Nobody knows, un film de Hirokazu Kore Eda : Critique

Fragiles mais unis dans leur solitude, Akira, Kyoku, Sherigu, et Yuki sont quatre enfants, affiliés uniquement par le sang de leur mère, car tous de pères différents. Âgés de 4 à 12 ans, les traits fins, et les yeux flamboyants. Ils se retrouvent rapidement esseulés dans l’appartement dans lequel ils viennent d’emménager. Leur maman, entre deux emplois, entre deux amants, délègue aisément et avec une affligeante légèreté d’âme, la tâche de conduire cette petite famille. Les ainés, Akira et Kyoku vieux de leur unique décennie, s’occupent langoureusement des tâches ménagères, jour après jour, d’illusions en désillusions. Leur enfance, morte née, est rythmée au grès des va-et-vient, de plus en plus espacés, de leur génitrice. Aucun d’entre eux ne va à l’école, mais tous en meurent d’envie. Et seul Akira peut sortir de sa maison, puisque lui seul est officiellement connu du voisinage. Car pour une jeune femme seule, louer un appartement est plus facile lorsque l’on incarne une pérenne stabilité qu’un cirque itinérant. L’emménagement simulé, représentation factice d’un foyer heureux, met en scène Akira, élève studieux dont le père travail à l’étranger. Alors que deux de ses cadets sont cachés dans les valises et que la troisième attend à la gare. Pour assurer cette vacillante situation, des règles du jeu sont établies : on ne crie pas, on ne sort pas.

Inévitablement, après une énième escapade, l’aller de la mère sera sans retour. Laissant un peu d’argent, un peu d’espoir, mais très peu d’amour ; son « droit d’être heureuse » comme elle le dit calcinant ses devoirs, incendiant sa raison, carbonisant sa conscience, la pousse à l’inconcevable, la pousse à abandonner ses enfants. Comme un meuble encombrant, un pantalon trop grand, que l’on juge plus gênant qu’utile, et qu’on laisse derrière soit, délesté, mais avec sans doute une acide amertume de regret. Évidemment, on n’annonce pas aux quatre personnes que l’on a mise au monde, que l’on s’en va et qu’elles ne viennent pas. On dit que reviendra pour Noël, avec cette cruelle lâcheté qu’est le mensonge. Akira comprendra le premier, et il tentera de faire vivre ce mensonge le plus longtemps possible, de maintenir l’illusion, d’entretenir le foyer, vulgaire tas de cendre. Mais lorsque ils auront accepté, ou du moins réalisé l’irréalisable, ils s’ouvriront, bourgeonneront en quelque sorte, comme les mauvaises herbes qu’ils cultivent sur leur balcon. Peut être faneront-ils rapidement, mais ils auront vécu, enfants, ensemble.

Rarement le désespoir et l’espérance ne se sont confondus dans une telle justesse. Où l’élégante innocence, mère de tous les maux d’une fratrie abandonnée, les jette dans le puits sans fond qu’est l’ignorance et la misère. Hirokazu Kore Eda ; dont l’atomisation de la famille nucléaire lui est un sujet cher, a par la suite réalisé le très délicat Tel père, tel fils (2013) où deux familles radicalement différentes apprenaient que leur enfant respectif avait été échangé à la naissance. Les deux films ont été présentés à Cannes, remportant dans un premier temps, la palme de la meilleur interprétation masculine pour le rôle d’Akira (Yûya Yagira) puis 10 ans plus tard le prix du jury.

Dans Nobody Knows, Kore Eda prend sont temps, s’attarde, s’arrête parfois même, voulant à tout prix graver l’histoire de ces quatre enfants. Bouleversant de sincérité et d’intimité ce triste conte moderne, malheureusement inspiré de faits réels, disperse de vrais moments de grâce. Il y plane une ambiance grave, légère, qui règne pendant plus de deux heures, où trône amicalement une déchéance annoncée. Les factures s’amoncèlent et les mains tendues se font rares, pourtant, toujours, dans leurs yeux, dans leurs sourires, persiste cette ineffable espérance. Non pas de retrouver leur mère, non pas de retrouver une vie normale, seulement de continuer ainsi, surfer sur leur invisibilité, dormir sur leur innocence. Dans ce huis clos à ciel ouvert, à la fois prison et royaume, naissent et meurent les attentes et les craintes. Et dans cette cité urbaine, fière mais recroquevillée, se déploie ce petit monde, cette auto gestion fraternelle. Sous une photo irradiante, auréolant l’enfance qui continue de jouer malgré tout, la lumière qui surabonde, hâle ces silhouettes dont on ne sait pas si elles sont perdues. La caméra traque le moindre échange, la moindre complicité, visant les mains, les doigts, les ongles qui se salissent en même temps que leur avenir s’obscurcit. Et on se demande ce que l’on souhaite pour eux, un refuge, un parent… Et on espère. On désespère surtout, de l’aide qui ne vient pas, des regards qui se détournent, de cette cécité générale. On se demande ce qui est le pire, les voisins, les amis, tous les autres ? Ceux qui ne voient pas. Ceux qui ne savent pas.

 Nobody knows ( bande annonce VOST )

Noboby Knows : Fiche technique

Réalisateur: Hirokazu Kore Eda
Nationalité: Japonaise
Scénariste: Hirokazu Kore Eda
Distribution: Akira: Yuya Yagira, Kyoko: Ayu Kitaura;,Shigeru: Hiei Kimura, Yuki: Momoko Shimizu,Saki : Hanae Kan: Keiko: You
Musique: Titi Matsumura et Gonzalez Mikami
Photographie: Yutaka Yamasaki
Production: Hirokazu Kore Eda, Toshiro Uratani, et Yutaka Shigenobu
Genre: Drame
Durée: 141 minutes
Date de sortie: Japon: 7 aout 2004/ France: 10 novembre 2004
Box office France: 163 073 entrées

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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