la saga Bond. Les outils modernes prouvent au contraire la persistance du mal sous une nouvelle forme, celle de la transformation du réel et de la froide manipulation des hommes et des femmes. Pour Lang, le constat est aussi clair qu’amer : la modernité n’émancipe pas, elle multiplie au contraire les moyens de contrôle. Le message n’a hélas rien perdu de sa pertinence…

Synopsis : 

  • Mabuse, le joueur

Le Docteur Mabuse et son organisation criminelle sont sur le point d’achever leur dernier projet : voler des informations afin de faire des profits énormes à la Bourse. Par la suite, Mabuse assiste déguisé au show des Folies Bergère où Cara Carozza, la vedette du show, lui fournit les informations sur sa prochaine victime, le jeune millionnaire Edgar Hull… 

  • Le Testament du Dr. Mabuse

Le Dr Mabuse dirige, de l’asile psychiatrique où il est interné, un gang de malfaiteurs et le docteur Baum, directeur de l’établissement, grâce à ses pouvoirs hypnotiques. Le commissaire Karl Lohmann et le bandit repenti Kent parviendront-ils à démanteler le réseau ? 

  • Le Diabolique Docteur Mabuse

Le commissaire Kras est informé d’un drame par la vision du docteur Conelius, un informateur de la police aveugle. Sa prémonition avérée, l’enquête mène à la découverte d’une nouvelle arme d’origine américaine, dérobée plusieurs mois avant les faits. La ressemblance avec une affaire étouffée du Troisième Reich fait émerger un nom : Mabuse, un génie maléfique. 

SUPPLEMENTS

Soulignons d’abord les qualités esthétiques de ce très beau coffret proposé par Potemkine Films, ainsi que l’excellente qualité des restaurations visuelle et sonore, particulièrement appréciables dans le cas de Dr. Mabuse, le joueur, chef-d’œuvre qui méritait bien tous les efforts qui ont été déployés pour lui rendre son éclat.

L’éditeur n’a pas non plus manqué l’occasion d’assortir cette magnifique trilogie de suppléments vidéo dignes d’elle. Chaque film est ainsi accompagné d’un commentaire d’environ une demi-heure de Bernard Eisenschitz, historien et critique de cinéma français, grand spécialiste de Fritz Lang. Si le format est académique (les propos du spécialiste sont illustrés de quelques extraits des différents films) et le ton érudit, ces commentaires nous apprennent énormément sur la personnalité et la carrière de Lang, mais aussi de ses collaborateurs (Norbert Jacques et Thea von Harbou, notamment). Eisenschitz contextualise parfaitement les choses et partage pléthore d’informations, mais il propose également un appareil critique des films, à travers plusieurs clés d’interprétation de leurs thèmes principaux. Bref, voici un expert qui maîtrise son sujet sur le bout des ongles !

Dr. Mabuse, le joueur contient un autre bonus, « Les Métamorphoses du Dr Mabuse », un documentaire de Hans Günther Pflaum réalisé en 2004 et d’une durée de près d’une heure. Le format est assez éclectique car plusieurs sujets y sont abordés par des intervenants différents : la composition de la (remarquable) bande-son récente du premier film de la trilogie, la genèse du personnage littéraire du docteur Mabuse, ou encore une analyse des principaux motifs du film, sans qu’il n’y ait de redite par rapport aux interventions de Bernard Eisenschitz dans les autres suppléments. Enfin, sur le disque consacré au Diabolique Docteur Mabuse, on s’éloigne quelque peu du film lui-même, pour aborder les productions de CCC Filmkunst à travers une interview d’Alice Brauner, fille du fondateur Artur Brauner. C’est l’occasion de découvrir le destin méconnu d’une grande maison de production allemande née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi celui du personnage de Mabuse après la mort de Fritz Lang. On chercherait en vain un reproche à faire à ce coffret indispensable pour tous les admirateurs du maître allemand !

Détails des bonus :

  • Mabuse, le joueur
    • Le contexte du film par Bernard Eisenschitz, historien et spécialiste de Fritz Lang
    • Les Métamorphoses du Dr Mabuse, documentaire de Hans Günther Pflaum sur la musique, la création du personnage par Norbert Jacques et les motifs du film
  • Le Testament du Docteur Mabuse
    • Le contexte du film par Bernard Eisenschitz, historien et spécialiste de Fritz Lang
  • Le Diabolique Docteur Mabuse
    • Le contexte du film par Bernard Eisenschitz, historien et spécialiste de Fritz Lang
    • Interview d’Alice Brauner, directrice de CCC Film et fille d’Artur Brauner, fondateur de la société

Note concernant les films

4.5

Note concernant l’édition

5

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