Los Delincuentes, le cinéma argentin n’a pas fini de nous charmer

Los Delincuentes : sous prétexte d’un cambriolage bancaire, Rodrigo Moreno nous emmène sur de nombreux et lumineux chemins de traverse, à l’instar de ses compagnons du nouveau cinéma argentin. Préparez-vous à une évasion romanesque !

Synopsis de Los Delincuentes : Román et Morán, deux modestes employés de banque de Buenos Aires, sont piégés par la routine. Morán met en oeuvre un projet fou : voler au coffre une somme équivalente à leurs vies de salaires. Désormais délinquants, leurs destins sont liés. Au gré de leur cavale et des rencontres, chacun à sa manière emprunte une voie nouvelle vers la liberté.

Libertad

Le cinéma moderne argentin est probablement celui qui est le plus enthousiasmant du monde, sans jamais faillir. Déjà dès le début de ce siècle par exemple, les films de Lucrecia Martel nous ont emmené dans un ailleurs étrange et romanesque. La décennie d’après nous offre un cinéma plus ancré dans le réel social et sociétal, avec en tête de pont les films de Pablo Trapero (El Clan, Elefanto Blanco, etc.) qui ont connu un succès considérable dans et en dehors de son pays. Lisandro Alonso (Jauja, Los Muertes…) continue une œuvre radicale et inclassable. Puis, tout dernièrement, nous sont arrivés des films d’un collectif déjà installé (El Pampero Cine), La Flor ou encore Trenque Lauquen, des films d’une liberté absolue, n’ayant pas de limite dans l’exploration de ce qui est possible dans le cinéma, des films essentiels quand on aime se laisser dérouter.

Rodrigo Moreno ne fait pas partie de El Pampero Cine, mais son film, Los Delincuentes, découle de la même envie d’un cinéma différent, libre et indépendant. L’argument apparent du film est un cambriolage, opéré dans une banque publique par deux de ses propres employés, Morán le perpétrateur (Daniel Elías) et Román (Esteban Bigliardi) le complice malgré lui, même s’il ne s’est pas fait trop prier. Mais ce film singulier n’est pas vraiment un film policier. Très vite, il part dans une direction et une ambiance beaucoup plus romanesques. Les protagonistes ont des prénoms anagrammés, et sont pour ainsi dire les deux visages d’une même personne désabusée, écrasée par une routine quotidienne, un métro-boulot-dodo gris terne, ou même faire l’amour relève d’une habitude plutôt mécanique, voire d’une obligation sans joie. Le cinéaste utilisera d’ailleurs à plusieurs reprises ce concept de double, à commencer par une scène surréaliste au début du métrage où deux clients différents de la banque possèdent exactement la même signature sur leur chèque respectif. Ce fil ludique se déroule tout au long du métrage, ludique mais peut-être également porteur de sens quant à la place de l’individu dans notre société, une place interchangeable, une destinée si peu personnelle.

Ce cambriolage est le prix d’une liberté que Moràn recherche, ainsi que Román, par la force des choses : vivre simplement, sans avoir à s’aliéner par le travail, les obligations, les horaires et les routines. C’est le prix d’une vie dictée par le seul désir, la seule envie. Une vie à l’instar du trio Ramón (Javier Zoro) et les deux sœurs Norma (Margarita Molfino) et Morna (Cecilia Rainero), rencontré par l’un puis par l’autre à Alpa Corral, un magnifique site naturel de Córdoba : un « vidéaste qui fait du cinéma », et ses deux amies, des sœurs tantôt actrices, tantôt preneuses de son, puisque le nouveau cinéma argentin est ainsi fait. Ils filment une nature spectaculaire sous un magnifique soleil rasant, batifolent dans la rivière et nourrissent leurs poules de plein air. Une vie insouciante, joyeuse, libre de toute entrave, dont pourtant il faut bien dire que Román et Normán ne pourraient profiter sans le cambriolage, sans un passage obligé en prison pour l’un, une vie sous suspicion permanente pour l’autre.

Los Delincuentes est un beau film qui prend son temps dans des digressions lumineuses, romanesques, romantiques, avec par exemple des lectures, en prison, d’un magnifique poème de Ricardo Zelarayán, la Gran Salina, dans un mouvement d’art total. Rien n’est gratuit, tout fait sens dans un film que la longueur peut en rebuter plus d’un. Mais pour qui se laisse aller dans cette histoire pleine de ramifications jamais hasardeuses, comme déjà expérimentées avec le récent Tranque Lauquen, ce temps n’existe plus, il ne reste que les moments magiques et  sensoriels qui sillonnent le film.

Los Delincuentes – Bande annonce

Los Delincuentes – Fiche technique

Titre original : Los Delincuentes
Réalisateur : Rodrigo Moreno
Scenario : Rodrigo Moreno
Interprétation : Daniel Elías (Morán), Esteban Bigliardi (Román), Margarita Molfino (Norma), Germán De Silva (Del Toro / Garrincha), Laura Parades (Laurea Ortega), Mariana Chaud (Marianela), Gabriela Saidon (Flor), Cecilia Rainero (Morna), Javier Zoro (Ramón), Lalo Rotavería (Isnardi), Iair Said (Barrientos), Fabian Casas (Maestro), Adriana Aizemberg (Clientae de la banque)
Photographie : Inés Duacastella, Alejo Maglio
Montage : Karen Akerman, Manuel Ferrari, Nicolás Goldbart, Rodrigo Moreno
Producteurs : Ezequiel Borovinsky , Coproducteurs : Julia Alves, Bruno Bettati, Natacha Cervi, Gilles Chanial, Daniel Lambrisca, Augusto Matte, Marcos Mion, Rodrigo Moreno, Hernán Musaluppi, Michael Wahrmann
Maisons de production : Wanka Cine, Coproduction :Les Films Fauves, Sancho & Punta, Jirafa films, Rizoma Films
Distribution (France) : JHR Films
Durée : 189 min.
Genre : comédie, Policier, Drame
Date de sortie : 27 Mars 2024
Argentine·Luxembourg·Brésil•Chili– 2024

 

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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