Black Dog de Guan Hu : un récit lumineux, sobre et puissant

Black Dog : En écho peut-être à White God, le pamphlet du hongrois Kornél Mundruczó, lui-même sans doute un clin d’œil au White Dog de Samuel Fuller, Black Dog relate la relation entre un homme et un chien, les deux ostracisés comme les personnages canins et humains des films suscités. Une réussite impressionnante.

Synopsis de Black Dog:  Lang revient dans sa ville natale aux portes du désert de Gobi. Alors, qu’il travaille pour la patrouille locale chargée de débarrasser la ville des chiens errants, il se lie d’amitié avec l’un d’entre eux. Une rencontre qui va marquer un nouveau départ pour ces deux âmes solitaires.

 Wicked

Il arrive un moment où on découvre Jia Zhang Ke, celui-là même qui a réalisé le très récent Feux Sauvages, dans le personnage d’un oncle dans le film d’un de ses compatriotes, Black Dog de Guan Hu. Il y a déjà 20 ans qu’on l’a découvert dans Still Life, alors un jeune cinéaste prometteur de ce qu’on appelle paresseusement  la sixième génération du cinéma chinois. C’était comme hier…

Mais foin de ces considérations sur l’avancement inexorable de notre âge. Parlons plutôt de cet incroyable film. Black Dog commence très très fort avec une première séquence ultrapuissante : aux portes du désert de Gobi, dans un paysage splendidement photographié par Weizhe Gao, une impressionnante meute de chiens dévale la petite colline à toute vitesse. Un bus qui passait par là est pris de court et verse sur le côté de la rue, bousculé par la horde. Nous aussi, nous sommes ébahis par ce spectacle qui nous installe d’emblée dans le film sans plus jamais qu’on en sorte.

Plus de peur que de mal ; le film déploie même une certaine dose d’humour lors de cette scène d’accident. On y découvre le protagoniste Lang (Eddie Peng, méconnaissable), une ex-rockstar et figure locale du motocross, de retour chez lui après avoir purgé une peine de prison de 10 ans, après avoir tué le fils d’un caïd local. Taiseux, il n’aura presque pas de dialogue tout au long du métrage, et tout son travail passera uniquement par ses gestes et ses regards. Un film minimaliste donc, symbolisé par son arrivée en ville tel un lonesome cowboy, sous un soleil éclatant et dans des ruelles vidées de sa population. Les mines ferment et les habitants sont obligés de partir, laissant derrière eux des bâtiments qui seront détruits pour laisser place au monde moderne et au paraître, puisque même si on en est géographiquement loin, on est quand même à la veille des JO de Pékin. Pour les mêmes raisons, la ville fait la chasse aux centaines de chiens errants laissés derrière eux par les émigrants, voire aux chiens domestiques dont les maîtres ne se seraient pas acquittés d’une certaine taxe. Black Dog raconte en filigrane la modernisation à marche forcée de la Chine. Le cinéaste nous donne ici et là des indices qui montrent l’évolution de cette société chinoise devenue fort mercantile, ou plutôt mercantile autrement, et rendue ainsi plus violente.

Les premières rencontres entre Lang et le chien noir, autour d’un bas de mur convoité par les deux sont assez facétieuses, mais aussi poétiques, et donnent le ton d’une relation qui s’annonce complice. Le chien est un lévrier aussi maigre que majestueux, hargneux, dangereux même, soupçonné d’avoir la rage et faisant l’objet d’une traque dans le village, avec la promesse d’une récompense. Ayant rejoint la brigade anti-chiens du fameux oncle, Lang attrape le chien et décide de le garder avec lui. Ces deux parias, l’ex-taulard et le rageux, s’apprivoisent pas à pas, sans un mot, ce qui rend le métrage encore plus fascinant.

Voilà donc deux êtres en route vers la résilience et la rédemption, où ils apprennent à se défaire des oripeaux de leur violence respective pour découvrir une relation de tendresse, de confiance et de bienveillance. Un chemin non dénué d’embûches, mais qu’on a plaisir à suivre avec eux, la proposition du cinéaste étant tout sauf sirupeuse. Les chemins de traverse ne sont pas avares de beaux moments, que ce soit celui du père de Lang qui s’abîme dans l’alcool, et qui là aussi se soigne au travers d’un animal, un tigre atone qui n’a plus le goût de rien ;  la petite amie potentielle pleine d’allant, les mafieux qui veulent sa peau, ou encore l’oncle bienveillant (Un Jia Zhang Ke bienveillant envers son collègue ?)

Comme  les grands films « canins » que nous avons cités en préambule, Black Dog est un film métaphorique, associé souvent à la violence que ces meutes de chien infligent ou subissent, la violence qui n’est pas innée mais induite par le comportement même de l’être humain, la violence encore qui n’est pas une fatalité, puisque Guan Hu ouvre une porte de sortie. Minimaliste, le film est servi par la photo incroyable de Weizhe Gao, qui magnifie un paysage déjà magnifique, qu’il baigne d’une très belle lumière. Les plans sont vastes, les étendues désertiques faisant penser aux nouveaux westerns sud-américains qu’on a pu voir ces derniers temps   (Jauja de Lisandro Alonso, Les Colons de Felipe Gálvez, Los Delincuentes de Rodrigo Morino, etc.)

Black Dog est le petit bijou de ce premier trimestre, récompensé à juste titre, par le prix Un Certain Regard au dernier festival de Cannes.

Black Dog – Bande annonce

Black Dog – Fiche technique

Titre original : Gouzhen (combat de chiens en mandarin)

Réalisateur: Guan Hu
Scenario : Rui Ge, Guan Hu
Interprétation : Eddie Peng (Lang), Tong Liya (Raisin), Jia Zhang-ke (Oncle Yao), Zhang Yi (Le Manager)
Photographie : Weizhe Gao
Musique : Breton Vivian
Producteurs : Jing Liang, Justine O, co-producteur : Zhonglei Wang
Maisons de production : The Seventh Art Pictures, Huayi Brothers Pictures, Momo Pictures, Bona Film Group
Distribution : Memento Films
Durée : 116 min.
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 05 Mars 2025
Chine· – 2024

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.