Smash Palace : au pays de la casse

En 1981, dans le fin fond de la Nouvelle-Zélande, Roger Donaldson filmait l’implosion d’un couple et d’un père incapable d’aimer ce qui ne se répare pas au garage. Porté par un Bruno Lawrence incandescent, Smash Palace reste une fable cruelle sur l’impossibilité de partir et sur ce qu’on laisse rouiller en croyant réparer.

Tout commence par une voiture seule sur une route déserte, dont la sérénité bascule soudain dans la tôle froissée, sans qu’on sache jamais si la faute revient à la mécanique ou à l’homme au volant. Cette ambiguïté fondatrice est la clé du film de Donaldson, où l’accident et l’intention se confondent, et le protagoniste qui s’apprête à naître de ce carambolage, Al Shaw, ancien pilote reconverti en casseur de bagnoles, ne fera jamais la différence entre aimer et posséder.

Comme dans Wake in Fright, l’arrière-pays devient un cul-de-sac où l’on s’échoue et où l’on rêve de repartir. Ici, pas d’Outback rouge et minéral. Direction la Nouvelle-Zélande à la fois verte, pluvieuse et aride de Donaldson, cernée de bush, mais tout aussi indomptable. Cette île sert autant de refuge que de prison pour ses habitants. Chacun y cherche un ailleurs qui ressemblerait à la civilisation perdue. Al se réfugie dans la course automobile, Jacqui rêve de reprendre l’enseignement du français, et le film prend un malin plaisir à faire du garage familial nommé, sans ironie, « Smash Palace », un cimetière de carcasses où pas une seule voiture n’est en état de marche. Le titre raconte déjà tout et Donaldson lui-même a confié que dans ces tôles cabossées, ce sont des cœurs et des corps tout aussi abîmés qui se cherchaient.

Perdre les pédales

De ce foyer à l’agonie naît moins un quiproquo qu’un engrenage. Chaque blessure d’orgueil appelle une riposte disproportionnée, jusqu’à ce que la crise conjugale bascule en fait divers armé. On pense inévitablement à Kramer contre Kramer, sorti deux ans plus tôt, avec le même verdict sur un mariage qui a mal tourné, même déchirement autour d’un enfant. Mais Donaldson n’a ni la maîtrise ni la retenue de Robert Benton, préférant une tension plus brute et moins millimétrée. C’est justement ce qui donne au film sa vérité rugueuse une fidélité presque documentaire sur un pays où les grands espaces n’offrent jamais de réelle échappatoire. Même le circuit de course, censé incarner la liberté et la vitesse, n’est qu’une boucle. Al accélère, puis fait demi-tour au frein à main pour ne pas se faire épingler par la police avant d’arriver chez lui. Peu importe la vitesse ou la forme de violence employée, il revient toujours au même point de départ.

Et c’est notamment dans cet esprit de contradiction que le film devient vertigineux. Al n’aime pas sa fille Georgie comme une personne, il l’aime comme un trophée, comme la seule chose qui lui reste sur Terre. Une formule glaçante, qui trahit le vrai mal du personnage qui ne sait désirer que ce qu’il peut retaper, restaurer ou garder pour lui, quitte à lui transmettre sa propre passion mécanique plutôt que de la laisser grandir en dehors de son emprise. Bruno Lawrence, qui a coécrit son propre rôle et vivait lui-même sur le fil de l’autodestruction, prête à Al une inconscience magnétique et terrifiante. Il n’est jamais un monstre, mais toujours un homme qui se punit plus fort qu’il ne punit les autres, comme en témoigne le dénouement entre nihilisme et rédemption absurde. Même en jouant avec la mort, cet homme continue de raisonner en objets aimés plutôt qu’en êtres aimés.

Quarante ans plus tard, aux abords du Parc national de Tongariro, dans la casse d’Horopito Motors toujours debout au milieu du North Island, les carcasses rouillent encore. Comme une preuve muette que certains hommes, eux, ne se réparent jamais.

Ce film fait partie de la rétrospective « Le cinéma des antipodes », distribué par The Jokers Films.

Smash Palace – bande-annonce

Smash Palace – fiche technique

Réalisation : Roger Donaldson
Scénario : Roger Donaldson, Bruno Lawrence
Interprètes : Bruno Lawrence, Anna Maria Monticelli, Keith Aberdein, Greer Robson, Desmond Kelly
Photographie : Graeme Cowley
Montage : Michael J. Horton
Musique : Sharon O’Neill
Producteur : Bruno Lawrence, Anna Maria Monticelli, Keith Aberdein, Greer Robson, Desmond Kelly
Sociétés de production : Aardvark Films, New Zealand Film Commission
Pays de production : Nouvelle-Zélande – 1981
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h49
Genre : Thriller, Drame
Date de ressortie : 2 septembre 2026

3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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