FFCP 2026 : The Assassin(s), enquête à balle perdue

Film d’ouverture du 21e Festival du film coréen à Paris (FFCP), The Assassin(s) de Hur Jin-ho rouvre l’enquête sur l’attentat du 15 août 1974 contre le président Park Chung-hee. Porté par Yoo Hae-jin, Park Hae-il et Lee Min-ho, ce thriller journalistique tourné sous l’œil de la KCIA a enflammé la Corée avant de gagner les Champs-Élysées.

Il arrive d’ailleurs précédé d’une réputation de film maudit. Sorti en Corée le 23 septembre, The Assassin(s) visait en tête du box-office quand la droite conservatrice l’a accusé de « distorsion historique ». Plainte en diffamation, avalanche de notes assassines, militants rassemblés devant le domicile de Yoo Hae-jin, la vague de haine a fini par priver l’équipe de toute apparition au Festival de Busan. Le public a cependant tranché autrement avec plus de trois millions d’entrées, et cet engouement têtu l’a porté jusqu’à Paris. Le choix du FFCP se comprend vite, tant Hur Jin-ho sait tenir une salle en haleine.

Tout part d’une image que la Corée n’a jamais oubliée. Le 15 août 1974, au Théâtre national de Séoul, un homme ouvre le feu pendant le discours du président. Park Chung-hee s’abrite derrière son pupitre, la première dame Yuk Young-soo et une lycéenne perdent la vie, et le tireur est arrêté en direct à la télévision. Si l’assassinat de Park en 1979 a été maintes fois raconté, de The President’s Last Bang à L’Homme du président, l’attentat de 1974 reste une plaie ouverte. Hur Jin-ho, alors écolier, l’a découvert devant son poste. Le cinéaste de Christmas in August, Forbidden Dream et A Normal Family troque ici le mélodrame pudique pour le thriller politique, sans renoncer à la précision de la mémoire.

La sixième balle

Même s’il s’agit à la fois d’un polar et d’un film d’enquête journalistique, The Assassin(s) penche nettement du côté de la rédaction. Un policier témoin des faits (Yoo Hae-jin), un chef de service inflexible (Park Hae-il) et une jeune recrue issue d’un conglomérat industriel (Lee Min-ho) refusent pourtant la version officielle bouclée en quelques heures. La police scientifique, appelé que le lendemain sur la scène du crime, ne trouve pas non plus une conclusion satisfaisante. L’ombre des Hommes du président plane ainsi sur ce versant journalistique comme sur ce casting quatre étoiles, mais le Washington de Pakula n’avait pas la KCIA. Ici, le bras des services secrets intervient à tous les niveaux, gifle les reporters et impose sa censure jusque dans l’imprimerie du journal. Des machines à écrire aux salles enfumées, la reconstitution est soignée, et l’enquête avance à tâtons dans une toile dont les fils se dérobent, jusqu’à un complot financier arrangé entre la Corée et des investisseurs japonais.

Le film ne prétend pas pour autant rouvrir le dossier. Il n’apporte aucune preuve nouvelle, et l’histoire officielle désigne toujours le même coupable. Mais il ne s’abrite pas derrière l’équilibre que revendiquait son auteur. Sa position sur la dictature de Park est nette et se durcit par endroits, jusqu’à frôler le soupçon le plus lourd. C’est là que naît la polémique, et c’est là aussi que l’œuvre trouve sa résonance. Qu’une fiction sur la censure soit sommée de se taire 52 ans plus tard, dans une Corée encore secouée par la loi martiale de 2024, en dit long sur la persistance de ses questions.

Quand le barillet s’enraye

Reste que le film s’étire. Son troisième acte s’abandonne à une violence stylisée, bien réalisée mais didactique, qui illustre la corruption et les valeurs du drapeau coréen avec plus d’emphase que de nécessité. À force de dramatiser, l’enquête oublie ce qu’elle défend. Les victimes s’effacent derrière le complot d’État, et avec elles cette ampleur humaine, à hauteur de citoyens, qui faisait la force des premières bobines. 1987 : When the day comes de Jang Joon-hwan, autre grand succès populaire sur la dictature, ne lâchait jamais la mort de l’étudiant Park Jong-chul. Moins tenu en tension comme en cohérence, The Assassin(s) cède au sensationnel là où il gagnerait à se resserrer.

Rien de rédhibitoire pour autant. Ce cinéma qui fait front aux pouvoirs de censure rappelle que l’unité citoyenne et la liberté d’expression sont des droits inaliénables qu’il faut pourtant défendre comme des privilèges, en Corée comme dans un Hexagone qui traverse lui aussi son examen de conscience. Divertissement grand public assumé, The Assassin(s) agit comme une piqûre de rappel contre la dictature et les tentations extrêmes, une réflexion qui ne vieillit pas.

Ce film est présenté en section Paysage du FFCP 2026.

The Assassin(s) – bande-annonce

The Assassin(s) – fiche technique

Titre original : 암살자(들)
Réalisation : Hur Jin-ho
Scénario : Gwon Gi-jun, Lee Ji-min
Interprètes : Yoo Hai-jin, Park Hae-il, Lee Min-ho, Park Jung-min
Photographie : Lee Mo-gae
Décors : Kim Byung-han
Montage : Kim Hana, Kim Woo-hyun
Musique : Cho Young-wuk
Producteur : Kim Won-kuk
Société de production : Hive Media Corp
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : KT StudioGenie
Durée : 2h11
Genre : Thriller

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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