Liste de confinement #2 : La Flor, Thunder Road, Tetsuo…

Pendant cette période de confinement, la rédaction du Magduciné vous conseille une petite liste de films à (re)voir. Allant de la symphonie La Flor de Mariano Llinás au chaotique et viscéral Tetsuo de Shinya Tsukamoto jusqu’au sublime Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi, vous avez de quoi faire.

La Flor de Mariano Llinás

Ce film de 14h est à voir ou plutôt à expérimenter. Il fait exploser la notion même de confinement : c’est un film montre, énorme, imparfait, élégant et ridicule à la fois, mais surtout c’est un film qui fait voyager : dans l’histoire du cinéma, dans le monde, dans l’esprit du réalisateur, dans le monde des esprits parfois et dans celui du spectateur. La Flor n’est pas un film confortable et c’est tant mieux, on peut vous couper le son d’un seul coup, vous entraîner dans le monde des espions, des sorcières, de la photographie primitive. Chaque partie (4 en tout) a ses moments de grâce, de wtf. On trépigne parfois, on se dit « mais qu’est-ce que ça fait là ? »; on est fasciné la seconde d’après, ému, amusé. Ce n’est donc pas un film, c’est un voyage, une explosion. C’est aussi une belle déclaration d’amour (pudique, sensible, mais aussi extravagante) à quatre actrices étonnantes et détonantes. On n’avait pas vu ça souvent, peut-être un peu chez Carax et son Holy Motors où Denis Lavant jouait les caméléons. La Flor est inclassable, on y trouve même un générique de 30 minutes ! Bref, c’est magique, c’est épique, c’est parfois agaçant, dérangeant, frustrant, mais ça bruisse de partout, ça donne à voir, à sentir, à ressentir. Rarement une œuvre aura été aussi palpable.

Chloé Margueritte

The Banker de George Nolfi 

Sous plusieurs aspects The Banker fait penser à Green Book. Nous sommes à nouveau dans un film « inspiré d’une histoire vraie » et se déroulant dans les États-Unis de la ségrégation. Sauf qu’au lieu de nous convier à une tournée musicale dans le Grand Sud, nous accompagnons ici deux hommes noirs qui veulent se lancer dans les affaires, d’abord dans l’immobilier, puis dans le domaine bancaire, ce qui leur était interdit (surtout au Texas, où se déroule une partie du film). Bien entendu, nous n’échappons pas au message politique (sur les quartiers interdits aux Noirs, sur les crédits que les Noirs ne pouvaient pas souscrire…). Mais fort heureusement le film ne se contente pas de véhiculer un message parfois lourdement. The Banker est d’abord un très bon suspense bancaire. Il est parfois difficile de suivre les différentes opérations financières, mais les enjeux sont clairement définis. L’interprétation est impeccable.

Hervé Aubert

Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi

Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi surprend par sa justesse d’écriture : on aurait du mal à croire que c’est un homme qui a réalisé cette œuvre, tant la pauvreté de la condition féminine – et plus précisément des geishas et de leurs apprenties, les maikos – est impeccablement dénoncée. Les deux personnages principaux, Eiko et Miyoharu, veulent conserver leur liberté d’agir et de disposer de leur corps comme elles le souhaitent, être des femmes indépendantes, ce qui fait qu’elles sont toutes les deux des figures féminines très fortes. La fin est d’autant plus grandiose que l’ultime concession de Miyoharu apparaît comme un grand sacrifice qu’une mère aurait fait à sa fille, démontrant dès lors la pureté du lien qui les unit, elle et Eiko. Quand une liberté est perdue, l’autre est sauvée…

Flora Sarrey

 

Thunder Road de Jim Cummings

Présenté à la section Acid du Festival de Cannes en 2018, Thunder Road est un petit bijou écrit, réalisé et interprété par l’américain Jim Cummings. Pour moins de 200 000$, le cinéaste plutôt débutant réussit à nous transporter sur une montagne russe d’émotions. Visionné en période de confinement, dans les conditions hasardeuses et facilement « perturbables » d’un visionnage sur le petit écran, le film attire et scotche pourtant immédiatement dès la première scène. Jim Arnaud, un jeune policier quelque peu inadapté, prononce un discours bizarre, à la limite du loufoque lors des funérailles de sa mère adorée. Entrecoupé de pas de danse (sa mère était danseuse), et de gros sanglots irrépressibles, le discours consterne l’assemblée et amuse le spectateur. Jim Arnaud est touchant dans sa volonté de s’intégrer dans une société qu’il ne comprend pas toujours. Il fait tout à l’envers, l’éducation de sa petite fille, son boulot de flic qu’il exécute avec plus de rage qu’il n’en faut, comme un exutoire à une colère et une souffrance d’orphelin non évacuées. Sa vie chaotique est en contraste avec son environnement de banlieue engourdie, et c’est ainsi que Thunder Road réussit à nous émouvoir et à capter notre attention de bout en bout, malgré un scénario somme toute assez mince.

Beatrice Delesalle

Tetsuo de Shinya Tsukamoto

Fougueux et détraqué. Comme une pustule, une démangeaison qui ne demande qu’à se désagréger. Tetsuo, c’est une tempête esthétique, une tornade auditive, le cri d’un esprit frappeur qui viendrait hanter une bobine de toute de sa folie. De cette déflagration cinématographique qui se déploie entre cinéma amateur et soubresaut cyberpunk, Shinya Tsukamoto fait appel à l’infiniment grand et l’infiniment petit, dans sa manière de colmater les brèches de la conscience par l’incision de la matérialité du métal, et dans sa faculté à rassembler l’expérimentation visuelle et les gimmicks du cinéma de genre (horreur, kaiju). Tetsuo qui prend les formes d’une teinture faite de noir et de blanc fait irrémédiablement penser à une œuvre non moins incroyable : Eraserhead de David Lynch, surtout dans son approche cartographique des paysages industriels monochromes d’une société plus ou moins dystopique où l’humain serait un détritus comme un autre, et dans l’évocation de la fissuration du couple par le refoulement d’un soi-même.

Sébastien Guilhermet

 

Alice au pays des merveilles, version 1999 par Nick Willing

« Alice » est peut-être l’un des textes de littérature les plus adaptés au cinéma. Dès les années 1900-1910, on trouve des courts-métrages mettant en scène certaines aventures de la jeune fille à la poursuite du lapin blanc. Passées par le meilleur (le Disney de 1951, ou le Alice de Svankmajer de 1988) et par le pire (un Tim Burton de triste mémoire), les adaptations de la nouvelle de Lewis Carroll auront rarement trouvé traitement plus exhaustif que dans ce téléfilm réalisé en 1999 par Nick Willing. Et de téléfilm, cette déclinaison d’Alice n’a que le nom, tant le résultat est ambitieux, certes imparfait, mais dans l’ensemble franchement réussi. Déjà, le casting est impressionnant : Ben Kingsley, Christopher Lloyd (« Doc » de Retour vers le futur), Robbie Coltraine (« Hagrid » de Harry Potter), Gene Wilder (« Willy Wonka » du premier Charlie et la Chocolaterie), Whoopi Goldberg, Peter Ustinov, et bien d’autres. Les décors et effets visuels sont superbes et n’ont pour la plupart pas vieilli, grâce notamment au talent de Bob Hollow et Jim Henson, ayant respectivement œuvré sur les célèbres Brazil et Dark Crystal. Durant près de 2h10, cette Alice (un peu fade) découvrira un Pays des merveilles plus riche que jamais, surpassant la plupart des autres adaptations en quantité de péripéties et de rencontres. Des chansons, des danses, des cris, mais aussi quelques scènes à l’émotion inattendue. De quoi revoir d’un œil neuf un univers si singulier et pourtant si souvent caricaturé. Car malgré un rythme un peu inégal et une photographie forcément datée, l’atmosphère est réussie et on se surprend à s’émerveiller nous-mêmes devant une telle effusion de générosité.

Jules Chambry

Pour lire la liste de confinement #1

 

Festival

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Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

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