Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l’histoire de Sorda. Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Synopsis : Sourde de naissance, Ángela attend son premier enfant avec Héctor, son partenaire. Face à l’inconnu que représente la maternité dans un monde pensé pour les entendants, elle s’inquiète.

Un long-métrage remarqué

En abordant des thèmes comme la parentalité, la transmission et le désir profond d’Ángela d’être vue et reconnue par son enfant, Sorda s’affirme comme un film essentiel. La réalisatrice confie d’ailleurs que l’objectif de ce long-métrage est d’approfondir le lien entre le monde des personnes sourdes et celui des entendants. Sur ce point, le pari est pleinement réussi.

Par son rythme maîtrisé, le film nous fait entrer progressivement dans l’univers de la protagoniste. On passe d’une mise en abime idyllique à un crescendo de complications. Avec l’arrivée de cette nouvelle vie, une question subsiste : comment devient-on mère dans un monde qui n’est pas pensé pour nous ?

Évoluer dans un environnement médical peu adapté, découvrir sa maternité et créer un lien avec son enfant entendant sont autant de défis auxquels Ángela est confrontée. Eva Libertad réussit brillamment à faire ressentir les peurs, les doutes et les frustrations de sa protagoniste, tout en illustrant la dualité de sa relation avec Héctor, alors qu’ils apprennent à devenir parents et à concilier leurs deux mondes.

Grâce à une réalisation sensorielle et une utilisation immersive d’effets sonores, la réalisatrice réussit à créer une expérience profonde, presque intime, entre Ángela et le public. Un tour de force qui lui aura valu, entre autres, trois Goyas et un prix du public dans la catégorie « Panorama » à la Berlinale 2025.

Une affaire de famille

Pour Sorda, Eva Libertad confie le rôle principal à sa sœur, Miriam Garlo, qui nous offre une performance délicate, qui lui aura d’ailleurs valu le Goya du meilleur espoir féminin.

Si l’actrice est elle-même malentendante, Eva Libertad rappelle néanmoins que son film relève avant tout de la fiction et confie que pour Miriam Garlo, qui n’est pas mère, incarner ce personnage aurait d’ailleurs représenté un véritable défi. 

Quant au personnage d’Héctor (joué par Álvaro Cervantes), la réalisatrice confie avoir glissé une part plus personnelle dans son écriture. Elle reconnait même s’être inspirée de ses propres maladresses face à sa soeur pour dessiner les contours de son personnage.

Au-delà de l’écran

Au-delà de sa qualité cinématographique, le film est également vecteur d’inclusion. Il donne lieu à des séances accessibles, avec par exemple des rencontres avec la réalisatrice interprétées en LSF, comme cela a eu lieu début avril au cinéma ABC de Toulouse.

Le Mag a interrogé plusieurs spectateurs, dont beaucoup ont pointé leur déception face aux représentations dominantes de la surdité au cinéma.

Pour Sarah Bouidia, réalisatrice du podcast Handiscute, visionner Sorda était une dernière tentative face à des films qui, selon elle, parlent des personnes sourdes sans réellement s’adresser à elles. Elle déplore notamment un sous-titrage souvent peu inclusif, évoquant des expériences difficilement accessibles, comme les acouphènes. À l’issue de la projection, elle confie toutefois avoir été réconciliée avec les films traitant de la surdité. Un témoignage qui souligne la force de Sorda.

Dans le meme sens, Tatiana Garin Borovic, présidente de l’association Culture bien entendante souligne l’importance capitale de films comme Sorda dans les salles de cinéma françaises :

Le sous-titrage est parfois perçu comme gênant par certaines personnes entendantes, notamment lorsqu’il est coloré ou très visible. Pour nous, au contraire, il est indispensable.

Pour elle, les films comme Sorda permettent de mieux faire comprendre la réalité de la surdité et de la malentendance, ainsi que les enjeux d’accessibilité. Le cinéma permet dès lors de mettre ce sujet, qui touche des millions de français, sous les projecteurs. Tatiana G.Borovic, confie espérer que la diffusion d’opus comme Sorda permettra la progression de l’accessibilité culturelle en France.

Un témoignage partagé par de nombreux spectateurs comme Audrey Calatayud, qui souligne l’importance de diffuser des films, des documentaires (elle cite d’ailleurs l’excellent documentaire Elle n’entend pas la moto de Dominique Fishbach), ou encore des biopics sur les différentes formes de handicaps afin de sensibiliser le public et de mieux représenter les enjeux d’inclusion dans le milieu familial, professionnel ou encore social.

Ces retours ancrent Sorda comme une œuvre utile, au croisement de l’art et des enjeux de société.

Sorda – bande-annonce

Sorda – fiche technique

Réalisation : Eva Libertad
Scénario : Eva Libertad
Interprètes : Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta
Photographie : Gina Ferrer García
Décors : Anna Auquer
Costumes : Desirée Guirao, Angélica Muñoz
Montage : Marta Velasco
Musique : Aránzazu Calleja
Production : Miriam Porté
Société de production : Distinto Films
Pays de production : Espagne
Société de distribution France : Condor Distribution
Durée : 1h39
Genre : Drame
Date de sortie : 29 avril 2026

3.5

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.