Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Note des lecteurs0 Note
4

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Synopsis : Au XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans, un mystérieux soldat arrive dans un village protestant isolé et revendique l’héritage d’une ferme abandonnée. Il présente des documents, se met au travail et gagne progressivement la confiance des habitants. Mais derrière cette identité se cache Rose, une femme qui a endossé les vêtements et la position d’un homme pour tenter de vivre librement.

La place d’un homme

Le film ne fait pas mystère de l’identité de Rose. Dès les premières minutes, un carton la présente comme une usurpatrice, coupable d’avoir trompé tout un village. Puis une voix off nous apprend que ce soldat, interprété par Sandra Hüller, est une femme. Il ne s’agit donc pas de guetter le moment où son secret sera révélé, mais de comprendre comment elle parvient à faire tenir cette existence et pourquoi tout le monde finit par l’accepter.

Rose arrive dans un monde qui semble avoir été vidé de tout ce qui ne sert pas directement à la survie. On travaille, on mange, on prie beaucoup, on dort. Et on recommence le lendemain. Tout paraît ramené au premier étage de la pyramide de Maslow : se nourrir, s’abriter, assurer sa sécurité. Même les événements qui devraient interrompre cette monotonie semblent sans vie. Pas de véritable joie, pas davantage de tristesse. Les sentiments ne semblent avoir aucun espace pour s’exprimer.

Le dessein de Rose a en effet si bien fonctionné qu’un riche propriétaire lui propose rapidement d’épouser sa fille, Suzanna. Leur mariage est à peine filmé. Et la naissance presque miraculeuse d’un enfant vient parachever cette existence d’homme. Annoncée avec une rapidité pour le moins suspecte, elle étaye le propos du film sur une société chrétienne archaïque qui s’accommode fort bien des arrangements avec la vérité, pourvu que chacun reste à sa place.

Une vie bien rude, donc, que Suzanna résume d’un seul mot : l’ennui.

La mise en scène de Markus Schleinzer épouse parfaitement cette austérité. Le noir et blanc est dur, les paysages immenses et très beaux restent indifférents aux existences qui les traversent, et les gestes des personnages sont filmés sans emphase. La nature n’a rien d’un refuge romantique et les êtres humains ont de la peine à émerger de sa matière. Par son village isolé, son soldat venu d’ailleurs et le poids du secret, Rose évoque fugitivement le récent Vermiglio ou La Mariée des montagnes de Maura Delpero. Mais le rapprochement tient surtout à une même austérité des paysages et des vies rurales.

Alors oui, le film est naturaliste dans son attention au travail, aux corps et aux nécessités quotidiennes, mais son esthétique est presque minérale. Tout y paraît comme pétrifié. Pourtant, ce minimalisme est maximaliste, si l’on ose dire. En retirant la couleur et presque toute manifestation spectaculaire de la psychologie ou des sentiments, Schleinzer rend paradoxalement sensible la rudesse de ces existences. S’il nous fait ressentir aussi fortement leur vide, leur fatigue et leur enfermement, c’est bien que sa mise en scène, derrière son apparente simplicité, est d’une précision remarquable.

Cette précision est aussi celle de Rose. La voix off, d’abord surplombante, trouve peu à peu son sens lorsque Rose entreprend de consigner sa propre histoire pour ne pas la laisser aux autres. Il se dégage surtout de cette narration l’idée de la précision et de la minutie qu’elle a dû adopter pour que la vie qu’elle s’est fabriquée continue de fonctionner. Elle doit donc surveiller chacun de ses gestes et chacune de ses paroles. Chez Rose, paraître naturelle exige un effort monstrueux.

La question de sa voix est pour le moins troublante. Sandra Hüller ne cherche pas réellement à la masculiniser et, lorsqu’elle l’élève, on a du mal à comprendre la crédulité prolongée des villageois. Puis on se dit que cette fragilité de la vraisemblance appartient peut-être au projet même du film. Rose n’est pas reconnue comme un homme parce qu’elle en reproduirait parfaitement l’apparence. Elle l’est parce qu’elle en occupe la place.

Elle revêt rapidement tous les attributs sociaux attendus d’un homme : elle possède, décide, travaille, commande, paie et protège. Sa ferme prospère et tout le village en profite. Dès lors, personne ne semble avoir intérêt à regarder ou à écouter de trop près ce qui pourtant se voit et s’entend très bien.

Rose ne veut pas devenir un homme. Elle veut simplement accéder à tout ce qui lui serait interdit en tant que femme. Le pantalon lui permet de posséder une terre et de décider de l’ensemble de son existence. Pour autant, la femme en elle n’a pas disparu : elle est oblitérée par la nécessité de paraître homme.

À ce sujet, l’une des scènes les plus émouvantes du film survient dans la forêt. Seule avec l’enfant, Rose le porte secrètement à son sein. Son étonnement, puis son exaltation, disent moins le retour d’une prétendue vraie nature que sa quête profonde : avoir la possibilité de ne pas choisir. Loin du village et de ses regards, Rose peut éprouver son corps sans craindre de voir s’écrouler tout ce qu’elle a construit. Et quand on y réfléchit, c’est d’une modernité folle.

Suzanna connaît un chemin presque inverse. Dans la maison de son père, elle apparaît effacée, soumise, physiquement presque ingrate. Elle est présentée avec sa dot et ses qualités domestiques, comme un bien que l’on transmettrait avec le reste du chargement. La charrette qui l’accompagne jusqu’à la ferme de Rose est anormalement chargée. Comme un prix payé par un père pour s’en débarrasser et préserver les apparences.

Lorsque Suzanna découvre la vérité sur Rose, elle se transforme. Celle que l’on avait toujours vue obéir commence à formuler des exigences. Elle veut apprendre à lire et à écrire, alors qu’auparavant elle assimilait cet apprentissage à un blasphème. Elle veut prendre un bain sans être vue. Elle veut disposer d’un peu de son corps, de son temps et de son existence. Son silence devient une monnaie d’échange et, pour la première fois, lui confère du pouvoir.

Cette transformation est aussi physique. Suzanna se redresse. Elle sourit davantage et son visage lui-même semble s’ouvrir. Rose avait conquis sa liberté en revêtant les attributs d’un homme ; Suzanna commence à conquérir la sienne lorsqu’elle découvre que cette autorité masculine peut être fabriquée, peut-être même être à sa portée.

Entre elles se construit alors une relation difficile à définir. Elle commence par un arrangement, se poursuit par une forme de chantage, puis laisse apparaître de la complicité et peut-être une admiration réciproque. Si quelque chose de l’ordre du désir affleure parfois, il porte moins sur leurs corps que sur le courage et la détermination que chacune reconnaît chez l’autre. Chacune révèle à l’autre ce qu’une femme peut oser.

Sandra Hüller est, comme toujours, remarquable. Elle ne joue jamais un homme, encore moins une imitation d’homme. Elle joue une femme qui obtient les prérogatives supposées d’un homme.

Face à elle, Caro Braun donne à la métamorphose de Suzanna une finesse remarquable. Tout le reste de la distribution participe à l’impression d’un monde refermé sur ses certitudes, où chacun semble connaître la place qui lui revient et, surtout, celle que les autres ne doivent pas quitter.

Rose raconte finalement deux femmes qui comprennent que les places présentées comme naturelles ne le sont peut-être pas. L’une a eu l’audace folle d’en choisir une autre. La seconde, en la regardant faire, apprend progressivement à vouloir la sienne. Toutes deux auront entrevu, un instant, la possibilité de ne pas choisir.

🎬 Rose – Bande-annonce

🎬 Rose – Fiche technique

Titre original : Rose
Titre français : Rose
Réalisateur : Markus Schleinzer
Scénario : Markus Schleinzer, Alexander Brom
Interprétation : Sandra Hüller (Rose), Caro Braun (Suzanna), Marisa Growaldt (la narratrice), Robert Gwisdek, Godehard Giese
Photographie : Gerald Kerkletz
Montage : Hansjörg Weißbrich
Musique : Tara Nome Doyle
Producteurs : Johannes Schubert, Karsten Stöter, Tobias Walker, Philipp Worm
Maisons de production : Schubert Füm GmbH, ROW Pictures GmbH, Walker+Worm Film GmbH & Co. KG
Distribution (France) : KMBO
Durée : 94 minutes
Genre : Drame historique
Date de sortie (France) : 9 septembre 2026
Année : 2026

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.