Vermiglio de Maura Delpero : Des Monts et merveilles

Vermiglio : Le second film de l’italienne Maura Delpero, insufflé de son histoire familiale, est remarquable de justesse et d’émotion, malgré, ou grâce à, une certaine austérité qui laisse beaucoup de place au non-dit et à l’intime de ses personnages.

Synopsis de Vermiglio:  Au cœur de l’hiver 1944. Dans un petit village de montagne du Trentin, au nord de l’Italie, la guerre est à la fois lointaine et omniprésente. Lorsqu’un jeune soldat arrive, cherchant refuge, la dynamique de la famille de l’instituteur local est changée à jamais. Le jeune homme et la fille aînée tombent amoureux, ce qui mène au mariage et à un destin inattendu…

 Photo de Famille

Il y a à peine 15 jours, nous nous sommes extasiés sur Black Dog, comme étant le meilleur film de l’année jusqu’ici ; Aujourd’hui, ce film chinois est déjà rejoint par Vermiglio, le nouveau film de l’italienne Maura Delpero, un métrage tout aussi impressionnant. Ce deuxième film de la cinéaste confirme, haut la main, son talent, après un Maternal déjà très maîtrisé. Le film est assez austère, plutôt taiseux et sans fioriture, et laisse énormément de place à une certaine respiration, un certain rythme propre aux bons documentaires (on pense, dans des genres bien différents évidemment, à Wang Bing ou encore à Frederik Wiseman) ; Maura Delpero capitalise à raison sur son expérience.

Mais qui dit film presque éthéré ne dit pas dans le cas présent absence de fond ou de fil conducteur. Nous sommes en 1944/1945, la trame de fond est la fin de la guerre, et la vie qui s’ensuit, même si Vermiglio, le village auquel le film doit son titre, est assez distant du théâtre des opérations. Les familles étaient alors plus que nombreuses. C’est le cas des Graziadei, 7 enfants au compteur, sans compter ceux qu’on a déjà perdus, et ceux qui sont en route. Autant de points de vue qui se croisent, qui s’entrechoquent dans une ambiance familiale très attachante, joyeuse ou triste, sérieuse ou espiègle. Il est remarquable que même les personnages les moins diserts, les moins importants, on pense par exemple à deux des petits garçons, dont on se souvient à peine des prénoms et encore moins de la voix, disent quelque chose de la vie qui s’ écoule, à travers du peu de cas qu’on fait d’eux : ils sont là, pourraient ne pas être là, et sont pourtant visiblement essentiels à leur famille…

Les protagonistes sont les 3 sœurs aînées, Lucia (Martina Scrinzi), Ada (Rachele Potrich), et la jeune Flavia (Anna Thaler), des adolescentes qui partagent une chambre. L’intimité n’existe pas, la masturbation se pratique hors champ, puisqu’elle se pratique, derrière la porte des armoires. Chacune a ses propres aspirations, ses propres tourments, mais les secrets de l’une deviennent les secrets de toutes les autres. C’est surtout à travers leur regard que se raconte  l’histoire de la famille Graziadei, celle d’un père (Tommaso Ragno)  omnipotent qui fait la pluie et le beau temps de tous, qui se ruine en cigarettes et s’achète des disques quand la mère compte les patates pour nourrir leur nombreuse progéniture. Une famille peu regardante quand on peut marier une fille et se défaire d’une bouche à nourrir. Une famille encore où on ne peut pas donner à tout le monde les mêmes chances, car les chances de vie meilleure sont rares, parcimonieuses. Les choses qui arrivent à ces 3 filles synthétisent sans avoir besoin d’être didactique l’importance dans cette communauté de la religion, du patriarcat, de la pauvreté et de la guerre, mais aussi de la sororité et de l’amour familial qui se frayent un chemin malgré les difficultés.

Vermiglio n’est en aucun cas du cinéma-vérité, même si le jeu assez spontané et naturaliste des petits acteurs pourrait y faire penser, ainsi qu’une cinématographie inondée de lumière naturelle et les couleurs neutres de la vie réelle . C’est au contraire un film avec un scénario bien ficelé, à la fois dans l’espace-temps (le film couvre les quatre saisons de manière marquée), et dans le narratif qui s’attache à une belle caractérisation de ses personnages. Nous avons même, sous la forme d’un nouveau secret dévoilé, un vrai drame au milieu du film, qui affectera le cours de la vie des membres de la famille, voire du village tout entier, tant ses implications touchent au fondement même de la structuration de ces communautés villageoises. Davantage encore que dans Maternal, Maura Delpero réussit parfaitement son virage sur l’aile par rapport à sa précédente carrière de documentariste, en en tirant le meilleur parti sans en être écrasée.

À bas bruit, Vermiglio fait remarquablement le job de nous transporter dans un temps et un lieu qui sont éloignés de nous. D’aucuns lui reprochent une certaine langueur, une certaine lenteur. Mais l’ADN même du film est celui-là, celui de l’intériorité, de l’intimité, au niveau individuel, mais également dans les sous-entendus familiaux ou de la communauté villageoise de ces temps-là. Encore une réussite qui, comme pour le bon vin, promet au cinéphile un millésime 2025 enchanteur.

Vermiglio, ou la Mariée des Montagnes – Bande annonce

Vermiglio, ou la Mariée des Montagnes – Fiche technique

Réalisateur : Maura Delpero
Scenario : Maura Delpero
Interprétation : Tommaso Ragno (Cesare Graziadei), Roberta Rovelli (Adele), Martina Scrinzi (Lucia Graziadei), Giuseppe De Domenico (Pietro Riso), Carlotta Gamba (Virginia), Orietta Notari (Zia Cesira), Santiago Fondevila (Attilio), Rachele Potrich (Ada Graziadei), Anna Thaler (Flavia Graziadei), Patrick Gardner (Dino Graziadei), Enrico Panizza (Pietrin)
Photographie : Mikhail Krichman
Montage : Luca Mattei
Musique : Matteo Franceschini
Producteurs : Francesca Andreoli, Maura Delpero, Santiago Fondevila, Leonardo Guerra Seràgnoli, co-producteurs : Carole Baraton,  Pauline Boucheny Pinon, Jacques-Henri Bronckart, Tatjana Kozar
Maisons de production : Cinedora, Charades, Versus Production, Rai Cinema Co-production :
Distribution : Paname Distribution
Durée : 119 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 19 Mars 2025
Italie· France· Belgique  – 2024

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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