Festival Lumière 2017 : l’iconoclaste Tilda Swinton

Véritable caméléon ayant tourné chez les Coen (Avé César), Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel) ou Bong Joon-Ho (Snowpiercer, Okja), l’écossaise Tilda Swinton fait partie de ces actrices dont la stature et la présence impressionnent. De passage sur Lyon où elle est venue célébrer la mémoire de l’homme ayant lancé sa carrière (Derek Jarman), elle a profité d’une masterclass pour se révéler à un public passionné par sa grande simplicité.

Tilda. Rien que par son prénom, qui semble hérité d’une impératrice romaine, l’actrice en impose. Par son charisme, par sa démarche qu’on croirait être celle d’une reine. Et par cette voix, puissante mais douce, grave mais posée. Tout l’apparat d’une grande femme du cinéma. Mais quand on ose la complimenter à ce sujet, la réponse ne se fait pas attendre :

« Je ne suis pas une professionnelle dans le domaine. Je ne suis pas une actrice, je n’ai même jamais voulu l’être. A chaque fois que je débarque sur un plateau de cinéma, j’ai le même réflexe : je souris. Je suis émerveillée. Je veux m’amuser. »

Alors, on cherche à se rassurer. On se tourne vers son enfance, pour capter le vrai, le pourquoi de cette ambition d’actorat. On la sait fan éperdue d’art contemporain, elle est productrice, scénariste, mystérieuse. Mais là encore, même rengaine : Tilda botte en touche :

« Je ne suis aucune de ces choses. Je n’essaie d’ailleurs pas d’être quelqu’un. Pour tout vous dire, j’ai même eu peur avant  de venir, à l’idée de vous affronter. Je ne suis qu’une passionnée de cinéma tout comme vous. »

Réelle humilité ? Besoin de brouiller les pistes ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’à l’instar de pas mal d’artistes, c’est vers son enfance qu’il faut se tourner pour cerner la Tilda :

« J’ai été élevée dans un monde dans lequel l’art nous appartient. Aussi, j’ai toujours voulu faire partie de cette tribu, de cet amas de gens qui font l’art »

Elle surenchérit en citant Bresson, non sans émotion :

« Pour moi, le cinéma, l’actorat, c’est comme aller à la guerre. C’est comme être un soldat. C’est un engagement profond. »

Un conflit donc qui n’a pas été, cela dit son premier attrait. Car avant d’être révélée par Derek Jarman, l’écossaise a tenté de s’essayer à l’écriture. Elle avait ce besoin chevillé au corps mais il fut (heureusement) bref :

« Je suis allée à l’université pour être écrivain. Mais sitôt que je suis arrivée, je savais que je ne voulais plus écrire. Je rêvais d’autre chose. »

La-bas, elle se lie d’amitié avec plusieurs étudiants qui la choisissent pour jouer dans leurs pièces de théâtre. Mais déjà, elle rêve de cinéma. Manque de pot, à Cambridge, aucune formation/option de cinéma n’existe. Elle doit donc affronter la dureté du milieu dans les 1980’s-1990’s, une époque, de son aveu, remplie de cinéma industriel dans lequel elle ne trouve pas son bonheur. Résultat, elle doit enchainer les petits boulots quitte à tomber dans le jeu :

« Avant de commencer avec Derek (ndlr : Jarman), j’ai gagné ma vie en faisant des paris sur des courses de chevaux. L’un de mes chevaux, Diablerie, m’a même permis avec tous ses gains de vivre pendant un an. »

Mais cette vie underground va se finir quand elle rencontre Derek Jarman. Réalisateur britannique emporté par le sida en 1994 et membre de la scène londonienne, il va révéler l’écossaise dans « Caravaggio ». Une expérience majeure pour l’actrice qui a saisi sa chance d’embrasser un monde entier d’art :

« C’est avec Derek que j’ai pu aller au Festival de Berlin. La-bas, j’ai pu rencontrer le cinéma mondial. J’étais devenu une nomade dans un monde entier rempli d’expressions artistiques.  J’ai pu mesurer la richesse de cet art qui est unique : il est disponible partout, tout le temps. »

Et l’on sent avec cette dernière phrase que l’actrice est au fond un peu impertinente. Certains diront désaxée mais on osera davantage dire déviante. Et ses prises de positions évoluent autour du thème cinéma, de l’actorat en tant que tel :

« Pour moi, le roi, c’est le plan. On lui doit tout. C’est comme avec Bresson que je citais avant. C’est un devoir de soldat. Un peu comme mes personnages. J’aime à ce qu’ils soient en quête d’identité, qu’ils soient au bord du précipice. J’aime me mettre en danger, j’aime l’imprévu, j’aime le bordel. »

Derrière ces phrases, on sent d’ailleurs que l’actrice a du mal. Elle ne comprend pas les acteurs, les actrices :

« Je n’aime pas les acteurs dire qu’ils ont un métier, qu’ils approchent leurs personnages de telle ou telle manière, ou qu’ils se dotent de priorités. Ca n’est pas un métier. »

Une réflexion qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à développer en poussant une gueulante contre ce besoin inhérent de la profession à cantonner les acteurs et actrices à une seule identité :

« La société nous impose l’idée selon laquelle on a une seule identité. Et ça m’énerve tellement. On ne peut pas en avoir qu’une. On la trouve dans chacune des performances que l’on réalise. »

A l’issue de ça, Didier Allouch, qui anime le débat, se risque à évoquer la carrière américaine de l’actrice. Réputée sur la sphère indépendante, elle s’est risquée à quelques reprises dans le cinéma dit de studio. Et à l’entendre, ces expériences sont pour elle plus qu’une volonté d’étendre sa notoriété mais embrasser une veine très expérimentale :

« Je le vois comme un privilège d’avoir fait des films de studio. Ce sont mes films à n’en pas douter les plus expérimentaux. Et si j’insiste là-dessus, c’est parce que j’avais mes raisons de vouloir les faire. J’avais un feeling : tous les réalisateurs étaient sur ces projets comme moi, des novices. Ils ne connaissaient pas l’endroit où ils allaient. Et c’était ça qui m’intéressait. »

Une certaine idée des films de studios qu’elle n’hésite pas à enrichir en faisant part de ses envies, actuelles et passées ; puisque selon elle, rien dans sa carrière n’est dû au hasard : 

« J’ai travaillé avec tous les gens que je voulais. Dans le cinéma indépendant, on oublie trop souvent que ça va au-delà du cadre artistique. On passe notre vie avec eux (le réalisateur, les acteurs, actrices), on fait la promotion du film ensemble, on sort ensemble, on rigole ensemble. Il y a une vraie famille de l’art. Et aujourd’hui en tant qu’actrice, je me sens légitime à être membre de cette famille. »

Mais on retient surtout d’elle une certaine idée du charisme, de l’humilité. Lorsqu’on l’interroge sur son potentiel comique selon certains totalement négligé dans sa carrière, elle n’hésite pas à rajouter :

Je me suis toujours considérée comme drôle. Et le plus amusant est de voir les gens m’enfermer dans une catégorie de rôle. Pour tout vous dire, les propositions que l’on m’envoie sont toujours les mêmes. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien que l’on me propose. Je dois aller les chercher moi-même. 

Une dernière répartie embrasant littéralement la salle de la Comédie Odéon, qui après une heure, n’a d’yeux que pour la Tilda, morceau brut d’élégance qui aura charmé les festivaliers. Et pour les fans, vous pourrez la retrouver dans le remake de Suspiria que mettra en scène la valeur montante de la scène indépendante Luca Guadagnino (A Bigger Splash, Call Me By Your Name). 

Bande-annonce : Okja (dernier film en date de l’actrice)

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.