Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Voyageur infatigable, Werner Herzog pose cette fois sa caméra dans divers lieux isolés de Russie, pour y sonder les mythes et superstitions les plus variés. Collection de vignettes qui n’a guère pour ambition d’être exhaustive, le film se présente au contraire comme un échantillon poétique et particulièrement riche en pouvoir d’évocation. Il révèle surtout à quel point, dans une société dite « moderne », des pratiques ancestrales parfois franchement saugrenues sont encore bien vivaces. Une démonstration de la soif inextinguible de l’âme humaine pour l’irrationnel, un phénomène qu’Herzog observe sans jamais le juger. 

Qu’il le fasse en tant que créateur ou observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable. Il cherche moins à expliquer leur comportement ou leurs croyances qu’à saisir la vérité presque poétique qui émane de leur quête – aussi absurde soit-elle.

Il est donc parfaitement logique que le metteur en scène allemand se soit intéressé, parmi tant d’autres sujets, à la religion et aux légendes qui forment le cœur de ce documentaire d’une heure, composé d’une dizaine de « vignettes », toutes tournées en Russie. Son inclination naturelle ne l’a évidemment pas mené dans les travées d’une église orthodoxe lambda afin d’interroger de braves croyants en costume-cravate venus assister à l’office. C’est aux confins de la foi et du mysticisme qu’il nous emmène, là où le mythe s’invite dans le quotidien des populations. Un des sujets marquants du documentaire consiste ainsi dans la rencontre avec « Vissarion », ex-agent de la circulation devenu mystique et autoproclamé réincarnation de Jésus, qui a fondé dans la taïga une Église du Dernier Testament – il est entouré d’au moins 4.000 fidèles ! Sorte de version sibérienne du colonel Kurtz d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, Vissarion règne avec une sagesse et une affabilité apparentes sur son royaume théocratique boréal… du moins jusqu’à son arrestation par la police et le FSB russes en 2020, événement que Herzog n’aurait évidemment pas pu filmer !

Parcourant les confins de ce pays immense qu’est la Russie, Herzog nous fait découvrir des pratiques mystiques d’un autre temps, comme cette eau « consacrée » que des habitants d’un village collectent dans des bouteilles, ou les pratiques de chamans dans la république de Touva, ou encore – plus près de Moscou – l’adoration de la dépouille de Saint Serge dans le monastère de Zagorsk. Le spectateur assiste également à une impressionnante séance d’exorcisme collectif, au cours de laquelle plusieurs femmes hurlent et pleurent de manière hystérique, une scène dont l’intensité tranche singulièrement avec certaines autres pratiques révélées dans ce documentaire, qui relèvent davantage de la superstition quotidienne de communautés souvent très isolées.

Parmi les séquences les plus marquantes, impossible de ne pas inclure celles racontant la légende de Kitej. Ville légendaire située dans la région de Nijni Novgorod, on raconte que l’armée mongole de la Horde d’or s’apprêtait à la détruire, dans les années 1230. Ses habitants prièrent alors Dieu de pardonner leurs pêchés et d’épargner leur ville. Celle-ci fut alors soudain submergée par les flots jusqu’à disparaître complètement. Cette légende célèbre nourrit encore aujourd’hui de nombreuses rumeurs en Russie, notamment celle qui voudrait que seuls les croyants au cœur pur pourront un jour trouver le chemin de Kitej, miraculeusement préservée sous les flots. La caméra de Werner Herzog suit ainsi les pratiques étranges de certains habitants du coin, qui font le tour du lac à genoux ou s’immergent la tête dans ses eaux. Le cinéaste allemand retourne à Kitej à la fin du film, pour y filmer des pèlerins rampant à même la glace recouvrant le lac, tentant d’apercevoir la ville enfouie ! Cette séquence n’est pas authentique, Herzog ayant avoué avoir embauché deux ivrognes locaux pour jouer le rôle des pèlerins, l’un d’eux s’étant même assoupi, le visage sur la glace ! Mais peu importe, finalement, car les images sont drôles et saisissantes, et les comportements humains qu’elles révèlent ne sont pas plus farfelus que d’autres pratiques bien authentiques…

La fascination de Herzog pour la part d’irrationnel qui compose l’âme humaine, incarnée à merveille dans ce documentaire par le pouvoir du mythe qui a aussi nourri plusieurs de ses fictions (Cœur de verre, Nosferatu), ne cède en rien à son regard de cinéaste. Sa caméra reste toujours à distance, sans jugement ni condescendance, mais elle ne laisse jamais indifférent. L’incroyable talent du metteur en scène pour capturer des images saisissantes, à la fois esthétiques et non dénuées d’un certain second degré, lui permet de demeurer, hier comme aujourd’hui, un observateur passionnant de notre monde et des étranges créatures qui le peuplent…

Synopsis : Werner Herzog inventorie un ensemble de pratiques et de superstitions mystiques en Russie : reptation sur l’eau gelée d’un lac ; rituels de guérison ; projectionniste reconverti en sonneur de cloches ; sosie de Jésus ouvrant large les bras ; légende de la cité engloutie de Kitej…

Les Odyssées de Werner Herzog / Le Rêve : bande-annonce

Les Cloches des profondeurs : Fiche technique

Titre original : Glocken aus der Tiefe – Glaube und Aberglaube in Rußland
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Photographie : Jörg Schmidt-Reitwein
Montage : Rainer Standke
Producteurs : Lucki Stipetic, Ira Barmak et Alessandro Cecconi
Sociétés de production : Werner Herzog Filmproduktion et Momentous Events
Durée : 60 min.
Genre : Documentaire
Date de ressortie : 22 avril 2026
Allemagne et États-Unis – 1993

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