Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans Mahjong, Edward Yang transforme Taipei en une immense table de jeu où les tuiles humaines s’entrechoquent, se combinent puis se brisent. Sous les masques du capitalisme triomphant, il dévoile une vérité d’une désarmante simplicité : à force de courir après l’argent, ses personnages ont oublié ce qui ne peut pas être acheté. C’est dans cette fissure intime que Mahjong, derrière sa noirceur hypnotique, devient peut-être le film le plus lucide et le plus cruel de Yang.

Dans le Taipei des années 1990, filmé comme un décor de science-fiction sociale, Yang délaisse la douceur qu’il garde pour Yi Yi et la mélancolie de A Brighter Summer Day pour une satire nerveuse, presque électrique. Là où Confusion chez Confucius ne dessinait qu’une silhouette du capitalisme naissant, Mahjong en dévoile le visage entier : ricanant, vorace, hypnotisé par ses propres illusions. La mise en scène suit ce mouvement : cadres qui flottent dans la nuit, circulation frénétique des corps dans les espaces exigües et de l’information. La ville, saturée de néons et de signes étrangers, est perpétuellement sur le point de dérailler.

Les tuiles humaines

Le jeu chinois devient la clé de lecture du film : ses combinaisons multiples, ses alliances brèves, ses renversements soudains dessinent la condition de personnages-tuiles, que le récit assemble puis disperse au gré d’un argent qui dicte le tempo. Dans cette mosaïque instable surgit Marthe, jeune Parisienne venue retrouver son amant britannique Markus. Candide sur tous les aspects, elle ignore encore qu’elle sera le premier domino, celui qui fait vaciller des équilibres déjà fragiles et, surtout, profondément mensongers.

Son arrivée révèle un Taipei où les symboles occidentaux sont incrustés partout : sur les murs, dans les bars, jusque dans les conversations. L’anglais devient une monnaie et un code social. « Un bon endroit pour le business, pas pour les affaires de cœur », dit un personnage. Marthe l’apprend vite : ici, les sentiments ont un prix, et le silence vaut parfois plus qu’une déclaration.

Autour d’elle gravite le gang de Red Fish, avec Hong Kong, un playboy sans gravité ; Little Bouddha, un prophète de pacotille ; et Luen-Luen, interprète nerveux, déchiré entre deux langues et deux mondes. Le comble est que Luen-Luen comprend tout, mais n’entend rien. Il traduit les mots, jamais les intentions. Il sert de passerelle à des colocataires obsédés par les combines, persuadés de pouvoir manipuler à tout-va pour gratter quelques billets dans un jeu qui les dépasse. Sous cette agitation, pourtant, chacun cherche ce qui manque : amour, reconnaissance, dignité, une place dans un monde qui semble n’en avoir pour personne.

Le vertige de la mondialisation

Yang filme Taipei comme une ville-casino, ouverte aux vents d’une mondialisation encore informe. Chaque étranger s’y réinvente, chaque local imite des codes importés sans y trouver de cohérence. Le cinéaste en capte les dérives, notamment avec la scène où Red Fish réduit une jeune femme au rang d’objet sexuel ; la peur du sida comme ombre sourde ; l’hystérie de nouveaux riches masquant leur fragilité ; la traque absurde de truands pour retrouver un certain Winston, dette vivante d’un système malade. Et partout, des téléphones portables — encore neufs, presque incongrus — annoncent un futur trop rapide. L’information circule en rafales, mais la compréhension stagne. On se parle sans s’écouter et on se croise sans s’atteindre.

Pourtant, au cœur du chaos subsiste une faille : un souffle, un désir de retrouver ce que l’argent promet sans offrir. La superstition de Little Bouddha — « s’embrasser apporte le malheur » — devient parabole dans un monde où le contact humain effraie, où chaque relation s’apparente à une transaction. Ici, la tendresse n’est plus un élan, c’est un acte de résistance et d’affirmation. Un geste capable de fissurer les armures et de libérer des vérités longtemps enfouies. Marthe et Luen-Luen, figures de l’entre-deux, cherchent une autre manière d’exister. Ils avancent dans un Taipei-labyrinthe prêt à les engloutir, mais découvrent, pas à pas, ce que la ville tentait de camoufler et qui n’a pas de prix.

Ainsi, Mahjong raconte la fin d’une innocence et l’émergence d’une quête identitaire portée par des êtres dispersés comme des tuiles, cherchant encore la combinaison parfaite qui pourrait les rendre entiers. Edward Yang signe là son film les plus urbain et le plus féroce, mais aussi l’un des plus humains. Un magnifique film sur les mirages de l’argent, et sur tout ce que l’argent ne pourra jamais acheter.

Mahjong – bande-annonce

Mahjong – fiche technique

Réalisation : Edward YANG
Scénario : Edward YANG
Interprètes : TSUNG Sheng Tang, CHANG Chen, Lawrence KO, WANG Chi-tsan, Virginie LEDOYEN, Nick ERICKSON
Photographie : LI Lung-yu, LI Yi-hsu
Décors : YU Wei-yen
Montage : Chen BO-WEN
Son : Tu DUU-CHIH
Musique : LI Da-tao
Producteurs : YU Wei-yen
Sociétés de production : Atom Films
Pays de production : Taïwan
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h01
Genre : Drame
Date de sortie : 1996
Date de ressortie : 16 juillet 2025

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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