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The Thing (1982) de John Carpenter : le grand film qui ne veut pas de vos compliments

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1982. L’A310 vole pour la première fois, la fête de la musique chantonne pour la première fois, un français est dans l’espace et John Carpenter a le budget et les idées pour réaliser The Thing, son chef-d’œuvre pop : c’était décidément une très belle année.

No future, but no present aussi

Dans l’espace, un éclair jaillit et fonce vers un endroit pas plus fréquenté que la campagne berrichonne en plein été : le pôle Nord. Le titre apparaît en lettres incandescentes, illuminées à l’ancienne, sans CGI trop parfaites : « John Carpenter’s The Thing », soit « Jean Charpentier, le truc » (ou la chose) pour un natif. Cela n’a l’air de rien, mais avant de voir gambader un chien-loup sur une ligne de basse d’Ennio Morricone, le fait est que les premières images de ce temple de la pop culture, déifié à juste titre comme le plus nihiliste des films cultes joue franc jeu dès le départ. Que vous aimiez les belles scènes d’introduction, il s’en cogne. Et c’est parti pour durer.

Synopsis : Hiver 1982 au cœur de l’Antarctique. Une équipe de chercheurs composée de 12 hommes, découvre un corps enfoui sous la neige depuis plus de 100 000 ans. Décongelée, la créature retourne à la vie en prenant la forme de celui qu’elle veut ; dès lors, le soupçon s’installe entre les hommes de l’équipe. Où se cache la créature ? Qui habite-t-elle ? Un véritable combat s’engage.

Être fan

The Thing est l’œuvre centrale d’une des filmographies les plus passées de main en main de l’histoire. Plusieurs générations se sont refilé les VHS, les DVD, les Blu-ray d’un cinéaste qu’on prend souvent en premier sur une pile de trucs à voir, avant même les classiques. Aujourd’hui sur le net, pas un podcast, pas une émission de ciné n’a oublié de parler du Roi de la série B, des tonnes de bouquins et de reportages sont sortis, en plus de coffrets DVD ornant nombre d’étagères (toujours dépoussiérées en premier). Ce phénomène culturel est toujours aussi poignant en 2020, en plein retour d’années 80 stylisées comme les précédentes ties avant elles : les fift, les sixt, les seven. Chacun porte sa croix. Dans la mine triste de John Carpenter, en bon dernier des mohicans, beaucoup de lassitude, un poil de rancœur, pas mal de regrets. Ceux du cinéaste maudit ne réalisant que des brouillons, géniaux, faute de temps, d’argent et de ce petit quelque chose qui fait les artistes conventionnels. Comme un Jean-Pierre Mocky, John est radin, découpe à la cisaille chaque plan et jette des pages de scénario trop chères pour en arriver à l’épure la plus poussée qui soit. C’est un poil cliché et romancé par l’intéressé, mais ça a marché, sur le tard, pour brasser une communauté transgénérationnelle de fans, tous convaincus que ce génie n’était pas hollywoodien parce que les studios ne le méritait pas. Et où est The Thing dans tout cela ? Il a déjà commencé.

Tong Tong

Et si E.T n’était pas sorti cette année-là ? Fou d’Howard Hawks, John Carpenter avait déjà piqué son pseudo de monteur sur Assaut (1976), John T Chance, au personnage joué par John Wayne dans Rio Bravo (H. Hawks, 1959). L’anecdote est radotée partout et par tous, Assaut étant le remake de moins en moins inavoué de Rio Bravo, mais elle rappelle la filiation qu’entretient John Carpenter avec ses cinéastes préférés, la même que ses propres fans avec lui : c’est un groopie. Au bon sens du terme, sans aucune arrière-pensée, The Thing abrite tous les hommages possibles à La chose d’un autre monde (C. Nyby / H. Hawks, 1959), réalisé et scénarisé en partie par Hawks, finalement non crédité. Derrière ces histoires de droits, d’intrigues de production, le parcours d’un film rageur se dessine. Le premier film est proche esthétiquement des fabuleux épisodes de La quatrième dimension, (1959-64) adaptant lui aussi La bête d’un autre monde (John W. Campbell, 1938) John Carpenter fut biberonné avec, a toujours rêvé de l’adapter lui aussi et en intègre une magnifique séquence, sur un écran de contrôle : celle de la découverte de la soucoupe volante. Dans ce plan du film de 1951, les savants tendent les bras autour d’une figure circulaire, pour mieux en comprendre la forme. Ils finissent en farandole. Dans The Thing, les bandes-son symphoniques des années 50 sont tuées. Un tong tong en intro, une nappe en fond sonore : le ton est donné, clairement crépusculaire.

L’âge de glace

The Thing est un film taiseux. Aucune femme sur la base, la seule étant incarnée par Adrienne Barbeau, alors mariée avec John Carpenter : elle incarne la voix d’un ordinateur jouant aux échecs mieux que Mac Ready (Kurt Russell). Il ne fallait pas : la voilà grillée, laissant les clés du film à une bande d’outsiders que seules les années 80 pouvaient tisser. Un scientifique parano, un maître chien quasi muet, un chef des opérations plus hawksien que John Wayne. La liste pourrait se poursuivre. Aucun n’a envie d’être là, tous le subissent et voudrait bien le faire payer à qui de droit. Mais plus maintenant, ils s’en foutent. Marqué par la figure tutélaire de Mac Ready, le parfait anarchiste, se foutant de tout et surtout de l’avenir, le film laisse raidement deviner que cette troupe n’a aucune chance de sauver qui que ce soit. Et cela tombe bien, c’est comme cela qu’ils entrent tous dans la légende.

Les horreurs sont humaines

Kurt Russell incarne un des plus grands rôles de sa vie en dessinant cette énergie lascive du renoncement. Lourd, massif et déçu, sa carcasse est celle d’un héros profondément dépressif, et le génie de The Thing est d’oser le mettre en avant face à une créature refusant toute forme d’identité. En singeant toutes les formes de vie, elle n’en a aucune, face à un héros pour qui l’orgueil n’existe plus, tout comme la figure du héros, sur laquelle aucun personnage de John Wayne ne reculait. Ce procédé, terriblement déstabilisant, présente un bonhomme ne voulant pas être la vedette d’un film, entouré d’autres soupirants soupirants, les bras ballants de tomber là-dedans. Si The Thing était un documentaire, ils auraient tous refusé d’en être. Tant mieux. L’horreur dans ce film est d’avoir un regard formaté aux vieux schémas narratifs perdus, cherchant de l’œil un sauveur, un miracle, une cape… Et ne rien trouver. The Thing refuse tout, la beauté, le calme, la morale.

Il n’en restera qu’un

Ce film exceptionnel est celui d’un cinéaste acceptant mal une glorification qu’il a cherchée toute sa vie. The Thing est très mal reçu, gagnant ses galons de chef-d’œuvre sur le tard, quand l’ombre d’E.T le gentil extraterrestre, sorti la même année en salles, se dispersera pour laisser la vérité éclater sur le long terme. Le film de Carpenter y gagnera la postérité méritée, pour avoir réussi à donner envie de voir et revoir une œuvre singeant un très large panel de l’âge d’or hollywoodien en pompant l’esprit persifleur du Nouvel Hollywood, dans lequel John Carpenter ne s’est jamais retrouvé, pour capter l’atmosphère très noire des années 80. Loin de la guimauve servie par Stranger Things, ces 80’s servies par ceux qui ne les ont jamais connues et ne le souhaitent pas, de toute façon.

Mauvais sang

Il est d’une logique implacable qu’il soit très difficile de sortir une seule scène de The Thing. C’est d’ailleurs un moyen assez sûr pour vous fâcher avec vos amis durablement, bien plus sûrement que de débattre avec des potes cinéphiles sur l’orientation politique de John Carpenter. Pourtant, celle du test sanguin (attention spoilers) donne au film la marque pérenne d’une œuvre visionnaire touchant au génie. Mac Ready menace d’un lance-flamme les survivants de l’équipe, tous suspectés d’être devenus la chose, après plusieurs attaques, et mène, tambours battants, la chasse aux sorcières la plus organique qui soit. Scénaristiquement, l’épure clinique touche tous les esprits : une aiguille brûlante est trempée dans le sang de chacun des suspects, censée réagir on ne sait comment. C’est long, gradué et puissant : la scène est devenue culte. Comment revoir cette séquence en 2020 sans penser au SIDA qui court et deviendra juste après la pandémie la plus mortelle de l’histoire ? Sa brutalité ramène les rapports humains à l’âge de pierre et évoque la violence de la société américaine des années Reagan, les héros polissés des années 50 dans le viseur, riches d’une économie florissante mais sèches de héros collectifs à la Henry Fonda. Las, loin des Rocky, des gros bras et des mignons blockbusters, The Thing est le pendant reclus de toute cette clique de la pop culture, sombre, sûrement, mais tout seul. C’est un regret que beaucoup partagent : pourquoi la Science-fiction ne s’est-elle pas obscurcie plus tôt, quand est-elle devenue un entertainment fun qui permet aux familles d’aller au cinéma tous ensemble ?

The end of the fucking world

Avant que l’esprit Disney rentre dans tous les cerveaux des scénaristes et que les morts ne sortent du champ des caméras, The Thing chantait déjà la fin d’une série B paumée, tendant les bras au succès à tout prix sans savoir quoi en faire. Après lui, John Carpenter redevient le marginal, le punk, la cassandre qui recevra des lauriers bien trop tard, mais les seuls qui valaient. Il retourne à ses séries B mises de côté pour le grand public par les barbouzes des études de marché, des projections-test et des reshootings. A ces personnes-là, la scène de fin la plus ouverte de John Carpenter sonne comme une sentance. Le monde mérite-t-il d’être sauvé ? C’est peut-être pire : il ne mérite même plus que l’on se pose la question.

Bande annonce : The Thing

Fiche technique

Titre : The Thing
Titre original complet : John Carpenter’s The Thing
Réalisation : John Carpenter
Assistant-réalisateur : Larry Franco
Scénario : Bill Lancaster, d’après l’œuvre de John W. Campbell (Who Goes There?)
Musique : Ennio Morricone (musique additionnelle : John Carpenter et Alan Howarth (non crédités))
Photographie : Dean Cundey
Montage : Todd C. Ramsay
Son : Bill Varney, Steve Maslow et Gregg Landaker
Maquillages : Rob Bottin, Ken Chase, Ken Diaz et Stan Winston (non crédité)
Cascades : Dick Warlock
Production : David Foster, Lawrence Turman et Larry Franco
Sociétés de production : Universal Pictures et Turman-Foster Company
Budget : 15 000 000 $ (estimation)
Format : couleurs par Technicolor — 2,35:1 Panavision — Dolby — 35 mm
Durée : 109 minutes
Dates de sortie: États-Unis : 25 juin 1982, France : 3 novembre 1982 / 27 janvier 2016 (version restaurée)
Interdit aux moins de 13 ans lors de sa sortie en salle en France (puis aux moins de 12 avec le changement de la classification)

Distribution
Kurt Russell (VF : Patrick Floersheim) : R. J. « Mac » MacReady, pilote d’hélicoptère
Wilford Brimley (VF : William Sabatier) : Dr. Blair, chef du département scientifique et biologiste
Keith David (VF : Jacques Richard) : Childs, mécanicien
David Clennon (VF : Patrick Poivey) : Palmer, assistant mécanicien et copilote.

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