L’Étrange Festival 2026 : Le sabre des gardiens, une épopée à l’étroit

En ouverture de la 32e édition L’Étrange Festival, avant une sortie chez Carlotta Films le 25 novembre, le nouveau film de Yuen Woo-ping prouve que le film de sabre chinois n’a pas dit son dernier mot, quitte à emprunter généreusement ses habits à Hollywood. Le réalisateur revient au wu xia pian avec Le Sabre des gardiens, dans une tempête de sable grandiose, mais qui laisse un peu trop ses personnages s’enliser dans leur archétype.

C’est toujours touchant de voir un octogénaire rejouer les gamins dans le désert de Gobi. Yuen Woo-ping, chorégraphe historique du cinéma d’action hongkongais, complice de Jackie Chan à ses débuts (Le Maître chinois) avant de traverser le Pacifique pour armer les gunfights au ralenti de la trilogie Matrix et les katanas de Kill Bill, également pour la danse des poings pour Wong Kar-wai sur The Grandmaster, revient avec Le Sabre des gardiens comme pour achever sa légende. Le film, adapté du manhua à succès de Xianzhe Xu, Biao Ren, n’invente pourtant rien. Il pioche volontiers dans le cinéma d’Akira Kurosawa, et a fortiori dans Star Wars, emprunte à la quête fraternelle du Seigneur des anneaux, et rejoue Mad Max : Fury Road avec des chevaux à la place des V8, et l’assemblage a du panache.

L’intrigue suit Dao Ma (Wu Jing), ancien assassin repenti devenu chasseur de primes, et à présent gardien à gages qui protège ses cibles plutôt qu’il ne les traque, dans un jeu d’équilibriste moral typique du genre. Vieux guerrier increvable et tuteur d’un jeune enfant qui trottine dans ses pas, il traverse un désert où cinq clans se disputent les restes d’un empire Sui à l’agonie. Autour de lui, Ayuya (Chen Lijun), archère et fille rebelle d’un chef de clan (Tony Leung Ka-fai, toujours aussi impérial), un épéiste au long cheveux gris (Yu Shi) et Zhi Shi Lang, esprit révolutionnaire masqué qu’on escorte jusqu’à Chang’an. Ce dernier n’est qu’un malheureux sidekick dont la cause politique reste sagement hors-champ, comme un teaser pour une suite qu’on devine déjà en gestation.

Sabre au vent

Le Sabre des gardiens est avant tout une fable, pas un thriller de cour. Le réalisateur de Tai Chi Master ne cherche pas la tension ambigüe d’un Full River Red, car ses héros ont de l’honneur à revendre ou à laver, tandis que ses méchants restent englués dans une cupidité sans nuance, et les rebondissements sont assez prévisibles. On pourrait s’en agacer, mais on préfère y voir le folklore assumé du wu xia pian, où le justicier légendaire et solitaire traverse les ballades qu’on colporte de village en village, tel un mythe ambulant.

Pourtant, le cinéaste dialogue mieux par le sabre que par les mots. Chaque rencontre, chaque alliance, chaque trahison se règle en gestes plutôt qu’en tirades. Et c’est tout ce qu’on attend d’une œuvre populaire et communicative. La caméra, souvent placée en contre-plongée pour magnifier la virtuosité des corps, capte des chorégraphies qui mixent l’héritage Jackie Chan et le savoir-faire hollywoodien acquis à la dure. Ce qui donne lieu à des duels très stylisés, parfois avec une touche pyrotechnique pour émerveiller les pupilles. Le morceau de bravoure inoubliable reste tout de même ce duel au sabre au cœur d’une tempête de sable recréée sur le plateau à coups de véritables souffleries, où les acteurs s’y penchent, s’y débattent, s’y cabrent contre un vent qui n’a rien de numérique. Un geste de cinéaste qui s’impose encore de filmer ce que personne n’a montré avant lui.

Mais cette générosité chorégraphique a un revers. Le casting est trop large pour que chaque personnage puisse pleinement exister et se développer. La profondeur psychologique s’étiole, sacrifiée sur l’autel du spectaculaire. Le drame d’Ayuya, en particulier, se retrouve relégué au second plan dans un climax qui multiplie les enjeux et les décors sans jamais vraiment s’arrêter pour laisser une émotion s’installer. Le film préfère dialoguer par la force plutôt que par le sentiment pour bâtir sa fresque à la manière de Creation of the Gods, un choix qui n’est pas condamnable en soi, le wu xia pian ayant toujours été alimenté par l’action et le spectaculaire comme langage comme d’autres récits mythologiques, mais qui laisse ici une sensation d’artificialité, comme un moteur qui tourne un cran trop vite pour son propre carburant émotionnel.

C’est le vrai paradoxe du film : condenser la moitié d’un manhua de treize tomes en un peu plus de deux heures revient à vouloir tailler un manteau d’empereur dans un mouchoir. Les coutures se voient un peu trop, l’intrigue empile les rebondissements plus qu’elle ne les creuse, et le spectateur peu familier de la culture chinoise perdra sans doute une partie du sous-texte politique qui infuse chaque scène. Mais on pardonne beaucoup à un film qui a le bon goût de préférer l’authenticité de la cascade au confort du numérique, et qui offre, le temps d’une apparition, la joie sincère de revoir Jet Li croiser le fer, preuve que le maître d’armes, même retiré, n’a rien perdu de son tranchant.

Alors, sabre au clair ou sabre émoussé ? Un peu des deux, comme souvent avec les films-sommes. Le Sabre des gardiens n’est pas la grande œuvre définitive de son auteur, mais plutôt un vibrant remerciement que Yuen Woo-ping s’adresse à lui-même et un carton d’invitation généreux pour la génération qui devra, un jour, reprendre le sabre.

Ce film est présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival 2026.

Le sabre des gardiens – bande-annonce

Le sabre des gardiens – fiche technique

Titre international : Blades of the Guardians
Réalisation : Yuen Woo-ping
Scénario : Yu Baimei, Su Chao Pin, Chan Tai Lee, Yang Zi (d’après le comic chinois Biao Ren de Xianzhe Xu)
Interprètes : Wu Jing, Nicholas Tse, Yosh Yu, Chen Lijun, Sun Yizhou, Cisha, Li Yunxiao, Jet Li, Tony Leung Ka Fai
Photographie : Tony Cheung Tung-Leung
Montage : Cheung Ka Fai, Super Zhang
Musique : William Wu
Production : Wu Jing, Baimei Yu
Production exécutive : Wu Jing, Yu Baimei
Sociétés de production : Beijing Damai Entertainment, Beijing Dengfeng International Culture Communications Company, Woo Ping Pictures, Mengqi Film, Eagle Media, Amazing Box, Huaxia Film, China Film Group
Pays de production : Chine
Société de distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h06
Genre : Action, Wu xia pian
Date de sortie : 25 novembre 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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