Il y a quelque chose d’inaltérable dans l’air du mois de mai à Cannes. Une fièvre douce, une agitation joyeuse qui s’empare de la Croisette comme si le monde entier avait décidé, d’un commun accord, que le cinéma était la chose la plus importante qui soit. Pour sa 79e édition, le Festival de Cannes se tiendra du 12 au 23 mai 2026, et la promesse est déjà vertigineuse.
Cette année encore, le Palais des Festivals deviendra le centre névralgique du 7e Art, où se croisent producteurs, réalisateurs, acteurs, critiques et autres cinéphiles, tous reliés par cette foi commune dans le pouvoir des images. Plus de 35 000 professionnels et festivaliers monteront les 24 marches du Palais sous le regard de millions de passionnés du cinéma. C’est ça, Cannes : un village éphémère et extraordinaire, qui réunit des dizaines de nationalités, de langues et de sensibilités. Une vitrine géante tendue vers les quatre coins du monde.
Une ouverture électrique
C’est Eye Haïdara qui sera la maîtresse des cérémonies d’ouverture et de clôture. Révélée au grand public dans Le Sens de la fête, vue récemment dans la série En Thérapie et bientôt à l’affiche du film d’espionnage Mata, l’actrice française succède à Laurent Lafitte et prend les rênes d’un exercice exigeant. Être drôle et sincère, avec tout ce qu’il faut de grâce pour ne pas voler la vedette aux films, mais faire que la fête soit belle.
Pour l’ouverture, c’est de nouveau un film français qui s’y colle, pour la sixième fois de suite. L’heureux élu est La Vénus électrique, de Pierre Salvadori, avec Anaïs Demoustier, Gilles Lellouche, Vimala Pons et Gustave Kervern en haut de l’affiche. Une comédie légère et romanesque, pour lancer onze jours de compétition intense. Après Leos Carax, Michel Hazanavicius, Maïwenn, Quentin Dupieux et Amélie Bonnin, Salvadori rejoint ce club très fermé des cinéastes qui ont eu l’honneur et la responsabilité de souffler les premières bougies d’une édition cannoise. Belle façon de rappeler que le cinéma français reste, en dépit de tout, une affaire de vitalité.
Honneur aux légendes
La grande émotion de cette édition, c’est aussi la reconnaissance de carrières absolument hors normes.
Peter Jackson sera présent lors de la cérémonie d’ouverture pour recevoir une Palme d’or d’honneur, le 12 mai 2026. L’organisation du Festival a souhaité distinguer le cinéaste néo-zélandais « pour saluer une œuvre qui fusionne blockbusters hollywoodiens et films d’auteur, dans une volonté artistique et une audace technologique hors normes. » Après des débuts dans la comédie horrifique (Bad Taste, Les Feebles, Braindead), ce dernier a enchaîné la trilogie du Seigneur des Anneaux avec celle du Hobbit. Fer de lance dans la motion capture, il n’a plus réalisé de film de cinéma depuis plus d’une décennie, se consacrant à des documentaires, dont le remarqué Get Back sur les Beatles. Sa venue sur la Croisette a quelque chose d’un événement en soi.
Au lendemain de la remise de sa Palme d’or d’honneur, Peter Jackson tiendra une conversation publique, le 13 mai, dans le cadre des Rendez-vous du Festival. Et il ne sera pas seul à prendre la parole. Cate Blanchett et Tilda Swinton participeront également à ces échanges, offrant aux festivaliers trois moments de dialogue privilégiés avec de grandes figures du cinéma contemporain. Blanchett, ancienne Présidente du Jury en 2019, animera une table ronde autour du Displacement Film Fund, qu’elle a fondé pour soutenir les cinéastes réfugiés. Tilda Swinton, elle, prendra la parole le 21 mai. Collaboratrice de Derek Jarman, Wes Anderson, Joanna Hogg, Jim Jarmusch et Bong Joon-ho, elle est l’une des actrices les plus singulières et les plus inclassables de sa génération.
Et puis il y a Barbra Streisand. La star recevra également une Palme d’honneur lors de la cérémonie de clôture du festival, le 23 mai. Un titre qui vient célébrer une carrière au sommet déjà saluée par onze Golden Globes, dix Grammy Awards et deux Oscars, celui de la meilleure actrice en 1968 pour Funny Girl et celui de la meilleure chanson originale du remake A Star is Born en 1977. Barbra Streisand foulera pour la première fois la Croisette en mai prochain.
Le maître coréen au gouvernail
Park Chan-wook présidera le jury du 79e Festival de Cannes et devient ainsi le premier cinéaste de son pays à occuper cette fonction prestigieuse sur la Croisette. Figure majeure du cinéma contemporain, il entretient une relation étroite avec le Festival depuis plus de vingt ans. Révélé à Cannes avec Old Boy, Grand Prix en 2004, il a ensuite remporté le Prix du Jury en 2009 pour Thirst et le Prix de la mise en scène en 2022 pour Decision to Leave. Difficile de rêver mieux : un cinéaste qui porte en lui une vision du cinéma suffisamment large pour embrasser des œuvres venues des quatre coins du monde.
Autour de lui, le jury réunit huit personnalités aussi différentes que complémentaires. Demi Moore, auréolée de son come-back fracassant dans The Substance de Coralie Fargeat ; Ruth Negga, révélée dans Loving de Jeff Nichols ; Chloé Zhao, doublement oscarisée pour Nomadland et fraîchement récompensée aux Golden Globes et aux BAFTA pour Hamnet ; Laura Wandel, la Belge d’Un monde et de L’intérêt d’Adam, voix précieuse du cinéma européen d’auteur ; Diego Céspedes, Prix Un Certain Regard 2025 pour Le Mystérieux Regard du flamand rose, l’une des révélations récentes du cinéma latino-américain ; Isaach De Bankolé, fidèle compagnon de route de Claire Denis, récemment aperçu dans Le Cri des gardes ; Paul Laverty, scénariste de deux Palmes d’or aux côtés de Ken Loach — Le Vent se lève et Moi, Daniel Blake ; et enfin Stellan Skarsgård, nommé aux Oscars pour Valeur sentimentale de Joachim Trier, Grand Prix 2025. Un jury qui couvre tous les continents, toutes les disciplines et qui promet des délibérations à la hauteur de la sélection.
À leurs côtés, pour présider Un Certain Regard, Leïla Bekhti sera la Présidente du Jury. Une belle nomination pour une actrice de premier plan, qui apportera à cette sélection toute l’attention qu’elle mérite.
Des marches à gravir
La question de la place des femmes derrière la caméra reste d’ailleurs, chaque année, l’une des jauges les plus scrutées de la sélection cannoise. Sur les 22 films de la compétition officielle, 5 sont réalisés par des femmes, dont 3 Françaises (Léa Mysius, Jeanne Herry et Charline Bourgeois-Tacquet), toutes trois primo-participantes à la course à la Palme d’or. C’est deux de moins que l’année précédente, et le chiffre peut faire tiquer. Pourtant, il serait trop rapide de s’en tenir là. Un Certain Regard affiche une forte présence féminine, avec 8 réalisatrices pour 15 films, ce qui compense le score plus modeste de la compétition officielle. Et dans les sections parallèles (Quinzaine des Cinéastes, Semaine de la Critique, ACID) des voix de femmes s’imposent également, souvent avec une liberté de ton que la compétition officielle n’autorise pas toujours.
C’est dans ce contexte que Julianne Moore recevra le prix Women in Motion, qui distingue des personnalités qui « font évoluer la place des femmes dans le cinéma et dans la société ». Ce prix, lancé en 2015 par le groupe Kering, partenaire officiel du festival, célèbre des artistes dont la carrière et l’engagement ont contribué à faire avancer la représentation féminine dans l’industrie. Moore est notamment la première Américaine à avoir reçu les prix d’interprétation à Berlin, Venise et Cannes. Elle succède à Nicole Kidman, et la cérémonie se tiendra le 17 mai sur la Croisette. Un signal fort, dans une édition qui a encore du chemin à faire vers la parité, mais qui avance dans la bonne direction.
Et c’est peut-être l’affiche officielle qui résume le mieux l’ambition et les contradictions de cette édition. Thelma et Louise y reviennent comme héroïnes, trente-cinq ans après l’avant-première du film de Ridley Scott sur cette même Croisette. Ces deux femmes en fuite, au regard droit, qui nous défient depuis une décapotable, sont un clin d’œil au chemin parcouru, et un rappel discret sur la question de la représentation.
L’année des auteurs
Iris Knobloch, Présidente du Festival, et Thierry Frémaux, Délégué Général, ont tenu à cadrer les attentes : cette édition sera celle des auteurs, pas des franchises. On regrette toutefois de ne pas retrouver Tom Cruise dans le Digger d’Alejandro Iñárritu, pas plus que Christopher Nolan et sa très attendue Odyssée, leurs films n’étant pas terminés. Pas de Disclosure Day de Steven Spielberg et de The Mandalorian and Grogu non plus. Cette édition ne sera pas celle des blockbusters et c’est aussi une bonne chose.
Car ces choix révèlent peut-être une ambition retrouvée : le Festival confirme son rôle de référence mondiale du cinéma d’auteur et le duo Knobloch-Frémaux a annoncé vouloir renforcer la place du cinéma européen et des nouvelles voix du cinéma africain et asiatique.
Et l’engouement est réel. Le Comité de sélection a reçu 2541 longs-métrages pour cette édition, soit près de 1000 de plus qu’il y a dix ans. La demande est là, massive et internationale. Le cinéma n’est donc pas mort, mais il se bouscule pour exister.
Le monde en compétition
Voilà le cœur du festival, là où tout se joue, où les films affrontent la lumière crue du Grand Théâtre Lumière et l’œil acéré de la critique internationale. Cette année encore, la liste des prétendants donne le tournis.
On attend avec une impatience à peine dissimulée le nouveau film de Na Hong-jin, Hope, dont le casting fait déjà saliver les cinéphiles. Le réalisateur coréen (The Strangers, The Chaser) a ce don rare de placer ses personnages dans des situations extrêmes pour révéler la vérité nue de la condition humaine.
Kore-eda Hirokazu revient avec un drame qui flirte avec les territoires de l’intelligence artificielle. Une thématique qui ne peut manquer d’évoquer l’ A.I. de Spielberg, mais connaissant la finesse du cinéaste japonais (Une affaire de famille, Nobody Knows, L’Innocence), attendez-vous à être bouleversés là où vous ne l’espériez pas.
Les autres titres en compétition dessinent une carte du monde tout aussi enthousiasmante. Asghar Farhadi (Histoires parallèles) revient sur la Croisette avec ce talent intarissable pour les dilemmes moraux ; Lukas Dhont (Coward) confirme qu’il est l’une des voix les plus importantes du cinéma européen depuis Girl ; Hamaguchi Ryusuke (Soudain) continue son exploration du temps suspendu et des relations humaines ; Arthur Harari (L’Inconnue) embarque un photographe solitaire dans une fête insensée, et le réveille, quelques heures plus tard, dans le corps d’une inconnue.
On compte aussi sur Jeanne Herry (Garance), dont le cinéma chaleureux et exigeant mérite toutes les attentions ; Fukada Koji (Quelques jours à Nagi) qui revient avec son sens du décalage subtil ; Marie Kreutzer (Gentle Monster), la cinéaste autrichienne qui avait ébloui la Croisette avec Corsage ; Cristian Mungiu (Fjord), incontournable figure du cinéma roumain et ancien Palme d’or ; Léa Mysius (Histoires de la nuit) qui poursuit une filmographie jeune et déjà singulière ; Rodrigo Sorogoyen (L’Être Aimé) passé maître pour faire monter la tension ; et Emmanuel Marre (Notre Salut), l’un des réalisateurs français les plus attendus de sa génération.
James Gray complète la liste des heureux élus avec Paper Tiger, ajouté à la compétition après l’annonce initiale du 9 avril. Le film réunit Adam Driver, Miles Teller et Scarlett Johansson, un casting qui promet une des montées de marches les plus électriques de l’édition.
Une compétition qui embrasse plusieurs continents, plusieurs langues, plusieurs façons de voir et de raconter. C’est précisément ça, Cannes.
La Queer Palm
C’est l’un des chiffres les plus éloquents de cette édition, et l’un des plus réjouissants. 21 longs-métrages sont en lice pour la Queer Palm cette année, un record absolu depuis la création du prix, qui en est à sa 16e édition. Chaque année, un jury récompense un court et un long-métrage choisis parmi la Sélection officielle et ses sections parallèles, pour des films qui mettent en avant des thèmes LGBTQ+, des perspectives féministes ou qui remettent en question les normes de genre.
Ce record n’est pas un hasard. Il reflète une évolution profonde du cinéma contemporain, où les récits queer ne sont plus cantonnés aux marges mais s’inscrivent au cœur des productions internationales. Lukas Dhont, qui avait remporté la Queer Palm en 2018 avec Girl, revient en compétition avec Coward, un film se déroulant en 1916, dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, autour d’un jeune homme qui découvre l’amour à travers les spectacles donnés aux soldats. Pedro Almodóvar, figure emblématique de la culture queer au cinéma, est également en lice avec Autofiction.
Une communauté longtemps stéréotypée, souvent invisibilisée, trouve dans cette édition une reconnaissance qui dépasse le symbole. Cannes 2026 n’a jamais été aussi queer et c’est une excellente nouvelle.
Un certain regard sur les sections parallèles
C’est souvent à Un Certain Regard que se nichent les vraies pépites, les surprises qui vous hantent encore des années plus tard. Cette année, la section s’ouvre avec Jane Schoenbrun et son Teenage Sex and Death at Camp Miasma, un titre qui, à lui seul, promet quelque chose de décalé et de rebelle.
Parmi les autres temps forts, il y a le très attendu Congo Boy de Rafiki Fariala et Ton animal maternel de Valentina Maurel, premier film costaricain jamais présenté sur la Croisette. L’histoire du cinéma s’écrit aussi dans ces petites conquêtes géographiques.
Rudi Rosenberg (Quelques mots d’amour), Sandra Wollner (Everytime) et Sode Yukiko (De toutes les nuits, les amants) complètent une sélection qui prouve, si besoin en était, que la vitalité du cinéma mondial n’a pas de frontières.
Et puis il y a l’animation, qui s’installe progressivement comme une présence de plus en plus régulière sur la Croisette, même si elle reste encore cantonnée aux sections parallèles plutôt qu’à la compétition principale. Le Corset de Louis Clichy à Un Certain Regard, In Waves de Phuong Mai Nguyen en ouverture de la Semaine de la Critique, ou encore Le Vertige de Quentin Dupieux en clôture de la Quinzaine des Cinéastes. Le dessin animé n’est plus une curiosité à Cannes. Il commence enfin à ressembler à une évidence.
La face cachée de la compétition
Côté hors compétition, l’excitation est grande autour de La Bataille de Gaulle : L’Âge de Fer d’Antonin Baudry (Le Chant du loup), première partie d’un diptyque ambitieux que l’on pourra voir en intégralité dès la fin de l’été. Une fresque historique qui arrive à point nommé.
Nicolas Winding Refn revient avec Her Private Hell ; Agnès Jaoui signe L’Objet du délit ; Guillaume Canet présente Karma ; Andy Garcia est derrière Diamond ; et Vincent Garenq clôt cette section avec L’Abandon.
Après minuit, tout est permis
Le festival a aussi ses noctambules, ses irréductibles qui tiennent bon jusqu’au bout. Pour eux, les séances de minuit promettent quelques frissons bien mérités.
Marion Le Corroller signe son premier long-métrage avec Sanguine. Yeon Sang-ho, le réalisateur du Dernier Train pour Busan, revient avec Colony et une nouvelle horde de créatures. Bertrand Mandico offre Roma Elastica pour les amateurs de cinéma plus expérimental ; Quentin Dupieux revient, en plus de son film d’animation, avec l’imprévisible Full Phil. Et Jim Queen de Marco Nguyen et Nicolas Athané attise la curiosité, dans son univers animé, frappé par un étrange virus qui « hétérosexualise » les hommes gays. Rires et frissons se mêlent intimement autour de ces escapades au bout de la nuit.
Hors des sentiers battus
Kurosawa Kiyoshi présente Le Château d’Arioka. Daniel Auteuil est devant la caméra dans La Troisième Nuit. Mais la surprise de cette section, c’est John Travolta : l’inoubliable Vince Vega de Pulp Fiction revient sur la Croisette pour un événement inattendu : sa toute première réalisation. Vol de nuit pour Los Angeles est l’adaptation de son propre roman pour enfants, qui raconte son premier voyage en avion dans le ciel américain. On ne sait pas encore ce que vaut le film, mais l’intérêt est réel.
Côté documentaire, on retient particulièrement The Match de Juan Cabral et Santiago Franco, un regard dans le rétroviseur sur le légendaire Argentine-Angleterre du Mondial 1986. Un match entré dans la légende pour la main de Dieu de Maradona et pour ce que certains appellent encore le plus beau but de l’histoire du football. Le film s’inspire du livre d’Andrés Burgo. Mais à quelques mois d’une nouvelle compétition mondiale, le football continue sa célébration à travers un portrait d’Éric Cantona signé David Tryhorn et Ben Nicholas, retraçant l’ascension du King à Manchester United.
Ron Howard rend hommage au photographe américain Richard Avedon. Pegah Ahangarani signe Viendra la révolution, une fresque à travers cinq révolutions, cinq décennies et une même famille. Et Steven Soderbergh présente John Lennon : The Last Interview. Soit, si l’on en croit le titre, l’un des documents les plus précieux de l’histoire du rock.
Le compte à rebours est lancé
Le 23 mai 2026, sur la scène du Grand Théâtre Lumière, Park Chan-wook et son jury remettront la Palme d’or de cette 79e édition. D’ici là, douze jours de cinéma intense, de découvertes et d’émotions. Douze jours pour rappeler que les films ont encore quelque chose à dire sur le monde, sur nous, sur ce que nous voulons devenir.
Cannes n’est pas qu’un festival. C’est le calendrier du cinéma qui se met en place pour l’année à venir. Entre les films qui sortiront dès l’été prochain, les carrières qui vont décoller, les débats qui animeront les salles obscures jusqu’à la prochaine Palme, il y a une architecture invisible, construite marche après marche, projection après projection.
Cannes rouvre ses portes le 12 mai. Le cinéma, lui, continue de tourner. Rendez-vous sur la Croisette.