LAIKA entend jouer dans la cour des (très) grands. Depuis le culte Coraline en 2009, le studio n’a cessé de repousser les limites de l’animation en volume, quitte à en bousculer l’héritage. Là où Aardman cultive un charme organique, LAIKA décuple les possibilités du fait-main avec des visages imprimés en 3D et des décors miniatures prolongés par le numérique. Présenté au Festival Lumière 2026, Wildwood : La Prophétie de la forêt pousse plus que jamais cette ambition démesurée.
Cet énorme projet aura nécessité 16 ans de développement global, dont plus de 4 ans de préparation et d’animation en studio, sans compter l’arrivée d’un légendaire chef opérateur de la prise de vues réelle. La participation de Caleb Deschanel (THX 1138, L’Étoffe des héros, plus récemment L’Œuvre sans auteur) est d’ailleurs une première pour le studio nord-américain. Une approche voulue par Travis Knight (PDG de LAIKA et réalisateur du film) afin de bousculer les méthodes des équipes et d’éclairer ces petits mondes sous un jour plus vrai.
Invité lors de la projection lyonnaise, le chef opérateur est revenu sur la conception de l’Impassable Wilderness, une forêt aux tons automnaux inspirée de Forest Park, à Portland. Deschanel a aussi évoqué le travail de la lumière, qui sculpte les corps comme rarement dans l’animation en volume, jusque dans les costumes brodés, les arbres de papier de soie et de résine.
Synopsis : Prue, une jeune fille courageuse, part à la recherche de son petit frère, enlevé et retenu dans la forêt interdite peuplée de créatures enchantées, d’alliés inattendus et d’adversaires redoutables. Ce qui débute comme une quête intime se transforme rapidement en une aventure spectaculaire aux enjeux colossaux, et c’est le destin de tout un monde caché qui dépend désormais de ses choix.

Wildhood
Par-dessus tout, derrière une débauche de matière et d’artisanat (rien que 728 arbres miniatures et 132 décors répartis sur 117 plateaux de tournage), LAIKA brille par son ancrage local. Installé près de Portland, le studio de Travis Knight n’y puise pas que d’immenses hangars et des réductions fiscales. Il y glane un doux parfum régional dont Wildwood est l’élixir. Déjà, L’Étrange Pouvoir de Norman ancrait son récit dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre. Wildwood s’enracine en Oregon et en fait son royaume. Prue, fille de néo-hippies, emmène son petit frère en pleine ville, là où la culture alternative foisonne, jusqu’à un caméo de Carson Ellis, l’illustratrice des romans originaux, qui arbore une affiche proclamant : « Profitez de l’art fait main avant qu’il ne disparaisse pour de bon. » Toutefois, leur escapade tourne court lorsque des corbeaux enlèvent l’enfant et l’emportent dans le monde magique.
Cette identité façonne l’univers entier, jusque dans sa mythologie. Créé par des artistes qui y vivent, il mêle la contre-culture à la beauté mystique de l’Oregon. Le vrai Pittock Mansion des West Hills y devient, en décor miniature de quatre mètres de largeur, le siège d’un pouvoir façon colonialisme victorien qui écrase les créatures de la forêt. Les romans illustrés (écrits par le chanteur Colin Meloy) transposaient déjà ces lieux iconiques de Portland dans leur forêt enchantée. LAIKA était donc tout indiqué pour adapter cette fresque et lui donner la griffe d’un vieux grimoire animé, sans trahir son souffle épique.
Le poids du monomythe
Car oui, Wildwood est aussi une manière de rebondir après Monsieur Link de Chris Butler, dont la technique irréprochable n’avait pas suffi à sauver un récit classique (méchamment corrigé au box-office domestique). La saga Les Chroniques de Wildwood s’inscrit d’ailleurs dans la structure du monomythe (théorisé par Joseph Campbell), le fameux voyage du héros si cher aux blockbusters hollywoodiens. L’occasion d’explorer un terrain plus ambitieux pour le studio. Hélas, malgré ses personnages attachants et la densité de son royaume, le scénario de Wildwood est boursouflé et peine lui aussi à convaincre. Butler, ici scénariste, délaisse l’identité locale dans son récit à mesure que l’exposition s’installe, préférant travailler une lecture plus sombre et mature, quitte à se débarrasser de personnages par la mort ou leur lâcheté. Si le ton adulte séduit sur le papier, il paraît parfois plus calculé que véritablement vivant.
À trop vouloir soigner la cohérence de l’univers, avec ses trois grandes factions (la Principauté aviaire, le Terrier des coyotes et le Camp des bandits), et à s’attarder sur une foule de détails, le film rend le monomythe visible, moins spontané et quasi mécanique. La profusion de personnages et de sous-intrigues ne laisse aucune place à l’émotion quand disparaissent ceux croisés sur le parcours. Prue a pourtant du caractère. Pragmatique et sceptique, elle refuse l’univers magique et ne croit pas à la morale des contes de fées. Elle passionne, mais ne suffit pas à elle seule à faire briller la narration. Plus encore, Curtis, le geek qui l’accompagne à la recherche du frère disparu, vit au final sa propre histoire, scindant le récit et l’empêchant de s’accomplir du point de vue de Prue.
Lumière !

Enfin et surtout, en dépit de ses faiblesses scénaristiques, Wildwood demeure une anomalie technique dans l’industrie de l’animation. Un film d’une grande beauté, qui témoigne de la démesure fabuleuse de Travis Knight et de LAIKA. Après la projection, Caleb Deschanel est revenu sur sa recherche du naturalisme, évoquant le défi que représentait pour lui un long métrage en stop motion, dont certaines contraintes matérielles (notamment des outils datant des eighties) contrastent avec les moyens des grandes productions contemporaines.
À vrai dire, le directeur de la photographie a raconté avoir passé de longues heures dans les bois de Portland avec des figurines de L’Étrange Pouvoir de Norman, afin d’étudier la manière dont la lumière accroche le silicone et la résine. Son ambition était de filmer ces personnages avec le même soin que des acteurs réels, en leur conférant une véritable présence physique pour mieux faire naître une émotion brute. Ce travail minutieux s’est prolongé en studio, où Deschanel a bouleversé les dispositions scéniques. Il a notamment éclairé certains plateaux à partir de sources lumineuses installées sur d’autres décors, afin de préserver le naturel de la lumière. L’impressionnante bataille finale a, quant à elle, nécessité l’intervention de Weta. Le studio néo-zélandais a dupliqué numériquement soldats et foules, à la manière du Seigneur des Anneaux, en s’appuyant sur les premiers plans du chef opérateur.
Si Wildwood peine à donner toute sa (dé)mesure à son récit, sa prouesse plastique témoigne d’une ambition précieuse. À l’heure où l’animation se plie toujours davantage aux logiques industrielles, LAIKA persiste à défendre une approche artisanale assez sublime, où chaque décor et chaque silhouette semblent arrachés à l’immobilité, faisant de Wildwood une réussite indéniable du genre.
Wildwood : La Prophétie de la forêt – Bande-annonce
Wildwood : La Prophétie de la forêt – Fiche Technique
Titre original : Wildwood
Réalisation : Travis Knight
Scénario : Chris Butler, d’après l’œuvre de Colin Meloy et Carson Ellis
Interprètes : Carey Mulligan, Jacob Tremblay, Peyton
Photographie : Caleb Deschanel
Montage : Christopher Murrie-Green
Musique : Dario Marianelli
Décors : Nelson Lowry
Costumes : Deborah Cook
Producteurs :Travis Knight, Sam Wilson
Sociétés de production : Laika
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 2h19
Genre : Animation, Aventure, Famille, Fantastique
Date de sortie : 9 décembre 2026