Loving, un film de Jeff Nichols : Critique

Avec Loving, Jeff Nichols revient sur une histoire d’amour qui, malgré l’extrème humilité de ses protagonistes, s’est avérée être une date importante dans le combat pour les droits civiles et l’égalité aux Etats-Unis. Ces enjeux à l’échelle nationale sont malheureusement absents de ce mélodrame qui y perd sa force politique.

Synopsis : Etat de Virginie, 1958. Lorsque Mildred apprend à Richard qu’elle est enceinte, ils font le choix d’officialiser leur amour en allant se marier à Washington. Une fois de retour chez eux, ils tombent sous le coup de la loi ségrégationniste, interdisant aux noirs et aux blancs de se marier entre eux, qui les pousse à l’exil. Commence alors un combat de près de dix ans pour les deux époux afin de retourner vivre parmi les leurs.

L’amour comme liberté fondamentale  

C’est à la fois dans la continuité de ses récits où le cocon familial est chaque fois au cœur de l’intrigue et en rupture avec la façon qu’il avait d’y inclure des personnages très nuancés que Loving s’inscrit dans la filmographie de Jeff Nichols. Le film ayant été réalisé dans la foulée de Midnight Special, dans lequel s’est ressentie une très forte influence spielbergienne, il n’est pas étonnant d’imaginer que Nichols ait dès à présent adopté le mode de fonctionnement de son mentor, à savoir l’alternance entre films commerciaux et films à Oscars. C’est parfaitement l’impression que donne la mise en scène épurée avec laquelle le réalisateur a illustré cette histoire vraie. Typiquement le genre d’approche à laquelle on sait que l’Académie des Oscars ne saurait rester insensible. Telle était déjà la constatation faite lors de la présentation du film à Cannes, dont il est toutefois reparti bredouille.

L’effort fait par Nichols pour éviter à son film de sombrer dans le pathos ou le film militant grâce à un style naturaliste d’une extrême sobriété et à une évidente priorité à capter la palette de jeu de ses deux acteurs aboutit à un long-métrage d’un classicisme qui, s’il n’avait pas suscité tant d’émotions, aurait été rédhibitoire. Ce sont donc, d’une part, la beauté des décors ruraux de la première partie, et, d’autre part, la prestation des interprètes qui apportent à l’amour qui lie leurs personnages une force d’une portée universelle. Or, si toutes les images prises du couple dans les vastes étendues du midwest profitent d’une esthétique léchée qui participe au romantisme bucolique de Mildred et Richard, toute la partie axée sur leur vie en ville est d’autant plus désincarnée et illustrative qu’elle est charcutée par des ellipses mal déterminées.

Autre déception de la part d’un réalisateur dont on connait le goût pour la paranoïa, la peur générée par cette discrimination haineuse n’est perceptible que dans quelques scènes. Un manque de tension due à la focalisation du scénario sur les deux amoureux. Ce parti-pris sera d’autant plus criant dans la dernière partie, où les enjeux juridiques sont traités avec une distanciation qui les rend parfaitement accessoires, ce qui représente un terrible manque à gagner quand on sait que se sont justement ces passages devant les tribunaux qui ont fait de l’histoire de Mildred et Richard Loving une victoire dans le long combat pour les droits civiques. Une lutte pour l’égalité par ailleurs symbolisée par ces maisons dont on voit Richard poser brique après brique mais jamais tout à fait terminées. Une belle façon d’indiquer que les américains n’en ont pas fini avec leurs vieux démons hérités de l’esclavagisme.

Mais, incontestablement, la véritable réussite de Loving repose dans le couple d’acteurs en charge du double rôle-titre. L’australien Joel Edgerton, qui a commencé sa carrière américaine par un petit rôle dans la prélogie Star Wars, et déjà présent dans Midnight Special, incarne ici un redneck taiseux auquel il aurait été difficile de s’attacher s’il ne faisait pas preuve d’une parfaite sincérité dans l’amour qu’il dégage envers sa femme. Mais, face à cette figure masculine assez hermétique, c’est Ruth Negga, aperçue dans la série Marvel : Agent of SHIELD et dans Warcraft, le Commencement, qui rend palpable toutes les émotions de ce couple et rend, par extension, leur situation universelle. Et, quand bien même la résignation dont ils font preuve est un frein de plus dans la mise en place d’enjeux cinématographiques et passionnels, leur abnégation l’un envers l’autre apporte à leur parcours une irrésistible tendresse. À noter la présence furtive, presque comme un clin d’œil, de l’acteur fétiche du réalisateur, Michael Shannon en photographe de presse.

Dans un souci d’authenticité qui prendrait à contre-pied le ton mélodramatique et la charge politique propre à la thématique très à la mode de la lutte pour les droits civiques, Jeff Nichols tente de s’y attaquer par le prisme intimiste. Même si le film passera finalement à côté de son sujet, à force de perdre en émotions et en intensité dramatique, il a le mérite de nous faire suivre l’un des plus beaux couples que nous ait offert le cinéma américain ces dernières années.

Loving : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=VG7r0m1ZHd4

Loving : Fiche technique

Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Interprétation : Joel Edgerton (Richard Loving), Ruth Negga (Mildred Loving), Nick Kroll (Bernie Cohen), Marton Csokas (Shérif Brooks), Michael Shannon (Grey Villet), Jon Bass (Phil Hirschkop)…
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Producteurs : Marc Turtletaub, Nancy Buirski, Sarah Green, Colin Firth, Ged Doherty, Peter Saraf
Sociétés de production : Big Beach Films, Raindog Films
Distribution (France) : Mars Film
Festival et Récompenses : Sélection Officielle de Cannes 2016
Durée : 123 minutes
Genre : Drame, biopic
Date de sortie : 15 février 2017
Etats-Unis – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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