Quand passent les cigognes : l’envol poétique

Récompensé d’une Palme d’or en 1958, Quand passent les cigognes est un film culte et révolutionnaire par bien des aspects. Cinq ans après la mort de Staline, il témoigne de l’ouverture propre à cette période de « dégel », et dénonce les ravages de la guerre plus qu’il n’exalte les vertus du patriotisme. Mikhaïl Kalatozov signe une œuvre virtuose, audacieuse de par son propos et son esthétisme, et dont le lyrisme accompagne magnifiquement cette histoire d’amour sur fond de Seconde Guerre mondiale. Un film à (re)découvrir dès maintenant, puisqu’il bénéficie d’une belle édition Blu-Ray chez Potemkine et ressort sur les écrans à partir du 30 octobre.

Synopsis : Moscou, 1941. Veronika et Boris sont éperdument amoureux. Mais lorsque l’Allemagne envahit la Russie, Boris s’engage et part sur le front. Mark, son cousin, évite l’enrôlement et reste auprès de Veronika qu’il convoite. Sans nouvelle de son fiancé, dans le chaos de la guerre, la jeune femme succombe aux avances de Mark. Espérant retrouver Boris, elle s’engage comme infirmière dans un hôpital de Sibérie.

Pour mesurer la portée de Quand passent les cigognes, pour apprécier son insolence formelle et sa puissance créative, il faut déjà se souvenir du contexte dans lequel le film a vu le jour. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en effet, le cinéma soviétique n’en finit plus de s’appauvrir : placée sous le joug du pouvoir en place, la production cinématographique se concentre exclusivement sur la simple exaltation des thèmes de prédilection du régime (travail, rendement, patrie…). Il faut attendre la mort de Staline, en 1953, pour voir l’émergence d’un renouveau artistique, caractérisé notamment par une mise à distance de la rhétorique marxiste et de son idéologie réaliste socialiste. Ce vent nouveau, même si le contrôle politique existe toujours, permet à Mikhail Kalatozov d’innover tout en affirmant son esprit dissident : Quand passent les cigognes s’émancipe de la représentation officielle de la guerre grâce à son universalité et sa poésie imagée.

Ainsi, contrairement aux fresques vantant le sacrifice des prolétaires pour le bien de la communauté, le film de Kalatozov préfère montrer des héros se distinguant de la masse uniforme, sondant leur humanité en mettant l’accent sur les conflits psychologiques et sentimentaux. Bien que le discours propagandiste soit encore vivace, porté essentiellement par le père de Boris, c’est bien sa dimension humaine qui colore l’écran, avec éclat et contraste.

Convenu en apparence, exploitant les ressorts dramatiques habituels du mélodrame classique, le scénario écrit par Viktor Rozov laisse toutefois poindre un subtil sous-texte politique. Les différentes péripéties et personnages croisés permettent, en effet, de véhiculer une imagerie bien différente de celle qui fut adoubée par le pouvoir stalinien. On découvre par exemple des “patriotes” lâches et des fonctionnaires corrompus, ou encore des jeunes femmes infidèles et des soldats licencieux.

Mais plus généralement, c’est la représentation cinématographique de la guerre que renouvelle Quand passent les cigognes. Il ne s’agit pas, ici, de filmer les combats ou l’ennemi, mais plutôt d’utiliser le contexte troublé pour évoquer le trouble qui envahit l’être à l’approche de l’amour. Veronika, notre héroïne, va ainsi nous apparaître comme complexe et équivoque, sensible et vivante. Elle évolue progressivement tout au long du récit, passant de la frivolité à la gravité, de l’indignation à la désolation, avant de mûrir et de s’affirmer vraiment. On est impressionné, bien entendu, par l’authenticité du cheminement amoureux et la prestation de Tatiana Samoïlova. On est impressionné, surtout, par l’habileté de Kalatozov qui réussit l’exploit de remplacer le didactisme par l’émotion, la machinerie collective par un humain qui nous ressemble.

C’est d’ailleurs en cultivant savamment cette ressemblance, en donnant à son récit une dimension éminemment universelle, que le film se distingue véritablement : son propos traverse les frontières, son image transgresse les dogmes, Quand passent les cigognes est un film humaniste avant d’être soviétique. On s’en rend compte notamment grâce à cette mise en scène qui fait de l’Homme son principal sujet, rejetant en hors champ la guerre pour laisser place à une représentation poétique du vivant. Comme lors de l’émouvante scène des adieux où la pantomime humaine éclipse les discours politiques et les soubresauts de la grande Histoire.

Comme ce n’est plus le peuple mais l’individu qui occupe le devant de la scène, c’est l’intériorité de nos héros que l’univers esthétique va refléter. Nous allons passer ainsi d’un cadre paisible et lumineux à un univers anxiogène, peuplé d’ombres et de boue, lorsque la guerre va séparer les amoureux. Si on est séduit par la subtilité avec laquelle l’image va relayer les tourments intimes, on est conquis par une poésie qui sait se montrer formidablement expressive lors des moments clefs. Quand Boris tombe au combat et Veronika tombe dans les bras de Marc, quand les rêveurs d’autrefois tombent en désespérance.

Formellement remarquable, Quand passent les cigognes redonne à l’évocation du dame amoureux toute sa flamboyance. Le travail sur le montage, calqué sur celui d’Eisenstein, confère au récit sa densité en expurgeant drastiquement les temps morts. Quant à la mise en scène, inventive et audacieuse, elle nous interpelle constamment en se faisant porte-parole du sentiment. Lors des premières séquences, par exemple, les mouvements de caméra traduisent par leur vivacité la douce euphorie des amoureux. Mais lorsque ces derniers sont séparés, avec le départ de Boris pour le front, la variété des plans et des mouvements de caméra va reproduire la lente montée de l’angoisse. Nul besoin de grand discours lorsque le langage de l’image brille par tant d’éloquence.

En rupture avec ce qui se faisait jusqu’alors, Quand passent les cigognes renouvelle joliment le mélodrame romantique en faisant prévaloir sa dimension poétique. Il donne également à l’engagement antimilitariste de bien beaux arguments, en célébrant la vie plutôt que l’effort guerrier. C’est ce que nous indique la séquence finale, durant laquelle les larmes ont laissé place au sourire, le souvenir douloureux à la vision de ces cigognes et au symbole de renaissance qu’elles incarnent.

Compléments DVD/ BR

Quatre compléments particulièrement intéressants nous sont proposés par l’éditeur Potemkine. On commence par une intervention de Françoise Navailh, historienne du cinéma russe et soviétique, qui analyse l’audace formelle et thématique du long-métrage, avant de brosser un portrait nuancé de Mikhaïl Kalatozov.
Ensuite, Eugénie Zvonkine, enseignant-chercheur en cinéma, s’emploie à une analyse de séquence passionnante, évoquant notamment le travail primordial du chef opérateur Sergueï Ouroussevski.
Enfin, Françoise Zamour, maître de conférences en études cinématographiques, revient sur l’histoire du mélodrame.

Quand passent les cigognes : Bande-Annonce

Quand passent les cigognes : Fiche Technique

Titre : Quand passent les cigognes
Réalisation : Mikhaïl Kalatozov
Scénario : Viktor Rozov
Photographie : Sergueï Ouroussevski
Montage : Maria Timofeïeva
Décors : Evgueni Svideteliev
Distribution : États-Unis : Warner Bros. Pictures
Production : Ministerstvo Kinematografi
Genre : Drame
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 1958 (France)

En Blu-Ray/DVD depuis le 1er octobre chez Potemkine. 

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