Creation of the Gods I : Kingdom of Storms, fresque vacillante

Note des lecteurs0 Note
3

Présenté comme le Seigneur des anneaux de l’Empire Céleste, Creation of the Gods I : Kingdom of Storms a réalisé un raz de marée au box-office chinois avec plus de 60 millions d’entrées fin 2023. Premier opus d’une trilogie déjà intégralement tournée, le blockbuster offre un spectacle digne du grand écran mais noie sa mythologie dans un récit étiré, artificiellement complexe, et de nombreux effets numériques parfois outranciers.

Une sortie réduite à deux jours, c’est le pari du distributeur Heylight pour la diffusion française de cet événement exclusif. Une aubaine pour le public chinois, qui a fêté ce weekend des 10 et 11 février le passage au Nouvel an sous le signe du Dragon. Si une stratégie similaire s’est révélée gagnante pour le grandiose Godzilla Minus One, qui a bénéficié d’une ressortie de deux semaines fin janvier, fonctionnera-t-elle tout autant pour ce film chinois, sans créature de renommée internationale, croisant étroitement réalité historique, mythes et légendes ? 

Creation of the Gods I : Kingdom of Storms se base en effet sur un célèbre roman chinois de la fin du XVIème siècle, L’Investiture des dieux, traitant des luttes de pouvoir au cœur de la Chine antique. Il relate l’accession au trône de l’héritier des Shang, le prince Yin Shou, avec le concours de sa maîtresse Su Daji, un Démon Renard farouche et déterminé. Autoritaire et sanguinaire, Yin Shou pourrait bien précipiter la fin tragique de sa propre dynastie. Contrariés par la tournure de ces évènements terrestres, le sage taoïste Jiang Ziya du Mont sacré Kunlun s’allie à Ji Fa, un jeune guerrier élevé par Yin Shou, pour mettre un terme au règne du tyran. 

Wu Ershan, adepte des récits de fantasy chinoise, avait déjà adapté en 2015 dans Mojin: The Lost Legend le roman Ghost Blows Out the Light, publié en Chine par Zhang Muye. Le film, apparenté à une sorte de Tomb Raider horrifique, n’a malheureusement jamais vu le jour dans les salles françaises. Avec Creation of the Gods I : Kingdom of Storms, le réalisateur s’attaque à un monument de la littérature chinoise en abordant les thèmes de la transmission et de la filiation.

De pères en fils : à la vie, à la mort

Les rapports père-fils, omniprésents dans ce premier volet, constituent un ressort dramatique essentiel autant qu’un véhicule de valeurs chinoises, centrées autour de la piété filiale et du respect de la figure paternelle. Que le fils soit naturel ou recueilli, il doit obéir, devenir digne de son père et être prêt à mourir si nécessaire pour protéger celui-ci. Ji Fa, fils adoptif de Yin Shou, conserve ainsi des devoirs et une loyauté inébranlable envers son véritable père, un gouverneur de province accusé de traîtrise. Quant à l’héritier de Yin Shou, il se montre initialement prêt à se sacrifier à la place de son père. Même un bébé Démon, bien éduqué, vient sauver de la mort sa figure paternelle de substitution.

Mais dans Creation of the Gods I : Kingdom of Storms, la conquête des terres chinoises et le contrôle du pouvoir questionnent la notion même de transmission. À l’heure où les fils de Yin Shou craignent la tyrannie de leur père, et où les pères redoutent de mourir de la main, volontaire ou forcée, de leurs enfants guerriers, c’est toute l’harmonie d’une dynastie qui se brise, à l’image d’une carapace de tortue, pourtant robuste, dont le morcellement inexorable annonce l’éclatement d’un royaume en déclin.

Ce sujet central de la filiation s’inscrit toutefois dans une œuvre bien plus large, dont l’ampleur risque de perdre les spectateurs peu ou non réceptifs à la culture chinoise. Recourant à des moyens financiers, humains et techniques totalement démesurés, ce premier volet en fait sûrement un peu trop, quitte à laisser à l’écart du champ de bataille la fluidité du récit et le développement de ses protagonistes principaux.

Une fresque grandiloquente au récit dispersé

La séquence introductive de Creation of the Gods I : Kingdom of Storms, qui n’en reste pas moins une des plus mémorables, donne d’emblée le ton. Une galerie impressionnante de personnages, présentés rapidement à l’aide de titres apparents, de l’action, des têtes coupées, le tout baigné dans des effets numériques, plus ou moins heureux, et une mise en scène relativement tapageuse. S’il s’agit du premier opus, il est dommage qu’à peine une moitié des hommes dûment présentés, en particulier les sages du Mont Kunlun, ne soient pleinement exploités. Dans ce florilège hétérogène, on retient tout de même l’énigmatique et sulfureuse Démon Renard et un sorcier maléfique aux capacités grandissantes.

Contrairement à La Grande Muraille, fruit singulier d’une coproduction américano-chinoise, Creation of the Gods I : Kingdom of Storms ne tombe pas dans le piège du bon nanar lourd et pataud. Cependant, cet opus manque étonnamment, et assez cruellement, de souffle épique. Nous sommes malheureusement bien loin des épopées telles que Les Trois Royaumes ou la trilogie Detective Dee. Passé les vingt premières minutes, l’histoire s’enlise en effet dans des développements secondaires jusqu’à un acte final attendu et un peu décevant. On reste donc sur sa faim, presque saturé par la succession de scènes post-génériques relativement inutiles, qui donnent, à la manière bien connue des Marvel, un bref teasing du prochain film. La saga Creation of the Gods sera-t-elle bénie des Dieux par la sortie en France de son deuxième volet ? Affaire à suivre au haut conseil du Mont Kulun.

Creation of the Gods I : Kingdom of Storms – Bande-annonce

Creation of the Gods I : Kingdom of Storms – Fiche technique

Réalisation : Wu Ershan
Scénario : Ping Ran, Wu Ershan
Casting : Bo Huang (Jiang Ziya), Fei Hsiang (King Zhou), Li Xuejian (Ji Chang), Yu Xia (Shen Gongbao), Kun Chen (Yuan Shi Tian Zun)…
Musique : Gordy Haab
Photographie : Wang Yu
Montage : Yuan Du, Ka-Fai Cheung
Producteurs : Yang Du, Bo Zhang, Wu Ershan
Société de distribution : Heylight Pictures
Genre : action, aventure, historique
Durée : 2h28
Chine – Sortie France les 10 et 11 février 2024

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.