Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Avec Ma famille chérie, Isild le Besco poursuit une entreprise cinématographique entamée près de vingt ans plus tôt. Dès son premier film, Demi-tarif, écrit à 16 ans et récompensé au Festival du Film de Paris, la cinéaste explore les blessures de l’intime, les liens du sang et les fragilités de l’enfance.

De Cassavetes à Valeria Bruni Tedeschi, en passant par Cédric Kahn : avec Ma famille chérie, Isild le Besco invente sa propre cartographie du chaos familial. Caméra à l’épaule, visages en gros plan et émotions à vif, la cinéaste transforme sa tribu en terrain de jeu tumultueux et tendre, où la chamaillerie saltimbanque finit toujours par l’emporter sur les déchirures.

Dès les premières secondes de Ma famille chérie, Isild le Besco embarque son monde sur les chapeaux de roues. La scène d’ouverture nous plonge en pleine violence conjugale – entre une sœur (lumineuse Élodie Bouchez) et son mari (Stefano Cassetti) –, brutalement interrompue par le regard d’un enfant. C’est le signal : la réalisatrice largue les amarres d’une famille nucléaire pour nous jeter en pleine mer, dans une immense famille-tribu réunie autour de la mère, interprétée par Marisa Berenson, souveraine, justement surnommée « The Queen ».

Dans ce refuge à ciel ouvert où Élodie Bouchez vient chercher son souffle, chaque protagoniste fait son entrée comme une tempête : Jeanne Balibar en sœur aînée autoritaire et diva déglinguée, chef de clan après la mort du père ; Isild le Besco elle-même en Dora, amoureuse d’une femme, à la fois en retrait et plus affranchie ; Élie Semoun en frère complice. Puis surgit un autre frère, disparu depuis vingt ans, que la mère attend comme un messie. On s’y perd un peu, dans ces liens tous fraternels et tumultueux, mais c’est justement là que réside la beauté du voyage : dans les soubresauts, les mini-crises, les petites catastrophes et, surtout, dans les amours folles qui les soudent.

Isild le Besco filme cette histoire de tous les côtés à la fois, autrement dit du point de vue hybride, bruissant, tentaculaire et agité de cette famille XXL. On songe à Cédric Kahn et à La Fête de famille pour ce sens de la tribu qui n’abandonne personne en chemin. Mais le geste de la cinéaste est moins armaturé, moins engoncé, plus chien fou et ébouriffé. On naviguerait plutôt du côté des Estivants de Valeria Bruni Tedeschi, avec ce maelström d’émotions et de traumas, ces êtres liés par le sang qui s’aiment et se déchirent – mais où la chamaillerie, les amours d’enfance, l’esprit saltimbanque et la volonté de se réconcilier finissent par l’emporter.

Surtout, il y a une vraie ambition cassavétienne. La caméra à l’épaule, les gros plans tactiles sur les visages, la braise qui circule sous chaque plan : tout ici fait aussitôt songer à Faces. Et le look même d’Isild le Besco – mascara et œil charbonneux à la Gena Rowlands, cheveux peroxydés – dit cette filiation assumée. Ce mélange survolté de vie et d’autobiographie tient son pari, régulant l’atmosphère des scènes. Attraper le plus-que-vivant, filmer en continu, capter ce sentiment d’improvisation ou d’émergence du vivant : l’esprit du cinéaste américain habite cette famille déchirée, ne demandant qu’à être radicalisé (quitte à exclure quelques incursions expérimentales) par la tenue d’un réalisme forcené.

Et puis il y a Élodie Bouchez. Sa douceur vaste, sa lumière mélancolique. Depuis son prix d’interprétation dans La Vie rêvée des anges d’Érick Zonca, en passant par les univers sensibles de Laetitia Masson et Jeanne Herry, elle construit un paysage cinématographique singulier, empreint de ce qu’Olivia Laing disait des œuvres d’Edward Hopper : « l’étrange sortilège de la solitude ».

Ma famille chérie – bande-annonce

Ma famille chérie – fiche technique

Réalisation : Isild Le Besco
Scénario : Isild Le Besco, Steven Mitz, Raphaëlle Desplechin
Interprètes : Elodie Bouchez, Marisa Berenson, Jeanne Balibar, Elie Semoun, Isild Le Besco, Alex Granberger, Sam Spruell
Photographie : Jowan Le Besco, Thomas Bataille
Montage : Yann Dedet, Alys Andreo, Aurélien Capel, Tom Walters
Décors : Claire Dupont, Laure Bouvier
Costumes : Catherine Cosme, Tzigane de Braconier, Peggy Grelat
Maquillage et coiffure : Aurélia Louis, Peggy Grelat
Producteurs : Isild Le Besco
Co-producteurs : Anne-Dominique Toussaint, Christophe Bruncher
Sociétés de production : Ava
Pays de production : France
Société de distribution France : Ava Films
Durée : 1h23
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 10 juin 2026

Festival

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