Parmi les cinq films distribués par The Jokers Films dans le cadre du cycle « Cinéma des antipodes », L’Âme des guerriers est sans conteste celui qui a eu le plus de retentissement à l’international. Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
En 1990 paraît L’Âme des guerriers, roman partiellement autobiographique d’Alan Duff, un auteur qui est lui-même de mère Maorie et de père pakeha – un terme qui désigne les Néo-Zélandais d’origine européenne. Le livre produit l’effet d’un électrochoc en Nouvelle-Zélande, car il s’agit de la première peinture sans fard de la situation des populations autochtones, touchées par la précarité, le chômage, la violence, l’échec scolaire et l’alcoolisme. S’il devient rapidement un best-seller, il consacre également Duff comme une des personnalités les plus controversées du pays, l’œuvre étant critiquée pour sa violence et l’image qu’elle donne des Maoris, peu épargnés par le récit. L’auteur, dont la jeunesse difficile fut elle-même marquée par une mère alcoolique et abusive ainsi que des séjours en maison de redressement (comme son personnage de « Boogie »), assuma néanmoins pleinement ces critiques, estimant n’avoir rien inventé et souhaitant, à travers cette œuvre dérangeante, éveiller les consciences à une réalité que peu de gens souhaitaient voir.
La société de production Communicado acheta les droits d’adaptation du roman dès l’année de sa parution, et en confia la production à Robin Scholes, qui fut elle-même témoin de violences conjugales. Le projet prit forme lorsque Lee Tamahori, alors réalisateur de publicités à succès (il avait auparavant été assistant-réalisateur, notamment sur Furyo de Nagisa Oshima et Utu de Geoff Murphy), accepta de se lancer, à 43 ans, dans la mise en scène de son premier long-métrage (ce fut également le premier projet de Communicado). Tamahori était lui aussi l’enfant d’un couple mixte (Maori-pakeha) et il se sentait proche des faits décrits dans le roman. Le cinéaste eut par ailleurs la bonne idée de centrer davantage le premier scénario rédigé par Alan Duff lui-même sur le personnage de Beth, la mère de famille peu épargnée par son mari mais qui finit par s’y opposer. Pour écrire cette nouvelle mouture, la production fit appel à la dramaturge Riwia Brown, connue pour son travail sur la culture Maorie.
L’Âme des guerriers a pour protagonistes le couple formé de Beth (Reno Owen) et Jake « the Muss » Heke (Temuera Morrison), qui vivent dans un logement social d’Auckland, la ville la plus peuplée de Nouvelle-Zélande, avec leurs cinq enfants. Beau et costaud, Jake est une caricature du mâle alpha qui, ayant perdu son emploi, passe le plus clair de son temps à picoler avec ses copains. L’alcool ne fait qu’alimenter son caractère volcanique, menant notre homme à taper sur tout ce qui bouge, en particulier sur sa femme. Le comportement de Jake entraîne des drames de plus en plus graves et finit par lui aliéner toute sa famille. Son épouse Beth a beau l’aimer encore, elle ne supporte plus de vivre sous la menace permanente d’un homme aussi instable et brutal. Leur fils aîné Nig, qui méprise son père, quitte le domicile familial pour rejoindre un gang aux impressionnants tatouages faciaux. Son jeune frère Mark, surnommé « Boogie », est placé en foyer lorsque sa mère, défigurée par un énième accès de violence de Jake, ne parvient pas à honorer un rendez-vous avec l’assistant social. Quant à la douce Grace, qui s’évade dans l’écriture en compagnie de Toot, un ami qui vit dans une carcasse de voiture, elle est violée un soir de beuverie par « oncle Bully », un des amis de son père. Sa dépression suivie de son suicide provoque enfin l’électrochoc dont Beth avait besoin pour mettre Jake à distance et protéger ses enfants – notamment grâce aux liens retrouvés avec sa famille et avec ses racines maories.
Encore aujourd’hui, L’Âme des guerriers fait l’effet d’un coup de boule sur le pif. Loin de l’image idyllique que renvoie la Nouvelle-Zélande, l’action a lieu dans un environnement urbain et dur, celui d’une banlieue grise, bétonnée, misérable et sale. D’une durée de 102 minutes, le film est mené tambour battant, bien aidé par l’image nerveuse et sans distanciation de Stuart Dryburgh (qui fut nominé pour un Oscar pour La leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt) et par la performance marquante de Reno Owen, dont c’était seulement la deuxième apparition au cinéma, et de Temuera Morrison, connu par le public néo-zélandais de l’époque comme sympathique médecin dans une sitcom (!) et qui se prépara pour le rôle en gagnant dix kilos de muscles et en revoyant en boucle la performance de Marlon Brando dans Un tramway nommé Désir. Le film enquille les séquences violemment éprouvantes, notamment le passage à tabac de Beth, le viol de Grace et la quasi-mise à mort de Bully par Jake. Plus subtile mais non moins déchirante, la violence psychologique constitue elle aussi le quotidien de la famille Heke, illustrée notamment par la séquence marquante du projet de visite à « Boogie » dans son nouveau foyer. Ayant rassemblé l’argent nécessaire pour louer une voiture, la famille s’embarque dans une excursion sous les meilleurs auspices. La bonne humeur de Jake disparaît toutefois lors d’un arrêt pique-nique, alors que lui sont rappelés l’origine de son épouse et le mépris de sa belle-famille à son encontre. Frustré, Jake s’arrête à un bar et s’y saoule des heures durant, laissant Beth et ses enfants l’attendre dans la voiture…
La tonalité du film peut néanmoins déstabiliser. Comme certains critiques à l’époque de la sortie du film, on peut dénoncer dans l’omniprésence de la violence une certaine fascination de Tamahori. Ajoutons-y un certain manque de subtilité du récit, qui n’hésite pas à « charger la mule » dans sa représentation d’une famille en proie à la violence, à l’image de Jake qui ressemble à un bœuf gonflé aux hormones. Charismatique et beau gosse, il semble évoluer en permanence sur la frontière entre le charmeur, le psychopathe incontrôlable et l’hédoniste qui se préoccupe aussi peu du sort de ses enfants que de la recherche d’un nouvel emploi. Plus curieusement encore, le film est également marqué par une certaine esthétique « pop » typique des années 1990, l’extrême brutalité des faits montrés n’étant jamais pour autant malsaine ou vraiment noire, et certaines séquences de séduction ou de… chant (!) éloignant définitivement L’Âme des guerriers du film « social » ou simplement à charge tel qu’on pourrait se l’imager en lisant le synopsis. Est-ce une qualité ou un défaut ? À chacun de se faire son opinion.
Là où le film se révèle le plus intéressant, c’est dans sa peinture d’une communauté maorie qui a désespérément besoin de renouer avec son identité profonde. Sans jamais l’idéaliser (même le personnage de Beth est loin d’être irréprochable), Tamahori donne à voir un peuple déraciné, déboussolé et complètement acculturé. Beaucoup de Maoris ont quitté leur terre natale pour les villes, avec pour conséquence un affaiblissement des structures familiales traditionnelles. Le film montre les tentatives hétéroclites de chaque personnage pour renouer avec ses racines « guerrières » (Once Were Warriors est le titre original du film) et nobles : Beth, issue d’un milieu traditionnel, souhaite retourner sur ses terres ; Nig trouve dans un gang la protection et le sentiment d’appartenance clanique qu’il a perdu dans sa famille ; « Boogie » est familiarisé avec les pratiques ancestrales (notamment le fameux haka, la danse traditionnelle des Maoris) grâce à Monsieur Bennett, le responsable du foyer où il a été placé. A l’inverse, Jake est un être condamné par sa rupture de ban : sa fierté et sa rage n’ont plus aucune fonction vertueuse. Dominé par une force qu’il ne maîtrise pas, son besoin de domination s’exprime essentiellement vis-à-vis de ceux qu’il est censé protéger. Même si la réflexion sur la colonisation anglo-saxonne n’est pas absente de l’œuvre de Lee Tamahori, le cinéaste refuse la simple opposition entre Maoris et Européens, lui préférant celle entre déracinement et appartenance.
A sa sortie en 1994, L’Âme des guerriers devint le film néo-zélandais ayant réalisé les meilleures recettes de l’histoire du pays. Son succès au box-office dépassa même celui de Jurassic Park ! En outre, aux côtés de La leçon de piano sortie un an plus tôt – mais dans un tout autre genre ! – le film permit aussi à ce pays lointain de s’imposer sur la carte du cinéma mondial, ce qui n’est pas un mince exploit. Enfin, et même s’il faut se garder d’attribuer trop de poids à une œuvre artistique, aussi importante soit-elle, le film contribua sans nul doute à un certain éveil des consciences dans son pays d’origine, en donnant à voir une réalité au sujet des populations maories que beaucoup préféraient ignorer. Plus de trente ans plus tard, la situation de cette communauté s’est considérablement améliorée. Dans le Parlement néo-zélandais actuel, les députés d’ascendance maorie comptent pour plus du quart de l’assemblée, alors que la communauté ne représente au maximum que 20% de la population, ce qui en fait la population indigène la mieux représentée au monde. Les droits maoris sont protégés, de même que leur culture à travers la langue, le haka, les cérémonies traditionnelles, etc. Néanmoins, comme l’a rappelé Lee Tamahori avant de nous quitter en novembre 2025, la Nouvelle-Zélande demeure hélas un des pays avec le plus haut taux de violence domestique au sein des nations développées… Cette triste réalité ne fait que démontrer la pertinence de l’œuvre choc que fut – et est encore – L’Âme des guerriers.
Synopsis : La famille de Jake et Beth Heke vit dans une banlieue pauvre de Auckland, en Nouvelle-Zélande. Alcoolique et brutal, Jake terrorise ses cinq enfants et sa femme qui, en fière descendante Maorie, s’oppose à ses crises. Mais l’unité de la famille va bientôt voler en éclats dans une escalade de violence dont personne ne sortira indemne.
L’Âme des guerriers : Bande-annonce
L’Âme des guerriers : Fiche technique
Titre original : Once Were Warriors
Réalisateur : Lee Tamahori
Scénario : Riwia Brown (d’après le roman du même nom d’Alan Duff, 1990)
Interprétation : Rena Owen (Beth Heke), Temuera Morrison (Jake Heke), Julian Arahanga (Nig Heke), Mamaengaroa Kerr-Bell (Grace Heke), Taungaroa Emile (« Boogie » Heke), Cliff Curtis (Oncle Bully)
Photographie : Stuart Dryburgh
Montage : Michael J. Horton
Musique : Murray Grindlay et Murray McNabb
Producteur : Robin Scholes
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie en France : 5 juillet 1995
Date de ressortie : 2 septembre 2026
Nouvelle-Zélande – 1994