Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

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Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

Une grande fille

Ulya est une enfant hors norme. Trop grande pour son âge, elle vit au sein d’une communauté russe de Vieux-Croyants, isolée au fin fond de l’est de la Lettonie soviétique. Un monde rural sans grande perspective où la norme est de rester dans les normes. Sa taille, son milieu, l’éloignement : tout contribue à la faire vivre à côté des autres. Ses parents sont dépassés, mais se préoccupent de ce qu’elle pourra devenir, de sa place future comme femme. Ulya, elle, ne trouve rien à redire à cette vie rurale qui lui plaît, en compagnie de ses frères et sœurs, de ses vaches, de la nature. Mais le temps passe, et les questions deviennent pressantes.

Avec une taille pareille, le basket apparaît comme une ouverture. À Riga, d’autres jeunes filles et le sport lui-même rendent possible une existence qu’elle pouvait difficilement imaginer jusqu’alors. Une existence qui lui est pénible, loin de tout et de tous, mais dans laquelle ce qui la distinguait au village devient une qualité recherchée, une ressource dont on attend beaucoup. Mais changer de monde ne suffit pas à changer le regard porté sur elle. Elle reste un corps que l’on regarde, une curiosité offerte aux regards des petits et des grands. Kairišs saisit cette ambiguïté : être utile ne signifie pas forcément être à sa place.

La force du film tient au temps qu’il accorde à cet écart. Ulya n’est pas construit comme le récit de l’ascension d’une future grande championne. Il ne suit pas les étapes attendues, les obstacles surmontés, les progrès accomplis, et n’égrène pas ses futures victoires. Ici, ce sont les chemins de traverse qui comptent. C’est l’aventure intérieure de la jeune femme qui intéresse le cinéaste. Le destin exceptionnel de la championne Ouliana Semionova reste presque hors champ. On ne voit que cette grande fille qui cherche encore comment vivre.

Le noir et blanc, magnifiquement contrasté, et le cadrage audacieux font revenir Quand passent les cigognes. Ce n’est pas par coquetterie que l’on cite le film de Kalatozov, mais parce qu’un souvenir de cinéma s’installe dès les premières images. Au détour d’une autre scène surgissent des évocations des Fraises sauvages de Bergman. On pense aux Échos du passé de Mascha Schilinski, qui accumulait des empreintes successives de vies humaines. Ulya a cette sorte de présence-là : une œuvre qui en réveille d’autres, des souvenirs de films qui, comme elle, ont essayé et réussi à transmettre le tumulte intérieur de leurs personnages.

Un temps, le personnage d’Ulya évoque Iya, la grande jeune femme d’Une grande fille de Kantemir Balagov. Même silhouette immense, même étrangeté et même présence silencieuse. Jusqu’au moment où elle ouvre la bouche. La voix d’homme de Kārlis Arnolds Avots, qui l’interprète, déplace tout. Tout d’un coup, le cinéaste nous fait éprouver le trouble des regards qui entourent Ulya. Que cette voix corresponde ou non à celle de la véritable Ouliana importe peu ici : par ce décalage entre ce que l’on voit et ce que l’on entend, Kairišs nous fait sentir combien son apparence peut brouiller la façon dont les autres la perçoivent.

Ce trouble pourrait tenir le personnage à distance. Avots, qui est par ailleurs à l’origine du projet, lui donne au contraire une proximité touchante. Sa retenue laisse en effet apparaître une curiosité pour les autres, le besoin d’être accueillie, aimée. La singularité d’Ulya existe dans l’image et le son ; le jeu de l’acteur peut alors s’attacher aux mouvements plus quotidiens de la protagoniste, et c’est là que le film trouve une grande part de son émotion.

La question de sa place comme jeune femme traverse le film. Que peut souhaiter cette jeune fille lorsque les autres ont déjà décidé pour elle ? Comment découvrir le désir, la tendresse, la possibilité de plaire, sous un regard qui vous désigne comme une exception ? Kairišs explore ces questions avec beaucoup de délicatesse. L’acceptation de soi prend alors une importance que les seules victoires sportives ne sauraient mesurer : peut-être la victoire la plus importante d’Ulya.

Inspiré de la jeunesse d’Ouliana Semionova, Ulya imagine une vie avant la légende. Sa justesse tient à cette attention portée à une jeune personne encore incertaine d’elle-même, qui cherche comment habiter son corps et se réapproprier sa propre existence.

Ulya : Bande-annonce

Ulya : Fiche technique

Titre français : Ulya
Réalisateur : Viesturs Kairišs
Scénario : Kārlis Arnolds Avots, Livia Ulman, Andris Feldmanis
Interprétation : Kārlis Arnolds Avots (Ulya), Chulpan Khamatova (la mère), Aleksas Kazanavičius (le père), Shamil Khamatov (Pavel), Artūrs Krūzkops (Karbergs), Kaspars Dumburs (Pauls Karpovičs), Alise Dzene (Maija), Madara Viļčuka (Ilze), Dārta Cīrule (Maiga)
Photographie : Wojciech Staroń
Montage : Armands Začs
Musique : Marko Veisson, Ramo Teder
Producteur : Guntis Trekteris
Maisons de production : Ego Media, Staroń Film, Allfilm, Tremora
Distribution (France) : Destiny Films
Durée : 102 minutes
Genre : Drame biographique
Date de sortie (France) : 18 novembre 2026
Année : 2026

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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