Le journalisme au cinéma : Les Hommes du Président, Zodiac, Révélations…

Le thème du journalisme a imprégné de nombreux films, permettant entre autres de se questionner sur l’importance de l’image, le pouvoir de l’information ou de comprendre la liberté inhérente à ce corps de métiers. La rédaction du Mag énumère alors quelques films qui observent ces enquêteurs de l’ombre.

Nightcrawler de Dan Gilroy

Sordide image du métier de journaliste que nous offre Nightcrawler. Si en apparence le film semble dénoncer les dérives du journalisme sensationnel cherchant à montrer des images explicites (graphic en anglais, répété à maintes reprises dans le film comme un leitmotiv) afin de satisfaire un public voyeuriste, c’est bien plutôt deux personnages cyniques se nourrissant l’un et l’autre à la manière de charognards qui nous sont présentés. L’un, Lou Bloom, est un chasseur d’images, incarné par Jake Gyllenhaal, et l’autre, Nina Romina, est une directrice d’une chaîne de télévision et jouée par Rene Russo. Dans un film traitant du journalisme, aucune vision des spectateurs n’est proposée ; le propos journalistique est en réalité un prétexte pour Lou pouvant satisfaire son besoin d’images crues et de meurtres sordides. En excellent sociopathe, il mène d’une main de maître l’art de la mise en scène, du cadrage au montage, et vend ses images à Nina, une femme qui n’a d’intérêt que pour sa position et son audimat à travers des images chocs. La vie nocturne de Los Angeles leur offre un excellent plateau où prend corps une crise sociale dans les rues gangrenées par les violences et alimente des vidéos déformées offertes aux spectateurs. Jouant sur les limites, le film permet de se questionner sur l’éthique à travers le rôle capital des images quand elles sont entre les mains de personnages amoraux n’ayant d’yeux que pour la rentabilité, et où la justice, incapable, arrive toujours trop tard.

Megane Femenias

Network, main basse sur la TV de Sidney Lumet

Dans une vision sanctifiée, le journalisme est entièrement au service de la vérité. Il se caractérise par l’intégrité, la rigueur et une imperméabilité aux pressions. On le définit comme un contre-pouvoir, on le dit indispensable à la bonne marche des affaires publiques. Si « Network » fonctionne si bien, c’est avant tout parce que Sidney Lumet détricote, fil par fil, cette image d’Epinal. Le spectateur observe, en passager clandestin, ce qui se trame en régie, sur le plateau du JT, dans les assemblées d’actionnaires, lors des réunions de programmation… C’est un présentateur évincé après onze années de bons et loyaux services. C’est une audience reine, prescriptive, inconditionnelle. C’est une information transformée en spectacle. Ce sont des structures gorgées d’argent et de faux-semblants. C’est un héros providentiel, « prophète en colère qui dénonce les hypocrisies », un « dieu instantané » qui abreuve ses ouailles de « jérémiades » insensées. Dans un huis clos souvent jouissif, Sidney Lumet présente la télévision – et le journalisme par ricochet – comme « l’évangile », « la force la plus redoutable », dans une société où la petite lucarne semble se distinguer par un monopole malsain sur l’information – et donc la formation des consciences.

Jonathan Fanara

Zodiac de David Fincher

Zodiac est l’occasion pour David Fincher de s’affranchir des expérimentations visuelles de Panic Room afin de se pencher sur cette formidable galerie d’intellectuels que constituera sa deuxième partie de carrière. Robert Graysmith, caricaturiste au San Francisco Chronicle, part en quête de la vérité avec pour seules armes ses cellules grises et un stylo. Alors que le pays de L’Oncle Sam accède à la phase terminale de son industrialisation et amorce les pages les plus noires de son histoire, le dessinateur obsessionnel sacrifie la cellule familiale alors que le mobile des assassinats se fait de plus en plus opaque. Désormais seul, Graysmith délaisse son statut de scribouillard pour le journaliste de terrain. Un cheval blanc sans épée mais doté d’une serviette contenant la synthèse de plusieurs années de travail. Amoureux des Hommes du Président, Fincher se réapproprie la fameuse scène de « Deep Throat » dans le parking en plongeant son fin limier dans les ténèbres d’une cave. De cette traque désespérée qui laisseront les forces de l’ordre exsangues n’émergera qu’une longue affaire non résolue. Le journalisme est aussi synonyme de frustration.

Franck de Bergen

Révélations de Michael Mann

Le cinéma de Michael Mann a toujours été marqué par la récurrence de personnages prêts à tout perdre pour aller au bout de leurs idées. Un certain jusqu’auboutisme que l’on retrouve dans ses itérations les plus connues (Heat notamment) et qu’il se plait à transcrire ici d’un point de vue humain, mais également journalistique. Dans « Révélations » ou The Insider, le journalisme est ainsi décrit, plus encore qu’une profession, comme une vocation dans laquelle se love un Al Pacino des grands soirs, au caractère volcanique et à la répartie bien trempée. Pourtant, le portrait que fait Mann de la profession semble à mille lieux des films d’enquêtes fiévreux des 70’s dont il semble s’inspirer puisque ici, le pouvoir de l’information tend à s’effacer aux devants des impératifs commerciaux représentés par la firme de cigarette qui entend mettre au silence Russell Crowe. Le métier semble vérolé par la célébrité, l’audimat et de facto, il ne propose pas des sujets, mais semble plutôt répondre à son public. Un aveu d’échec par ailleurs justifié par l’intrigue du film qui nous tease 2h durant sur les fameuses révélations dévoilées par Crowe et qui ne seront révélées qu’à la fin, au prix de plusieurs magouilles internes, intimidations et autres duplicités, et qui verront Pacino, tel un guerrier solitaire, déposer les armes au premier son du clairon annonçant la victoire.

Antoine Delassus

Les Hommes du Président de Alan J. Pakula

Les hommes du président, ce ne sont pas des hommes de main ou des soldats à arrêter dans des scènes d’action spectaculaires. Ce sont des petits avocats, des comptables, des secrétaires et d’autres petites mains que deux journalistes, Bob Woodward et Carl Berstein, vont interroger les uns après les autres pour dévoiler le scandale politique qui a fracassé la vie politique américaine pour plus de 30 ans : le Watergate. Nixon, alors président en charge, a voulu espionner ses futurs adversaires démocrates, micros à l’appui, et un chapelet de sous-traitance à amener une bande de bras cassés pour les installer. Pris la main dans le sac, ils sont arrêtés, sauf que tout le monde s’en foutait. Tout le monde, sauf deux journalistes, qui remontent la piste. Il s’ensuit une vision du quatrième pouvoir plus technique et terre à terre que ce que l’on a souvent vu beaucoup trop stylisé, déjà en 1976. Ici Dustin Hoffman joue de temps en temps le hâbleur, Robert Redford reste pendu à de longs combinés téléphoniques aujourd’hui disparus, le temps pour tous deux de chercher des confirmations d’informations, des informateurs de l’ombre (avec le fantastique Hal Holbrook) pour confirmer la première grande folie d’un président au pouvoir. Un grand numéro de cinéma parano positif d’Alan J Pakula, marqué par la scène de recherche d’indices dans la bibliothèque du congrès. Au milieu des livres, deux fouineurs magnifiques, anonymes, magnifiés par un des travellings arrières les plus fous de l’Histoire, de la table jusqu’au toit. En 1976, personne ne savait ce qu’était le Watergate aux Etats-Unis, mais le journalisme s’y était pourtant fait un très joli nom au cinéma.

Romaric Jouan

Spotlight de Tom McCarthy

Spotlight est un film sur le journalisme qui n’en écorne à aucun moment l’image (plus très populaire) de contre-pouvoir et de force pour faire éclater la vérité. En effet, le film raconte méthodiquement et au cœur de l’action. Ici, nous sommes plongés, un peu à la manière du Pentagon Papers de Spielberg ou encore des Hommes du président, en plein dans les semaines (ou années) d’investigation qui suivent la révélation d’un scandale. Pas de temps mort, ce cinéma va droit vers son but, sa résolution que l’on connaît déjà en général puisque le film est le récit d’un morceau de bravoure que beaucoup de spectateurs connaissent forcément. Spotlight a la qualité d’être moins naïf que le film de Spielberg malgré son académisme. On y voit ainsi les journalistes comme des guerriers monter au front, un peu comme se révèlent valeureux les héros de Dark Waters ou Erin Brockovich. Et on a envie de croire à ces figures presque fantastiques mais humaines, si humaines, qui devraient construire le journalisme comme le cinéma d’hier et de demain. Pour voir au-delà, c’est ce que Spotlight nous invite à faire, des simples apparence et refuser de dire « on ne savait pas ». Il faut creuser, observer, s’éveiller. Et travailler avec la même minutie que les journalistes de Spotlight le font, au prix parfois d’eux-mêmes.

Chloé Margueritte

The Power of the Press de Frank Capra

Frank Capra est réputé pour dresser des portraits acerbes des puissants, qu’ils soient banquiers (puissance financière) ou journalistes (puissance d’influence). On connaît surtout son excellent L’Extravagant Mr. Deeds, dans lequel un jeune provincial devient le bouc-émissaire de New York à cause de sa différence, de sa naïveté et de son honnêteté, avant que l’opinion des journalistes soit renversée et que la presse en fasse la coqueluche de la ville, au nom de ses bonnes actions. Mais dix ans avant, en 1928, Capra offrait déjà un panoramique saisissant du monde du journalisme, dans un film muet totalement méconnu aujourd’hui : The Power of the Press. Ici, la presse n’est pas l’antagoniste, habituelle entité kafkaïenne incontrôlable et déshumanisée. Ici, c’est le héros qui est le journaliste chargé de produire du contenu coûte que coûte à propos de nantis qu’il ne connaît pas, mais dont la vie intéresse le lectorat. Avec un titre évocateur, The Power of the Press montre comment en un rien de temps, la puissance du média papier peut changer la réputation d’une famille du tout au tout ; et qu’il suffit d’un mensonge, dans un sens ou dans l’autre, pour entraîner des réactions en chaîne vicieuses comme vertueuses. D’abord, le protagoniste cherche à dénoncer la fille d’une riche famille qu’il suspecte de meurtre, alors qu’il n’a aucune preuve. C’est en la côtoyant qu’il démêlera le vrai du faux, qu’il usera donc de son pouvoir d’influence qu’est le journal pour réparer son erreur, laver la réputation de la jeune femme et faire éclater la vérité au grand jour. La presse comme outil de destruction et de reconstruction, avec en creux la corruption, les enjeux politiques, la pression sociale, etc. ; dans un film muet déjà foisonnant.

Jules Chambry

Pentagons Papers de Steven Spielberg

Son précédent film Ready Player One était encore en post-production, que Steven Spielberg s’attèle déjà à ses Pentagon Papers. Le scénario de Liz Hannah et de Josh Singer ne souffrait aux yeux du cinéaste aucune attente. Ce film à multiples facettes met en scène un journalisme d’investigation qu’on ne voit plus que rarement de nos jours. L’enjeu est la liberté de la presse, ici au travers de la publication ou non d’un document top-secret, enrichi tout au long du gouvernement de quatre présidents successifs, sur les mensonges de l’État à propos de la participation des États-Unis à la guerre d’Indochine, mais surtout à propos de celle du Vietnam où on envoie en continu des soldats par tombereaux, alors qu’on la sait perdue d’avance. Le premier amendement de la Constitution américaine est cité plusieurs fois, l’armée de rédacteurs dirigée par Tom Hanks dans le rôle de Ben Bradlee, parmi lesquels un truculent Bob Odenkirk, est prête à toutes les rébellions. La collusion entre le pouvoir et la presse est disséqué par le cinéaste, et ceci quel que soit le bord, quelle que soit l’époque. Le rythme du film de Spielberg est à l’image de son cinéma, vif, dynamique, aidé par un scénario jamais en retard d’un train. La direction d’acteurs est époustouflante, comme le sont les acteurs eux-mêmes. Tom Hanks est à son meilleur, Meryl Streep est égale à elle-même, majestueuse et vulnérable à la fois dans le rôle de l’éditrice du Washington Post, Katharine Graham, victime d’un sexisme crasse encore vivace dans les années 70 et 80. Pentagon Papers est un excellent film sur le journalisme, le premier pour son réalisateur, un journalisme que, lors de l’ultime procès qui oppose le Washington Post à l’État, la Cour Suprême réaffirme être au service des gouvernés et non des gouvernants. Bien que jouant un peu avec la réalité (le New York Times est en réalité le journal qui le premier a osé publier le document), il choisit de mettre en avant le Post pour offrir à Meryl Streep le magnifique rôle de Katharine Graham.

Béatrice Delesalle

Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder

Réalisé après sa séparation avec Charles Brackett, son habituel scénariste, Le Gouffre aux chimères est une œuvre éminemment cathartique pour l’ancien journaliste que fut Billy Wilder. En appliquant habilement les codes du film noir à la satire sociale, il nous dresse un portrait pour le moins acerbe de ce journalisme à sensations qui fait exclusivement son miel du malheur des autres. Une facette obscure du métier qu’incarne parfaitement Charles Tatum, le personnage central, dont l’éthique personnelle (« Les bonnes nouvelles, c’est pas des nouvelles ») prend à rebours celle que tout bon journaliste doit avoir (« Tell the Truth », comme l’indique la devise de son patron). La vérité, en effet, est moins importante pour lui que les gros tirages, les bobards, les manipulations, la course au sensationnel et l’espoir d’être enfin sous le feu des projecteurs ! Car le grand problème des journalistes, nous dit en creux Wilder, c’est qu’ils restent des hommes, potentiellement faillibles et orgueilleux. Si le portrait semble un peu trop à charge, Wilder sait également faire preuve de finesse en questionnant également notre rapport à la presse. Car si les journaux à scandales prospèrent, c’est bien parce qu’il existe un public pour les lire et s’en délecter.

Loïc Loew

 

 

 

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