Cannes 2024 : The Substance, star périmée

Après Titane, Palme d’Or en 2021, le Festival de Cannes présente un nouveau body horror bien saignant, The Substance, réalisé par la française Coralie Fargeat. Un thriller féministe horriblement jouissif, traitant de notre rapport au corps, à l’apparence et à la célébrité, qui pimente enfin une Compétition jusqu’ici un peu lisse. Si le traitement de ces thématiques, pas toujours subtil, tombe dans une surenchère finale à rallonge, The Substance compose une œuvre singulière, dérangeante, dégoûtante, qui ne laissera personne indifférent.

Synopsis : AVEZ-VOUS DÉJÀ RÊVÉ D’UNE MEILLEURE VERSION DE VOUS-MÊME ? Vous devriez essayer ce nouveau produit : The Substance. ÇA A CHANGÉ MA VIE. Avec The Substance, vous pouvez générer une autre version de vous-même, plus jeune, plus belle, plus parfaite… Il suffit de partager le temps. Une semaine pour l’une, une semaine pour l’autre. Un équilibre parfait de sept jours. Facile n’est-ce pas ? Si vous respectez les instructions, qu’est ce qui pourrait mal tourner ?

Dans son court-métrage, Reality+, Coralie Fargeat traitait déjà du regard que l’on pose sur soi-même et de l’image que les autres perçoivent de nous. Grâce à une puce cérébrale, il devenait en effet possible de se voir, et surtout d’être vu, tel que nous l’avons toujours rêvé. Quatre ans plus tard, avec Revenge, la réalisatrice française signait un film de vengeance violent et haletant, dans lequel une lolita d’apparence naïve, violée et abandonnée dans le désert, assouvit fièrement sa vengeance contre une gente masculine dominatrice.

The Substance s’inscrit dans une même ligne féministe mais en déchirant à grands jets d’hémoglobine les corps et les âmes. Le sujet de la beauté, en vogue au sein de la Compétition, est également abordé sous un angle bien différent dans Diamant Brut d’Agathe Riedinger.

Le culte du corps, vampirisme de la beauté

La scène d’ouverture de The Substance pose d’emblée le ton. Elle nous présente, sur le « Walk of Fame », la dalle scintillante d’une étoile hollywoodienne. Inauguré dans une grande euphorie, le carreau est progressivement ignoré, oublié, fissuré jusqu’à finir presque vandalisé par de graisseuses projections de nourriture. C’est bien la lente décrépitude d’une icône qui s’annonce.

Elizabeth Sparkle, incarnée par Demi Moore, ancienne égérie du cinéma reléguée à une banale émission de fitness, apparaît comme une star sur le déclin. Son show est jugé has been, son corps flétri. Le producteur souhaite donc la remplacer par une nouvelle recrue qu’il veut absolument « jeune, sexy et maintenant ». En résumé, « à cinquante ans, c’est fini ! », affirme-t-il en congédiant sans ménagement Elizabeth le jour de son anniversaire, avec un joli paquet cadeau en guise d’adieu.

Cette idée de date butoir évoque très explicitement la réalité actuelle de l’industrie hollywoodienne, au sein de laquelle nombre d’actrices peinent à trouver des rôles à leur mesure passé un certain âge. Un monde cruel où, sous peine de rejet, tout doit être exactement là où il faut. En particulier les fesses, filmées volontairement en gros plans dans des body moulants en lycra. Selon cette vision commerciale et masculine, la femme demeure un pur produit de consommation, utile quelques années puis aussitôt jetée une fois fanée. C’est précisément la crainte exprimée par Coralie Fargeat, qui a expliqué, lors de la conférence de presse, avoir conçu son film en estimant qu’à quarante-huit ans, elle ne pourrait plus disposer d’une « place dans la société ».

Cependant, Elisabeth refuse d’accepter cette vérité. Elle se laisse séduire par une expérimentation révolutionnaire : un produit jaune singulier qui offre l’opportunité d’une nouvelle division cellulaire. Cette substance mystérieuse permet de générer, à partir de son propre corps, une autre version de soi, plus jeune et plus belle, avec laquelle il reste impératif de partager équitablement son temps. Sept jours pour la matrice, vieille et défraichie. Sept jours pour l’autre soi, sublime et sexy. Telle est la loi. Ou plutôt, l’équilibre nécessaire pour que l’ancien soi, qui alimente le nouvel alter égo, puisse suffisamment se régénérer.

Sue, le double d’Elizabeth interprété par Margaret Qualley, également présente au casting de Kinds of Kindness, semble une beauté d’apparence naïve et innocente. Mais au fur et à mesure des échanges, elle se révèle de plus en plus monstrueuse. Telle un vampire, elle commence à sucer littéralement jusqu’à la moelle la vie d’Elizabeth. The Substance parle ainsi de dualité, de perte d’identité et de haine de soi. Il nous met en garde contre la vanité, la quête absolue de notoriété, et contre ce désir si humain de se trouver toujours la plus belle face au miroir, à l’image de la reine Maléfique de Blanche-Neige. Mais The Substance n’a définitivement rien du conte de fées.

L’hémoglobine au féminin

Avec un parti pris jusqu’au-boutiste, Coralie Fargeat filme l’horreur du corps. Le sang jaillit, les plaies se rouvrent et les organes implosent. Face à ce déluge, on pense inévitablement à The Thing de John Carpenter ou à La Mouche de David Cronenberg, également en lice pour la Palme d’Or cette année avec Les Linceuls.

The Substance n’est donc pas à conseiller aux âmes sensibles, certains festivaliers ont d’ailleurs quitté la salle avant la surenchère finale, si outrancière qu’elle finit inévitablement par faire rire.  Et heureusement que Coralie Fargeat a su brillamment distiller dans son film quelques éclairs d’humour noir pour nous faire passer la pilule ou, en l’occurrence, la seringue XXL. Entre stupéfaction, rire, malaise et dégoût, The Substance élabore une œuvre féministe marquante qui pourrait bien taper dans l’œil de la Présidente Greta Gerwig.

The Substance est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Bande-annonce

Fiche Technique

Réalisé par : Coralie FARGEAT
Année de production : 2024
Pays : Royaume-Uni, États-Unis, France
Durée : 140 minutes

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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