Le Chant du loup : quand le cinéma français parie sur ses acteurs

Avec Le Chant du loup, Antonin Baudry ne propose pas qu’une ambitieuse performance formelle ou narrative, mais également une réunion d’acteurs inattendue. Un peu à l’image du Grand bain fin 2018, le jeu entre les acteurs est aussi savoureux à regarder que l’originalité du propos.

Corps à corps

On les aime pour différentes raisons, pourtant leur travail commun dans un sous-marin nous paraît naturel. Omar Sy, Mathieu Kassovitz et Reda Kateb sont réunis à l’écran alors même que leurs carrières semblent les opposer. Cinéma populaire d’un côté, voix de velours et choix pointus, plus « confidentiels » de l’autre avec au milieu les grands coups de gueule du réalisateur de La Haine. Ces trois-là pourtant font corps dans Le Chant du loup tout en imposant leur singularité. Car c’est aussi cela que permet un travail aussi spécifique appartenant au sous-genre représenté par le film de sous-marin. Tout tient aux visages tendus des protagonistes, à la précision de leurs gestes, de leurs mouvements, à leur capacité de nous faire croire que nous assistons à une fiction pourtant très réaliste. Rien ne fait faux ou défaut.

La prouesse est aussi d’avoir choisi François Civil, le lien entre tous, cette « oreille d’or » si précieuse à bord, avec laquelle on entend sans être entendu. Il s’agit rien de moins que d’échapper à la mort et donc de ne jamais entendre le chant du loup du titre (annonciateur d’une attaque). L’acteur ironise d’ailleurs dans une interview donnée à Première (numéro de janvier 2019) en expliquant qu’il fut le seul à « passer un casting ». Hasard alors du moment crucial du choix des acteurs, rencontre fortuite entre « un parapluie et (…) une machine à coudre » comme le diraient les surréalistes. Il n’y a qu’à les voir échanger (toujours dans le numéro de janvier 2019 de Première) pour comprendre que la rencontre entres ces quatre acteurs est aussi explosive qu’elle est évidente à l’écran. François Civil a la capacité de faire le lien entre ces acteurs parce qu’il incarne, avec finesse, un jeune homme presque naïf mais dont la passion l’entraîne à aller au plus loin dans les profondeurs de la mer. Il ne s’agit pas seulement pour lui de remplir une mission, mais d’entendre, de comprendre et de ne rien lâcher. Ses coéquipiers, tous ses chefs, sont à côté des hommes en proie au désespoir, à la volonté de « sauver ou périr ». Pour le personnage incarné par François Civil, il s’agit plus d’une quête intime, intérieure. D’où la possibilité pour lui de s’infiltrer dans des lieux inattendus et de se retrouver au cœur de l’action, du mauvais côté mais du côté le plus actif finalement. Ce n’est ainsi pas pour rien que le réalisateur a choisi de lui écrire un rôle hors les murs beaucoup plus abouti, quitte à se perdre dans une amourette sans grand intérêt.

Singularité dans le paysage cinématographique

Beaucoup des films actuels tiennent sur un prénom (Omar Sy à l’affiche de Yao parce qu’il n’existe apparemment que lui dans le cinéma français pour supporter tout un tas d’étiquettes à la fois), un nom (c’est une femme en héroïne, attention, même si c’est la même histoire, genre merci #metoo pour nous avoir permis de voir Ocean’s 8, ou pas), un pitch minimaliste (un super-héros sauvera le monde) ou un concept ultra usé jusqu’à la moelle (genre un super-héros sauvera le monde – oui,oui on l’a déjà dit – parce que c’est une femme avec un passé super douloureux). Ici, nous sommes face à un cinéma qui parie sur une double idée : on peut faire du cinéma populaire, sans en faire trop, en étant épuré et humain, mais en demeurant spectaculaire. On peut faire vibrer toute une salle tout en ne refusant pas la réflexion, la stratégie, l’envie d’être plongé dans un univers inattendu, méconnu, puissant.

Des films comme Grave, L’heure de la sortie ou encore même Le Grand bain, ont fait ce pari ces dernières années et ils ont été, dans une moindre mesure pour certains, des petits succès malgré des stratégies marketing pas toujours à la hauteur des Marvel ou autres DC Comics. Preuve que l’on peut attirer dans les salles avec autre chose que des blockbusters. On peut donc être plus exigeant tout en étant le film de la soirée des passionnés des cinéma Gaumont Pathé, et donc attirer les abonnés du Pass dans les salles et leur proposer un film d’action pure, qui fait palpiter le cœur, qui donne envie de se lever de son siège pour que les actes des personnages soient gratifiés d’une réussite. Même si le plus souvent on reste scotchés dans nos sièges. Et tout cela parce que l’on peut s’identifier à la stature sans faille de Reda Kateb, au côté rassurant d’Omar Sy et au tranchant de Mathieu Kassovitz. On est ici devant des gueules masculines sans pour autant être dans un film gonflé à la testostérone. Certes, le seul personnage féminin passe clairement au second plan, malgré les efforts de la superbe Paula Beer pour imprimer l’écran, jusqu’à la dernière image, celle qui reste dans la rétine. Cependant, il est question ici d’humanité, d’amitié, de sens du sacrifice, de peur de mourir. Déjà dans Le Grand bain, on acceptait l’idée que la comédie n’est pas qu’une grosse tranche de franchouillardise, mais aussi la noirceur du monde, sa solitude. On pouvait voir ce que l’on devient quand on accepte, même sans succès, de s’associer pour créer quelque chose ensemble.

Des paris fous ?

C’est un peu aussi le pari fou que font ces « sous-mariniers » dans leur navire à mille lieues sous les mers. On y croise donc des frondeurs. Mais surtout Le Grand bain (qui réunissait déjà un casting hallucinant de Virginie Effira à Leïla Bekhti  côté féminin et Benoît Poelvoorde, Gilles Lellouche, Guillaume Canet entre autres figures masculines) comme Le Chant du loup sont des grands films malades de la dépression d’une époque où la guerre n’est plus nommée ainsi, où les hommes tombent, chutent, mais donnent à voir la possibilité d’un avenir. Ce n’est ainsi pas pour rien si nous nous identifions à François Civil, ce jeune fougueux plein d’envie, qui regarde avec des yeux émerveillés le monde qui l’entoure et qui se brûle les ailes en voulant à tout prix découvrir, comprendre, écouter. Autant de qualités que l’on retrouve chez le cinéphile en quête d’un cinéma exigeant, qui sait miser autant sur des « gueules » de cinéma que sur un scénario ultra bien ficelé et une grande ambition formelle (toutes les scènes dans, ou autour, de l’eau) le sous-marin, mais aussi celle où il surgit de l’eau, littéralement). Le regard est neuf, poisseux parfois, rempli d’humaniste, mais aussi tendu, acerbe et passionnant, même si tout n’est pas parfait. Il est tenu par une jeune garde du cinéma français qu’on aurait presque envie d’appeler « nouvelle nouvelle vague », sans mauvais jeu de mots bien entendu.

Le Chant du loup : Bande annonce

Le Chant du loup : Fiche technique

Synopsis : Un jeune homme a le don rare de reconnaître chaque son qu’il entend. A bord d’un sous-marin nucléaire français, tout repose sur lui, l’Oreille d’Or.Réputé infaillible, il commet pourtant une erreur qui met l’équipage en danger de mort. Il veut retrouver la confiance de ses camarades mais sa quête les entraîne dans une situation encore plus dramatique.

Réalisation: Antonin Baudry
Scénario:Antonin Baudry
Interprètes :  Reda Kateb, Omar Sy, Mathieu Kassovitz, François Civil, Paul Beer
Montage: Gueric Cattala
Photographie: Pierre Cottereau
Producteurs: Jerôme Seydoux, Alain Attal, Hugo Sélignac
Sociétés de production: Pathé, Trésor Films
Distributeur: Pathé
Durée : 115 minutes
Genre :  Drame
Date de sortie : 20 février 2019

France – 2019

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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